Le Swing de la Seine
Lire le chapitre 23: The Spy in the Shadows
Il regarda la montre de son père, une pièce d’or et d’émail qui marquait chaque heure d’un tintement cristallin. Deux heures du matin. Lucien sortirait bientôt du cabaret, comme chaque nuit, enveloppé dans son manteau de fourrure, suivi de son ombre — ce colosse muet qui ne le quittait jamais.
Julien attendait dans l’ombre d’une porte cochère, rue Sainte-Anne, le col relevé. L’air de novembre mordait la pierre. Il avait menti à Évie — il lui avait dit qu’il devait donner une leçon particulière à l’aube, un élève de la noblesse russe qui ne pouvait recevoir qu’à six heures. Un mensonge mince comme du papier à musique, mais elle était trop fatiguée pour le déchirer. Les nuits blanches l’épuisaient. Elles commençaient à le creuser, lui aussi.
La porte de service de Chez Nous s’ouvrit. Le colosse sortit d’abord, balayant la rue du regard, puis Lucien apparut, les mains enfoncées dans ses poches, le visage blême sous le gaz. Il dit quelque chose au colosse, qui hocha la tête, et tous deux s’engagèrent dans la rue Sainte-Anne vers le nord, à pied. Julien compta jusqu’à vingt puis se mit à suivre, collé aux façades, marchant sur les pointes là où l’ombre était la plus épaisse.
Quel art étrange que celui de la filature. On croit connaître la musique ; on connaît le rythme, les respirations, les silences.
Lucien tourna dans la rue des Petits-Champs, puis encore dans une ruelle que Julien ne connaissait pas, étroite, mal pavée : la rue du Bouloi, un boyau noir entre deux murs aveugles. Étonnant qu’un homme de sa vanité s’aventure dans de tels endroits.
Le colosse s’arrêta à un angle, posa une main sur le bras de Lucien et dit quelque chose à voix basse. Julien se plaqua contre un mur, retenant son souffle. Lucien acquiesça et poursuivit seul. Le colosse resta en arrière, comme une sentinelle. Julien comprit le système : ils se couvraient les arrières.
Quitter la rue du Bouloi sans être vu par le colosse ou par Lucien ? Il jeta un œil derrière lui. Il y avait une deuxième issue, peut-être, par l’écurie désaffectée qui jouxtait une imprimerie abandonnée. Il se glissa le long du mur, crissant sur les gravats. Le colosse ne bougeait pas.
Une fenêtre à guillotine, au rez-de-chaussée d’un bâtiment qui semblait vide, céda sans protester. Julien se hissa à l’intérieur, atterrit dans une poussière de sciure, et traversa une salle où traînaient des établis. Il ressortit de l’autre côté, une ruelle plus large — la rue de Valois — et là, il les vit.
Lucien martelait à une porte basse surmontée d’un linteau de pierre : un hôtel particulier du XVIIIᵉ, d’apparence noble et discrète, comme il y en avait tant, dont les fenêtres étaient hermétiquement closes. Pas la moindre lumière. La porte s’entrouvrit. Un homme en japhet — une veste d’intérieur — parut. Le visage de Lucien s’éclaira du sourire qu’il exhibait si rarement, un sourire de prédateur blessé. L’homme le fit entrer. La porte se referma. Le colosse s’installa sur un banc de pierre, dos à la porte.
Julien inspecta la façade. Aucun numéro clairement lisible. Mais au-dessus du linteau, gravée dans la pierre, une devise latine effacée par le temps, dont il déchiffra les dernières lettres : *Cercam, Minutam, Noctem*. Chercher l’heure de la nuit — ou plutôt, *Cercle de Minuit*. La devise d’un club.
Il resta là, adossé à un marronnier dont l’écorce le glaçait à travers son habit, jusqu’à ce que ses doigts engourdis se refusent à bouger. Quarante minutes. Puis Lucien ressortit, sans geste d’adieu, la porte se refermant avant qu’il ait fini de descendre les trois marches. Il remonta la rue de Valois d’un pas allègre, presque dansant, et le colosse se mit en marche derrière lui comme une grande ombre grise.
Cette fois, Julien ne les suivit pas. Il savait ce qu’il cherchait. Il traversa la rue, alla droit à la porte basse, et lut l’enseigne minuscule, à hauteur de clé : une tête de corbeau gravée dans un médaillon de bronze.
Paris comptait de nombreux clubs privés ; ceux qui affichaient des corbeaux sur leurs portes n’étaient pas faits pour le grand monde.
Il revint au quai Voltaire juste avant l’aube. Évie dormait, la tête dans le creux de son bras, comme une enfant s’abandonne après l’orage. Il se déshabilla sans bruit, s’allongea près d’elle, les yeux ouverts dans le noir. Le matin finit par venir, gris et sale. À sept heures, il fut réveillé par le bruit de la bouilloire. Évie, en chemise, grelottait près du poêle.
« Tu es revenu tard, dit-elle, sans se retourner.
— Il y avait une répétition supplémentaire. »
Elle se retourna. Le regard qu’elle lui lança était celui d’une femme qui entend trop bien les silences.
« Tes pantalons sont couverts de poussière de plâtre, Julien. »
Il ne mentit pas plus longtemps. Il lui raconta tout, debout, la voix basse, pendant qu’elle versait le café sans le boire. Quand il eut fini — la porte basse, le corbeau, les quarante minutes dans la nuit, la devise latine — elle posa la tasse sur la table avec une lenteur exagérée.
« Il ne va pas là en spectateur », dit-elle enfin.
« Non. »
« Suzette a dit que des villes entières de chanteuses passaient par ce club. Passaient par… lui. » Elle détacha chaque mot comme un fruit pourri. « Et il ose encore te jouer du Bach le dimanche quand il vient dîner chez ta mère ? »
Julien s’approcha d’elle. Il voulut lui prendre la main, mais elle la retira avec une douceur glacée.
« Évie.
— C’est moi qu’il veut. Suzette l’a dit. Le Corbeau s’intéresse aux voix comme la mienne. Lucien me raconte en boucle que nous sommes liés par ce contrat de dix-huit mois. Et il fournit des chanteuses à un club qui les enferme. »
Elle refusait qu’il portât seul le fardeau de l’enquête. Il éleva la voix, ce qu’il ne faisait presque jamais.
« Je ne suis pas en train de t’enlever une nuit, Évie. Je suis en train de démonter son engrenage. Regarde. » Il tira de sa poche le carnet qu’il avait acheté et le feuilleta devant elle : des dates, des noms de rues, des numéros d’immeubles, des heures, tout ce qu’il avait noté depuis dix jours de filature nocturne. « Je l’ai suivi sept fois. À chaque fois, il sort seul, sans le colosse, se rend dans un lieu discret — cet hôtel de la rue de Valois, un appartement du boulevard Haussmann, une maison à Passy, une autre encore du côté du parc Monceau. À chaque fois, il y reste entre vingt et cinquante minutes. À chaque fois, une femme en sort après lui. » Il marqua une pause. « À chaque fois, souvent le lendemain ou le surlendemain, une annonce paraît dans *Le Figaro* : “Perdue chanteuse de grand talent, disparue vers…” »
Il s’arrêta. Il vit le sang quitter le visage d’Évie. Il avait voulu la préserver de l’horreur, mais la préserver, c’était la laisser seule avec le pire.
Elle marcha jusqu’à la fenêtre. Le matin se levait sur la Seine, noyée de brume. La voix d’Évie, quand elle revint, était étrangement calme.
« Il n’a pas vendu Lily à un club, Julien. Il l’a vendue à un homme. »
Il ne la corrigea pas. Il avait conclu la même chose dans la nuit, couché près d’elle, à regarder le plafond. Le Cercle de Minuit n’était pas une prison — c’était un marchepied vers des choses pires, une salle d’exposition.
« Il y avait des gens au XIXᵉ siècle qui levaient des collections d’éventails, dit-il.
— Et lui, il collectionne les chanteuses.
— Et le plus souvent, on ne les revoit jamais. »
Elle se tourna vers lui. Son visage portait la même chaleur têtue qu’au premier soir où il l’avait entendue chanter. Elle était son feu, son mouvement perpétuel.
« Alors nous devons le prendre avant qu’il ne la déplace. S’il apprend que nous savons, qu’il devient méfiant, Lily n’est pas seulement perdue pour nous — elle devient un fardeau. Un témoin. » Elle déglutit. « Tu te souviens du serveur du Cercle ? »
Il se leva, mit son habit, puis vint se planter face à elle.
« Gaston nous a promis son soutien, dit-il. Et ma mère, depuis la révélation du comte, me harcèle presque pour que nous poursuivions cette piste. Utilisons leurs réseaux une seule fois. Ce soir, je retourne devant le Cercle. Tu restes ici. Je ne veux pas risquer que Lucien te voie à proximité. »
Pour la première fois depuis son récit, elle laissa un sourire creuser sa joue. « Tu parles comme si tu étais mon mari, Julien.
— C’est une idée qui me plaît. En attendant, restons-en au partenariat. » Il prit son manteau. « Je te retrouve ce soir, rue de la Santé, chez ma mère. Elle a reçu une réponse de ses amis juridiques qui pourrait intéresser ton imprésario. »
Il était déjà à la porte quand elle l’arrêta.
« Julien. »
Il se retourna.
« Ne fais pas le héros. Pas encore. S’ils te voient trop près du Cercle, Lily n’est pas la seule qui peut disparaître dans la Seine. »
Elle ne prononça pas le mot qui suivait, mais ils le pensèrent tous deux : *père*. Le serveur n’avait pas été un accident.
Il hocha la tête, et referma la porte derrière lui sans un mot.
Le froid l’attendait au coin de la rue. Et quelque part, caché dans ce coin de Paris, le Corbeau lissait ses plumes, sans savoir que deux chanteurs rapprochaient leurs becs pour attraper la proie qu’il gardait.
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