Le Swing de la Seine
Lire le chapitre 17: The Missing Poster
La nuit enveloppait Montmartre d’un manteau de brume et de lampes à gaz. Les pavés luisaient sous une pluie fine qui s’était arrêtée une heure plus tôt, laissant l’air chargé d’humidité et d’odeurs mêlées — charbon, vin éventé, parfums bon marché. Julien marchait à son côté, le col de son manteau relevé, ses doigts refermés sur la main d’Evie comme s’il craignait qu’elle se volatilise.
Elle tenait de l’autre main une photographie fatiguée, aux bords cornés, protégée dans une pochette de cuir. Une jeune fille de seize ans y souriait de travers, les cheveux tirés en arrière, une robe trop grande pour ses épaules. Lily. La sœur qu’elle avait perdue, la sœur qui avait fui un couvent pour suivre un trompettiste noir vers l’inconnu. Et ce soir, avec la bénédiction silencieuse de Lafayette — un contact rencontré dans un café américain — ils cherchaient un homme surnommé « Babyface Rollins » autour de la Place du Tertre.
— Tu es sûre que c’est ici ? demanda Julien.
Il parlait doucement, comme on parle aux enfants ou aux blessés.
Evie ne répondit pas tout de suite. Ses yeux balayaient les devantures sombres, les rideaux baissés des boutiques de souvenirs, les escaliers étroits qui descendaient vers les boulevards. Un accordéon jouait quelque part, faux et traînant. Une femme en noir traversa la place, portant un panier de légumes fanés, et disparut dans une ruelle.
— Lafayette a dit qu’il traînait autour des cabarets du côté de la rue Norvins, dit-elle enfin.
Ils montèrent. La pente était raide, les marches inégales, et chaque réverbère jetait un flou doré sur le calcaire humide. Ils s’arrêtèrent devant un mur couvert d’affiches déchirées — spectacles de music-hall, bals musettes, réclames pour du vermouth. Evie les parcourut d’un œil distrait, prête à continuer, quand son cœur manqua un battement.
Une affiche, à moitié recouverte par une autre plus récente annonçant un cirque, montrait une femme en robe verte, tête renversée, bouche ouverte sur une note invisible. En dessous, en caractères gras :
**LILY ROSE** *La voix d’or de la Nouvelle-Orléans* Tous les soirs au Chat Qui Fume
Evie poussa un petit cri étouffé, presque un sanglot. Ses doigts se crispèrent sur le bras de Julien.
— Julien. Regarde.
Il se pencha, lut l’affiche, puis la regarda. Son visage, sous la lumière jaune, passa de la curiosité à une inquiétude sourde.
— Lily ? Tu crois que c’est la même ?
— Ma sœur s’appelait Lily Hart. Là, c’est Lily Rose. Lily Rose, c’est le nom qu’elle avait… quand elle chantait à l’église, à Baton Rouge. Personne ne savait ça. Personne, sauf moi.
Elle parlait vite, le souffle court, les yeux brillants. Pas de larmes — juste cette fièvre qui la prenait chaque fois qu’une piste semblait se réchauffer.
Le Chat Qui Fume se trouvait au fond d’une impasse, derrière un rideau de perles ternes et un enseigne clignotante au néon rose. À l’intérieur, l’air était épais de fumée et de chaleur humaine. Une scène minuscule, presque un podium, au fond de la salle. Des tables collantes, trois ivrognes pliés sur leurs verres, une femme seule devant un porto, les yeux perdus.
Le patron, un homme gras à la chemise ouverte, un chiffon sur l’épaule, les accueillit sans chaleur.
— On cherche Lily Rose, dit Evie.
L’homme la dévisagea puis regarda Julien, puis revint à elle.
— Elle ne chante plus ici. Elle n’a pas chanté depuis deux mois. Partie sans laisser d’adresse.
Evie sentit son estomac se serrer.
— Vous savez où elle est allée ? Quelqu’un sait ?
Le patron haussa les épaules, geste fatigué d’un homme qui a vu trop de gens chercher trop de choses.
— Moi je sais juste qu’elle avait des dettes. Ce qu’elle n’avait pas payé au propriétaire, elle l’a payé avec des coups de lasso sur scène. Ça faisait des clients, mais ça faisait aussi des ennuis. Le type avec qui elle vivait, le trompettiste — un Américain, lui aussi — ils sont partis ensemble une nuit sans prévenir personne.
Un type au comptoir, derrière une pile de verres, leva la tête sans interrompre son essuyage.
— Mademoiselle, dit-il d’une voix éraillée, vous devriez parler à la veuve Cabral. Elle habitait au-dessus de Lily Rose, rue des Saules. La vieille dame sait tout ce qui se passe dans le quartier. Elle sait où tout le monde va, même quand les gens préféreraient qu’on ne le sache pas.
La veuve Cabral habitait une maison étroite, coincée entre un atelier de menuiserie et un hôtel borgne. Il fallut trois coups insistants avant qu’une voix de vieille femme crie depuis l’intérieur :
— Qui c’est ?
— Nous venons de la part du patron du Chat Qui Fume, répondit Evie d’une voix aussi neutre que possible.
Le verrou cliqua. La porte s’entrouvrit sur une femme menue, aux cheveux blancs coiffés en chignon serré, au visage crevassé comme de vieux parchemin. Elle les examina tour à tour, sans amabilité.
— On ne vend rien, dit Evie. On cherche Lily Rose. Saviez-vous qu’elle chantait en bas ?
La vieille femme plissa les yeux. Puis elle ouvrit la porte plus large.
— Entrez. Vous ne resterez pas longtemps.
Le salon était bas, chargé de bibelots, de napperons et d’odeur de camphre. La veuve s’assit dans un fauteuil, les mains sur les genoux.
— Vous êtes sa famille, pas vrai ?
Evie hésita. Elle jeta un coup d’œil à Julien, qui tenait sa casquette dans ses mains, la regardant avec un calme patient. Elle eut une pensée fugitive pour tout ce qu’elle n’avait pas dit à Julien — toutes ses dettes, toutes ses ruses. Mais pour Lily, elle ouvrirait toutes les portes.
— Oui, dit-elle. Sa sœur.
La veuve hocha lentement la tête.
— Je vous dirais bien qu’elle a pris le bateau pour l’Amérique, mais ce serait un mensonge. Elle est restée à Paris. Elle travaille maintenant dans une maison — pas un lupanar, rassurez-vous. Une maison de couture. Elle y pose pour les robes, une fois de temps en temps. Elle a changé de nom. Elle ne veut plus être Lily Rose.
— Pourquoi ? demanda Evie, la gorge serrée.
— Parce que le trompettiste — le fameux Babyface Rollins, comme on l’appelait — il lui a fait des promesses qu’il n’a pas tenues. Et puis le propriétaire du Chat Qui Fume, un nommé Toussaint, lui a volé ses cachets. Elle avait honte. Une femme fière, Lily Rose. Fière et brisée.
La vieille femme la regarda avec une intensité soudaine, une flamme dans les yeux.
— Elle vous ressemble, si c’est bien votre sœur. Même regard. Même façon de tenir sa dignité quand tout s’écroule.
Evie sentit quelque chose se fissurer en elle.
— Où peut-on la trouver, madame ?
La veuve hésita. Puis elle se leva, traversa la pièce et décrocha un petit miroir ovale du mur. Elle le retourna : sur le dos, il y avait une adresse inscrite à l’encre délavée.
— La maison Dumont, rue de la Paix. Demandez pour Esther. C’est le nom qu’elle prend maintenant. Esther Vasseur.
La rue de la Paix. Une adresse de luxe, de haute couture, à l’autre bout de Paris. Evie nota l’adresse dans un carnet au crayon, les doigts tremblants.
Quand ils quittèrent la maison de la veuve, le froid de la rue les frappa en pleine face. Ils marchèrent un moment en silence. Puis Julien s’arrêta, la tenant par le bras.
— Tu vas y aller demain, dit-il.
Ce n’était pas une question.
— Oui.
— Et tu lui parleras seule ?
Evie le regarda. La brume déformait les réverbères en auréoles pâles. Elle détacha une mèche de cheveux de son front.
— Je crois que c’est mieux. Si elle a honte, si elle se cache… une sœur seule, sans témoin. Je lui parlerai de Baton Rouge. Je lui parlerai de maman.
Julien serra la mâchoire mais hocha la tête.
— Je serai pas loin. Tu me le promets ?
— Je te le promets.
Il la prit par la main, et ils redescendirent vers la ville, vers la Seine qui coulait quelque part dans l’obscurité. Evie ne savait pas encore ce qu’elle dirait à Esther Vasseur. Mais elle savait une chose, une seule, qui lui donnait à la fois du courage et de la peur : elle ne savait absolument rien de la femme que sa sœur était devenue. Et la sœur de la photo, celle qui souriait de travers, lui manquait plus que jamais.
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