Le Swing de la Seine
Lire le chapitre 28: The Baron's Opposition
Le Baron de Saint-Loup les reçut dans son bureau comme on reçoit une mauvaise nouvelle : avec une courtoisie glaciale et une patience qui n'augurait rien de bon. Il ne leur proposa pas de s'asseoir. Il restait debout derrière son bureau d'acajou, les mains jointes derrière le dos, le regard posé sur eux comme s'il étudiait des insectes sous verre.
« Mademoiselle Hart, dit-il d'une voix douce, presque affectueuse. Vous avez une sœur remarquable. Une véritable artiste. Mais les artistes, hélas, ont parfois des idées… romanesques. »
Evie garda le visage impassible, mais ses poings se serrèrent sous les plis de sa robe. À côté d'elle, Julien s'avança d'un demi-pas, prêt à parer un coup invisible.
« Je ne vois pas de quoi vous parlez, Monsieur le Baron. Nous étions simplement venus présenter nos respects et—
— Ne vous donnez pas cette peine. » Le Baron sortit une lettre de sa poche intérieure et la déplia lentement, presque avec cérémonie. « Votre sœur a été prise d'une nostalgie soudaine hier soir. Elle a écrit à ma gouvernante, croyant naïvement que cette dernière ne me montrerait pas sa correspondance. Elle parle d'une réunion dans un café, d'une évasion, de retrouvailles entre sœurs. »
Il laissa la lettre tomber sur le bureau. Sa voix se fit plus dure.
« Lily restera sous mon toit aussi longtemps que je le jugerai nécessaire. Et vous, Mademoiselle Hart, vous allez cesser immédiatement ces manigances. »
Evie sentit le sang lui monter aux joues. « Lily est ma sœur. Elle n'est pas une propriété que vous—
— Votre sœur ? » Le Baron éclata d'un rire bref, sans chaleur. « Parlons-en, de votre sœur. Parlons de votre famille, Mademoiselle Hart. De votre père. »
Le silence tomba comme une lame.
Julien posa une main protectrice sur l'épaule d'Evie, mais elle se dégagea d'un mouvement brusque. « Mon père était un honnête homme. Un musicien.
— Un honnête homme ? » Le Baron contourna lentement son bureau, ses chaussures frappant le parquet avec une régularité menaçante. « J'ai fait faire des recherches, Mademoiselle Hart. Des recherches approfondies. Une chanteuse américaine qui débarque à Paris avec une réputation déjà écornée, qui traîne derrière elle un scandale à New York… et un père dont la mort est aussi suspecte que sa vie était trouble. »
Evie pâlit. Julien serra la mâchoire.
« Qu'est-ce que vous insinuez ? » demanda-t-il.
« Je n'insinue rien. J'affirme. » Le Baron s'arrêta devant Evie, si près qu'elle pouvait sentir l'odeur de son eau de Cologne — lavande et tabac froid. « J'affirme que votre père était impliqué dans des affaires que les gens de son espèce ne devraient jamais toucher. J'affirme que sa mort n'a pas été un accident. Et j'affirme que si le monde apprenait la vérité sur votre famille, sur l'homme qui vous a engendrées, vous et votre sœur… » Il laissa la phrase en suspens, savourant l'effet. « Votre carrière, Mademoiselle Hart. Votre réputation. Tout ce que vous avez construit. Cela s'effondrerait en une nuit. »
Il recula, satisfait du silence qu'il avait créé.
« Alors, voici ce que nous allons faire. Vous allez oublier cette histoire de café. Vous allez oublier Fontainebleau. Vous allez retourner à Paris et continuer votre petite carrière de chanteuse — avec mes bénédictions, bien entendu. Et votre sœur restera ici, en sécurité, sous ma protection. »
« En sécurité ? » Evie trouva sa voix, rauque de colère. « Vous la retenez prisonnière ! »
« Je la protège. » Le Baron haussa les épaules. « De vous. De sa propre imprudence. Du monde extérieur. »
Julien s'interposa, les yeux étincelants. « Et si nous refusons ? Si nous allions à la police ? »
Un sourire mince étira les lèvres du Baron.
« La police ? Mais bien sûr. Allez-y. Racontez-leur tout. Parlez-leur du Cercle de Minuit, de Lucien, de votre pauvre petite sœur séquestrée dans une villa charmante avec des domestiques et des robes magnifiques. » Il ouvrit les mains. « Je suis un homme d'influence, Messieurs-dames. J'ai des amis au ministère, à la préfecture, partout. Et vous… vous n'êtes que des musiciens. Des Américains, en plus. On vous écoutera poliment, on prendra des notes, et puis on oubliera. Le dossier ira rejoindre les autres dans un placard poussiéreux, et vous serez bien avancés. »
Evie sentait sa fierté se briser contre cette muraille de certitudes. Elle regarda Julien. Il soutint son regard, puis baissa les yeux. Il savait que le Baron disait vrai.
« Qu'est-ce que vous voulez vraiment ? » demanda-t-elle enfin, la voix blanche. « Qu'est-ce que vous attendez de nous ? »
Le Baron inclina la tête, comme s'il appréciait la question.
« Rien. Pour l'instant. C'est justement ce qui rend cet arrangement si élégant. Je ne vous demande pas de trahir qui que ce soit. Je ne vous demande pas de l'argent. Je vous demande simplement de partir. De laisser Lily tranquille. De reprendre votre vie d'artiste, sans vous mêler de mes affaires, et tout le monde sera heureux. »
Il les raccompagna vers la porte avec une courtoisie impeccable.
« Ah, une dernière chose. » Il s'arrêta, la main sur la poignée. « Si vous décidez de faire l'insensée, Mademoiselle Hart — et je sais que ce genre de décision vous ressemble — rappelez-vous que la lettre de votre sœur n'est pas la seule preuve en ma possession. J'ai des documents. Des témoignages. Des preuves de votre filiation. Et je n'hésiterai pas à les utiliser. Votre père est mort pour ce qu'il savait. Il serait regrettable que ses filles subissent le même sort. »
Il ouvrit la porte.
« Mes hommages, Mademoiselle. Monsieur. »
---
Dehors, le jardin de la villa s'étendait sous le soleil pâle d'automne. Evie marcha jusqu'à la grille sans un mot, Julien à ses côtés. Ce n'est qu'une fois dans le fiacre qui les ramenait à la gare qu'elle laissa éclater sa rage.
« Ce salaud. Ce salaud arrogant et condescendant. Il nous tient. Il nous tient dans sa main comme des papillons sur un tableau. »
Julien prit ses mains entre les siennes. « Pas encore. Pas complètement. »
Evie le regarda, les yeux brillants de larmes de colère. « Tu l'as entendu. Il a des preuves sur mon père. Des documents. S'il les rend publics, je suis finie. Nous sommes finies. Et Lily restera enfermée là-bas pour toujours. »
« Alors nous allons trouver ses documents avant lui. » Julien parlait bas, mais sa voix portait une détermination nouvelle. « Écoute-moi. S'il dit la vérité — ton père est mort à cause de ce qu'il savait. Cela signifie que le Baron a des ennemis. Que le Cercle de Minuit protège des secrets que d'autres voudraient posséder. Nous ne pouvons pas nous attaquer à lui par la force. Mais nous pouvons le faire par la ruse. »
Evie renifla, essuya ses joues d'un revers de main rageur. « Qu'est-ce que tu proposes ? »
« Hier, tu voulais fouiller son bureau pour trouver des preuves sur le Corbeau. Le Baron vient de nous dire que ce bureau contient aussi des documents sur ta famille. Peut-être sur ses affaires. Ses clients. Ses transactions. » Julien se pencha, sa voix se faisant plus intense. « S'il exploite des femmes, s'il trafique, s'il est impliqué dans des affaires que la loi réprouve — et je sais que c'est le cas, Suzette nous l'a dit — alors il y a des preuves quelque part. Il faut les trouver. Il faut le faire chanter avec ses propres armes. »
Evie le fixa, le souffle court.
« Tu veux infiltrer la villa la nuit. Trouver ses dossiers. Le prendre à son propre jeu. »
Julien hocha lentement la tête.
« Nous n'avons pas le choix. Le Baron ne bluffe pas : il nous écrase si nous restons immobiles. Mais si nous pouvons trouver ne serait-ce qu'une seule preuve de ses activités — un nom, une adresse, un transfert de fonds — nous aurons de quoi négocier. Une monnaie d'échange. Un moyen de libérer Lily sans tout détruire. »
Le fiacre cahota sur les pavés. Evie détourna le regard vers la campagne qui défilait, les vignes dorées de l'automne, les toits d'ardoise des villages. Elle pensa à Lily dans sa villa dorée, à son père mort mystérieusement, au lourd héritage qu'elles portaient sans le comprendre.
« D'accord », murmura-t-elle enfin. « On va trouver ses secrets. Et on va les retourner contre lui. »
Julien la serra doucement contre lui.
« Ensemble. »
Mais dans le silence de leur résolution, une pensée traversa l'esprit d'Evie, une pensée qu'elle n'osa pas exprimer à voix haute : si les preuves contre le Baron étaient aussi bien cachées que les preuves contre son père, comment allaient-ils les trouver avant que le Baron ne découvre leur manège ? Et si les secrets qu'ils déterreraient étaient plus sombres que ceux qu'ils cherchaient ?
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.