Le Swing de la Seine
Lire le chapitre 25: The Debt Paid
La plume trembla dans la main d’Evie. L’encre noire luisa sous la lumière jaune du bureau de Lucien, et chaque mot du contrat semblait peser une tonne. Elle ne lisait plus, elle voyait des formes dansantes, des signatures fantômes — celles de Lily, de Suzette, d’autres filles dont elle ne connaîtrait jamais les noms. Dix ans. Cinquante pour cent de tout. Un lien de servitude dorée, forgé dans l’urgence et la peur.
Lucien, penché au-dessus d’elle, exhalait un parfum de cigare et de cuir. Il ne la pressait pas. Il savait qu’elle signerait. Sa voix était douce, presque paternelle, quand il murmura : « Fontainebleau. Villa des Glycines, sur la route de Barbizon. La baronne de Saint-Loup y reçoit des artistes triés sur le volet. Votre sœur y danse, m’a-t-on dit. Une Andalouse très convaincante. »
Evie leva les yeux. « Vous l’avez vendue. Vous l’avez vendue comme on vend du bétail. »
Lucien écarta les mains, un geste d’innocence outragée. « Moi ? Je ne suis qu’un intermédiaire. Le Corbeau, lui, collectionne les voix rares. C’est un homme de goût. Il paie bien, il loge bien, il habille bien. Certaines filles se sont même enrichies à son service. »
« Et les autres ? »
Le silence de Lucien fut sa seule réponse. Il poussa le contrat vers elle, un centimètre à peine, et Evie sentit son cœur se serrer. Elle pensa à Lily, à sa petite sœur, à ses rires d’enfant — un souvenir si lointain qu’il semblait appartenir à une autre vie. Elle pensa à Julien, à ses mains sur le clavier, à la manière dont il la regardait quand elle chantait. Elle se demanda s’il lui pardonnerait ce qu’elle était sur le point de faire.
Elle signa.
Le stylo gratta le papier, un son sec, définitif. Lucien sourit, souleva la feuille, en vérifia la signature d’un œil expert puis la rangea dans un tiroir qu’il ferma à clé. « Vous êtes libre, mademoiselle Hart. Allez-y. Sauvez votre sœur. Et quand vous aurez besoin d’argent pour fuir, pour payer des avocats, pour quoi que ce soit… souvenez-vous que je suis votre associé. Nous sommes liés, vous et moi. Pour le meilleur et pour le pire. »
Elle ne répondit pas. Elle se leva, attrapa son manteau sur le dossier de la chaise, et sortit sans un regard en arrière. Le Colosse était adossé au mur du couloir, comme toujours. Il ne la suivit pas des yeux, mais elle le sentit — une présence pesante, un rappel muet de la cage qu’elle venait d’accepter.
Dehors, la nuit était froide. Les réverbères jetaient des flaques d’or sur le pavé mouillé. Elle n’avait pas fait trois pas qu’une main saisit son bras, la faisant pivoter.
Julien.
Son visage était livide sous la lumière. Ses yeux, habituellement si doux, lançaient des éclairs. « Qu’est-ce que tu as fait ? »
Elle aurait voulu mentir. Elle aurait voulu trouver des mots pour adoucir la vérité. Mais la vérité était là, dans sa poitrine, aussi lourde que le contrat qu’elle venait de signer. Elle sortit la copie qu’elle avait glissée dans sa poche — Lucien lui en avait remis une, sur un ton presque chevaleresque. « Mon exemplaire. » Elle la tendit à Julien.
Il la déplia, la lut rapidement, puis la relut, plus lentement. Chaque chiffre, chaque clause, chaque mot juridique lui arrachait une grimace. Il leva enfin les yeux, et sa voix était rauque. « Dix ans. Cinquante pour cent. Evie, tu as vendu ton âme. »
« J’ai sauvé Lily. »
« Tu as sauvé l’adresse. Ce n’est pas la même chose. Et maintenant, même si nous trouvons un moyen de la sortir de là, tu seras liée à lui. Chaque note que nous jouerons, chaque disque que nous enregistrerons, chaque billet que nous gagnerons… la moitié ira dans ses poches. Pour dix ans. »
« Je sais. » Sa voix se brisa. « Je sais. Mais que devais-je faire, Julien ? Le laisser me la donner un jour, quand il aurait fini de jouer avec moi ? Quand Lily aurait été déplacée ailleurs, cachée dans un endroit que nous ne retrouverions jamais ? » Elle tenta de dégager son bras, mais il ne la lâcha pas. « Tu n’as pas vécu comme moi. Tu n’as pas passé des nuits à te demander si la personne que tu aimes était encore en vie. »
Le visage de Julien se contracta. La colère qui l’habitait depuis qu’il l’avait vue entrer dans le bureau de Lucien, une heure plus tôt, commençait à céder la place à autre chose. De la douleur, peut-être. De la peur. Il la tira contre lui, brutalement, et elle sentit ses bras se refermer autour d’elle comme une ceinture de sauvetage.
« Ne refais plus jamais ça sans moi », murmura-t-il dans ses cheveux. « Jamais. Tu m’entends ? Il m’a suffi d’une soirée à t’imaginer seule avec lui pour comprendre que je ne survivrais pas à autre chose. »
Evie ferma les yeux, son front posé contre sa poitrine, respirant l’odeur de son veston — la laine, un peu de cigarette, le savon qu’il utilisait. Elle voulait lui dire qu’elle ne le ferait plus, qu’elle avait compris, qu’elle lui confierait tout à l’avenir. Mais elle connaissait sa propre nature. Quand il s’agissait de Lily, elle ne pouvait pas promettre. Elle se contenta de hocher la tête.
Ils restèrent là un long moment, dans la rue déserte, sous la lumière pâle des réverbères. Un fiacre passa au loin, ses chevaux claquant sur le pavé. Quelqu’un riait dans un café voisin. La ville vivait, indifférente à leur détresse.
Enfin, Julien se recula. Il rangea la copie du contrat dans sa poche intérieure, avec un soin presque maniaque. « Nous allons la trouver, cette villa. Et nous allons en sortir Lily. Mais nous ne pourrons pas simplement lui demander de venir avec nous. »
« Suzette a dit qu’elle semblait droguée. Qu’elle ne se souvenait peut-être pas de son passé. »
« Alors il faudra lui rafraîchir la mémoire. Doucement. » Il passa une main sur son visage, fatigué. « Et il faudra que nous ayons un plan pour la faire sortir du pays. Le Corbeau est puissant. Même si nous la libérons de sa villa, il la retrouvera. »
Evie pensa à Marguerite. À sa belle-mère, avec ses réseaux, ses relations, ses vieilles connaissances qui fermaient les yeux sur tout ce qui était illégal tant que cela restait élégant. « Ta mère. Elle a des contacts à la préfecture, non ? Et ce magistrat dont elle parlait… »
« Le juge Devaux. Oui. Mais il s’agit d’impliquer un homme de loi. Si le Corbeau est protégé par quelqu’un de plus haut placé, cela pourrait nous retomber dessus. »
« Nous n’avons pas le choix, Julien. Nous devons au moins essayer. » Elle lui prit les mains, les serra fort. « Nous irons à Fontainebleau. Nous verrons de nos propres yeux. Et ensuite, nous déciderons. Ensemble. »
Il la regarda, longuement, comme s’il cherchait quelque chose dans ses yeux. Puis il laissa échapper un soupir, un son qui ressemblait presque à un rire. « Ensemble. Voilà un mot qui me fait peur, avec toi. Tu as une fâcheuse tendance à vouloir tout porter sur tes épaules. »
« J’ai grandi seule, Julien. J’ai appris à ne compter que sur moi-même. »
« Plus maintenant. » Sa voix était douce, mais ferme. « Plus maintenant, Evie. Je suis là. Je resterai là. Pas seulement pour Lily, pas seulement pour la musique. Pour toi. Complexe, obstinée, magnifique. Comprends-tu ? »
Les larmes qu’elle avait retenues depuis la signature refirent surface. Elle les chassa d’un revers de main, gênée par tant d’émotion dans la rue. « Viens. Rentrons. J’ai besoin de chanter quelque chose de joyeux, ou je vais devenir folle. »
Julien sourit. Un vrai sourire, cette fois, qui effaçait quelques-unes des rides creusées par l’inquiétude. « Chez nous, alors. Il reste peut-être une bouteille de mauvais vin au fond du placard. »
Ils marchèrent en silence, bras dessus, bras dessous, leurs pas accordés sur le trottoir. Derrière eux, dans l’ombre d’une porte cochère, une silhouette massive les observa s’éloigner. Le Colosse sortit une montre de sa poche, nota l’heure, puis rentra dans le bâtiment de Lucien sans un mot.
Mais il avait vu. Il avait tout vu.
Evie ne le sut pas. Elle marchait vers ce qu’elle croyait être une solution, et pour la première fois de la nuit, elle se sentait presque légère. Fontainebleau. Une villa, une baronne, une danseuse espagnole. Elle tenait un fil. Et aussi fragile fût-il, elle le tiendrait jusqu’au bout.
Julien pressa doucement son bras, comme pour lui rappeler sa promesse. Ils ne parlaient pas des dix ans, du cinquante pour cent, de la bataille juridique qui s’annonçait. Ils parlaient de Lily, de la villa, de la manière d’approcher la baronne. Des plans, des idées, des possibles.
La nuit s’étirait autour d’eux, fraîche et paisible. Quand ils atteignirent Chez Nous, la porte était encore ouverte. Une odeur de bière et de tabac refroidi les accueillit. Le pianiste était parti, les chaises étaient empilées sur les tables. Evie monta sur la petite scène, posa une main sur le piano désaccordé, et se mit à fredonner.
Une chanson de son enfance, une berceuse que sa mère lui chantait, quand tout était encore simple. Sa voix emplit la pièce vide, légère et fragile comme un souvenir.
Julien s’assit au bord d’une table, la tête penchée, une tendresse infinie dans le regard. Lorsqu’elle se tut, il applaudit, à peine audible.
« Demain, nous planifierons », dit-il. « Ce soir, tu as assez donné. »
Evie redescendit de scène, et il lui prit la main pour la mener vers l’escalier. Ils montèrent dans la chambre d’amis de Chez Nous, où les draps sentaient la térébenthine et le vieux papier. Elle s’endormit presque aussitôt, la main de Julien dans la sienne, le visage du Colosse ne la traitant pas encore en rêve.
Mais elle savait que cela viendrait.
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