Le Swing de la Seine
Lire le chapitre 22: The Searching Bar
Le bar s’appelait *L’Ancre Rouillée*, un nom qui sentait la bière éventée et les promesses noyées. Il était niché dans une ruelle étroite derrière le boulevard de Clichy, si discret que même les noctambules les plus aguerris l’auraient manqué. Evie et Julien poussèrent la porte à neuf heures du soir, et l’odeur de tabac froid et d’absinthe bon marché les frappa comme un mur.
Une femme était perchée sur un tabouret près du comptoir, sa jupe usée remontée sur des bas reteints. Elle avait les cheveux d’un roux criard, des mèches qui semblaient avoir été teintes avec du sang de bœuf, et des yeux qui avaient vu trop de choses pour encore s’étonner de quoi que ce soit. Elle s’appelait Suzette, et elle avait été la colocataire de Lily dans une pension minable de la rue des Martyrs.
« Vous cherchez Lily Rose, hein ? » Suzette souffla la fumée de sa cigarette en direction du plafond sale. « Vous êtes pas les premiers. Mais vous êtes les plus… propres. »
Julien s’assit en face d’elle, son pardessus impeccable contrastant avec la banquette élimée. « On nous a dit que vous pourriez nous aider à la retrouver. »
Suzette le détailla, puis Evie. Son regard s’attarda sur la robe qu’Evie portait – du bleu nuit, simple mais bien coupée – et sa bouche se tordit en une ébauche de sourire.
« Lily, elle était comme une sœur pour moi. On se partageait la même paillasse, le même pain rassis, les mêmes rêves brisés. Elle chantait comme un ange, cette fille. Pas comme ces gamines qui gueulent pour attirer l’attention. Non. Elle vous attrapait le cœur, elle le serrait doucement, et elle le rendait plus léger. »
Evie sentit sa gorge se serrer. « Que lui est-il arrivé ? »
Suzette écrasa sa cigarette dans un cendrier en cuivre qui débordait. « Un homme est venu un soir. Bien habillé, trop bien habillé pour ce quartier. Il l’avait entendue chanter dans un petit café près de la place Pigalle. Il lui a proposé une chance. Un club privé, qu’il disait. Réservé à l’élite. Des gens importants qui paient cher pour entendre de la vraie musique. »
« Quel club ? » demanda Julien, sa voix basse et pressante.
Suzette le regarda avec une lueur de méfiance. « Vous connaissez Le Cercle de Minuit ? »
Le silence tomba. Julien fronça les sourcils. « J’en ai entendu parler. On dit que c’est un lieu de rencontres discrètes. Des banquiers, des politiques, des aristocrates… »
« Des aristocrates, oui, ricana Suzette. Et des hommes qui n’ont pas que de l’argent en commun. Ils ont des goûts, ces messieurs. Des goûts très particuliers. »
Evie se pencha en avant. « Vous voulez dire que Lily y est encore ? »
Suzette baissa la voix, comme si les murs eux-mêmes pouvaient être des oreilles. « Écoutez, ma petite. Lily est partie avec lui un soir de décembre. Elle était tellement heureuse. Une vraie chance, qu’elle disait. Elle a pris sa plus belle robe – la bleue, celle qu’elle gardait pour les occasions – et elle est partie. Elle n’est jamais revenue. »
« Et vous ne l’avez pas cherchée ? » demanda Julien, une note de reproche dans la voix.
« Bien sûr qu’on l’a cherchée ! » Suzette se redressa, ses yeux lançant des éclairs. « On est allés à la police. Ils se sont moqués de nous. Une chanteuse disparue du quartier Pigalle ? Pour eux, c’est une histoire de pute qui s’est fait rafler par un souteneur. Ils ont rien fait. Alors on a interrogé les gens. Un type qui travaillait là-bas comme serveur – un ancien du quartier – il nous a dit qu’il l’avait vue. Une seule fois, dans un salon privé, entourée d’hommes en smoking. Elle chantait déguisée, en plumes et en paillettes, comme une danseuse de cabaret. Il a dit qu’elle semblait… prisonnière. Mais le lendemain, il a été renvoyé. Et il a disparu de la circulation. »
Evie sentit un froid descendre le long de sa colonne vertébrale. « Prisonnière ? »
Suzette haussa les épaules, mais son visage était sombre. « Le Cercle de Minuit, on dit que c’est un club très fermé. On n’y rentre que sur invitation. Les gens qui y travaillent – les serveurs, les musiciens, les chanteuses – ils jurent de ne jamais parler de ce qu’ils voient. Et si ils parlent… il y a des conséquences. Le serveur qui nous a tout raconté, on ne l’a jamais revu. J’ai entendu dire qu’on l’a retrouvé flottant dans la Seine un mois plus tard. La police a parlé d’un suicide. »
Le silence retomba sur la petite table. Evie sentit la main de Julien trouver la sienne sous la table, chaude et rassurante.
« Comment on entre dans ce club ? » demanda-t-elle, sa voix plus ferme qu’elle ne le pensait.
Suzette la regarda avec une expression mêlée de compassion et d’incrédulité. « Ma petite, vous êtes jolie, c’est vrai. Mais vous comprenez pas. Les gens qui entrent là-dedans, ils y entrent par l’argent, ou par la renommée. C’est pas une porte qu’on ouvre. C’est une porte qui s’ouvre sur vous. Et une fois franchie, elle se referme. Vous voulez sauver votre sœur ? Je vous souhaite bonne chance. Mais trouvez d’abord quelqu’un qui connaît quelqu’un. »
Julien sortit quelques billets de sa poche et les glissa sur la table. Suzette les regarda, hésita, puis les fit disparaître dans son corsage. Elle se leva, ajusta sa jupe.
« Un dernier conseil, gratuit. Si vous trouvez le moyen d’approcher ce club, méfiez-vous du patron. On l’appelle le Corbeau. Pas parce qu’il est noir de peau ou qu’il a un bec, mais parce qu’il plane sur tout ce qui se passe là-bas, et il choisit ses proies. Si votre sœur est toujours vivante, c’est qu’il en tire quelque chose. Et ce que le Corbeau possède, il ne le lâche jamais. »
Elle attrapa son sac à main – un ridicule petit objet de perles qui avait connu des jours meilleurs – et se dirigea vers la porte. Elle s’arrêta sur le seuil, se retourna.
« Dites… vous chantez, non ? Vous avez la même voix qu’elle. Une voix qui vient de quelque part de profond. Le Corbeau, il adore les voix comme ça. S’il vous entend chanter, il voudra vous avoir. Et alors vous serez deux à disparaître dans son nid. »
Elle sortit dans la nuit, laissant les deux amants seuls dans la lumière trouble du bar.
Evie resta assise un long moment, le regard fixé sur la porte qui venait de se refermer. Elle sentait la peur s’enrouler autour de sa poitrine comme une vigne, mais quelque chose d’autre aussi – une colère froide et déterminée qui commençait à prendre racine.
« Julien », dit-elle doucement, sa voix presque un murmure. « Tu te souviens de ce que Gaston t’a raconté sur Lucien ? »
Julien tourna son visage vers elle. « Qu’il fournit des chanteuses à des clubs privés. Pour des « soirées spéciales ». »
Evie hocha la tête lentement. « Le Cerveau. Le Corbeau. Ce sont peut-être les mêmes. Lucien choisit ses proies. Il les entraîne. Il les garde sous contrat – souvent des contrats forgés. Et Lily Rose a disparu juste après avoir accepté un engagement dans un club privé. Et Lucien prétend que je suis sous contrat avec lui depuis des mois. »
Julien pâlit soudain, ses traits se durcissant. « Mon Dieu. Evie, tu crois vraiment que Lucien ait envoyé Lily dans ce club ? »
« Je crois que Lucien est le seul dénominateur commun dans toutes nos histoires. Il a fait disparaître une chanteuse. Il en retient une autre. Et il menace la troisième – moi. » Elle se tourna vers lui, les yeux brillants. « Si je peux découvrir que Lucien fournit des chanteuses au Cercle de Minuit, son prétendu contrat contre moi tombera à l’eau. Et peut-être qu’il me dira où est Lily. »
Le propriétaire du bar commença à éteindre les lampes, signalant la fermeture imminente. Evie et Julien se levèrent, mais avant de quitter la salle, Julien la prit par les épaules et la regarda intensément.
« Écoute-moi. Quoi que nous fassions, nous le ferons ensemble. Si Lucien est lié à ce club, il est plus dangereux que nous ne l’avons cru. Et il a peut-être déjà vu ton visage. »
Il marqua une pause, quelque chose dans son regard se durcissant. « Je vais le suivre. Dès demain. Je veux voir où il va, qui il voit. S’il nourrit ce Corbeau avec des voix d’anges, je le découvrirai. »
Evie voulut protester, mais il l’interrompit d’un baiser léger sur le front.
« Tu n’iras pas dans ce club, Evie. C’est moi qui irai voir qui est ce Corbeau. Personne ne reconduit plus aucune femme dans cette cage. »
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