Le Swing de la Seine
Lire le chapitre 4: The Lapin Agile
La nuit tombait sur Montmartre comme un rideau de velours bleu. Evie remonta la rue des Abbesses, le cœur battant plus fort à chaque pas qui la rapprochait du Lapin Agile. Gaston lui avait donné des indications précises. « Tu ne peux pas le rater, avait-il dit en lui versant un dernier verre de vin. Il y a un lapin qui saute de la poêle sur l'enseigne. Le propriétaire, Frédéric, est un brave type. Mais ce soir, c’est Lucien qu’il faut convaincre. »
Elle portait sa robe noire, la seule qui lui restait convenable. Celle qu’elle réservait pour les grandes occasions. New York. L’audition au Cotton Club. La fuite précipitée. Chaque couture de ce vêtement semblait retenir une histoire qu’elle préférait oublier.
L’enseigne apparut, et le lapin blanc jaillissait effectivement d’une casserole dorée, figé dans son élan. Des voix filtrait à travers les volets mal fermés, mêlées à un accordéon mélancolique. Evie poussa la porte.
La salle était petite, intime, baignée d’une lumière ambrée. Des tables de bois sombre, des bancs usés par des générations de poètes et de peintres. Quelques têtes se tournèrent vers elle – une femme seule, américaine, trop droite dans ce monde de travers et de génie alcoolisé.
Un homme à la barbe grisonnante s’approcha, veston élimé mais regard vif. « Vous devez être l’Américaine dont Gaston m’a parlé. »
« Evelyn Hart. Mais appelez-moi Evie. »
« Frédéric. » Il lui serra la main avec chaleur. « Lucien n’est pas encore arrivé. Il aime faire attendre. Ça lui donne un avantage. Vous voulez boire quelque chose ? »
« Un verre d’eau. »
Frédéric rit. « Une chanteuse qui ne boit pas avant de chanter. Voilà qui est professionnel. » Il lui indiqua un tabouret près de la petite scène, un simple plateau de bois à peine surélevé, éclairé par une lampe à huile. « Installez-vous. Je vais prévenir les musiciens. »
Evie s’assit, posa sa guitare contre sa jambe. Elle ferma les yeux une seconde, cherchant la présence de sa mère dans le poids du médaillon contre sa poitrine. Toujours là. Elle pouvait affronter n’importe qui.
Vingt minutes passèrent. Vingt minutes où chaque seconde semblait écorcher un peu plus ses nerfs. Elle déchiffra les gravures aux murs, les caricatures de chanteurs oubliés, les poèmes griffonnés à la craie. Puis la porte s’ouvrit.
Lucien Valmont était plus jeune qu’elle ne l’avait imaginé. Peut-être trente-cinq ans, bien découpé, costume trois pièces fait sur mesure. Ses cheveux noirs étaient plaqués en arrière, brillants comme du jais. Il dégageait une assurance qui n’avait pas besoin de mots. Frédéric se précipita vers lui, mais Lucien l’écarta d’un geste, ses yeux déjà fixés sur Evie.
Il s’approcha sans hâte, l’examina comme on inspecte une marchandise. « Evelyn Hart. J’ai entendu parler de vous. »
« En bien, j’espère. »
« Gaston vante rarement les talents des autres à moins d’y trouver un avantage. Alors soyons clairs : je cherche une voix qui remplira une salle de cent personnes qui ont payé cher pour être là. Pas pour entendre la même chose qu’ailleurs. » Il sortit une montre en or de son gousset, en consulta l’heure avec une lenteur calculée. « J’ai dix minutes. Après, je m’en vais. »
Il prit place à une table au fond de la salle, croisa les jambes. Les quelques habitués, qui avaient observé la scène avec curiosité, se replongèrent dans leurs conversations feutrées.
Evie se leva, sa guitare dans les mains. Elle aurait préféré chanter a cappella – sa voix pouvait suffire. Mais la guitare lui donnait quelque chose à tenir, un rempart entre elle et ce regard scrutateur.
Elle choisit un air que personne ne connaissait ici. Un blues traînant des bayous, celui que sa mère chantait quand elle croyait que personne n’écoutait. Les trois premières notes de la guitare emplirent la petite salle, et Evie laissa sa voix partir, basse et grave, comme une plainte ancienne.
Elle chanta la perte, la fuite, l’espoir absurde de recommencer. Elle chanta l’exil. Elle n’avait pas prévu de donner tant d’elle-même, mais son cœur se déversait dans chaque phrase, chaque flexion. À la fin, le silence était complet. Les habitués avaient cessé de parler. Frédéric, debout près du bar, semblait retenir son souffle.
Puis Lucien applaudit. Lentement. Une fois. Deux. « Impressionnant, » dit-il. « Vraiment impressionnant. Vos cordes vocales sont d’une qualité rare. »
Evie sentit une vague d’espoir soulever sa poitrine. « Merci. »
« Mais ce n’est pas ce que je cherche. » Lucien se leva, remit sa montre dans son gousset. « C’est un chant de douleur. Un très beau chant de douleur. Mais Paris est fatigué de la douleur. Nous avons eu la guerre. Nous avons eu les années folles qui ont essayé d’oublier la guerre. Maintenant, les gens cherchent autre chose. Ils cherchent le mouvement. Ce qu’ils n’ont jamais vu. »
Evie sentit le sol se dérober sous elle. « Je peux chanter autre chose. J’ai du répertoire, je peux— »
« Vous pouvez être la meilleure version de ce que vous êtes déjà. Mais ici, à Paris, nous avons des centaines de chanteuses qui pleurent bien. Ce que je veux, » il s’avança vers elle, sa voix devenant presque intime, « c’est quelque chose que personne n’a. Un son qui n’appartient qu’à Le Paradis. Quelque chose de nouveau. »
« Donnez-moi une chance. Engagez-moi à l’essai. Une semaine. »
Lucien la dévisagea, un fin sourire aux lèvres. « Vous êtes désespérée. Ça se voit. Et le désespoir est mauvais conseiller pour négocier. » Il tira une carte de visite de sa poche intérieure, la posa sur la table à côté d’elle. « Je possède un club de jazz au sous-sol de ma salle principale. Les musiciens y jouent pour l’amour de l’art. Presque rien à payer. Allez-y. Écoutez. Apprenez ce que les gens d’ici écoutent vraiment. Et si vous trouvez comment rendre cela nouveau, revenez me voir. »
Il la salua d’un signe de tête à Frédéric et sortit. La porte claqua, laissant un silence plus épais que celui qu’elle avait créé en chantant.
Evie resta figée, la carte de visite entre les doigts. Des larmes de rage lui montèrent aux yeux, mais elle les ravala. Elle salua Frédéric, murmura un merci, ramassa sa guitare et sortit dans la nuit.
La rue était fraîche, presque vide. Elle marcha vite, les épaules rentrées, la honte chaude dans la gorge. Gaston lui avait promis que Lucien cherchait quelque chose de nouveau. Il l’attendait peut-être, mais Evie ne savait pas quoi. Sa voix avait parcouru un océan pour atterrir ici, dans le silence poli d’un homme qui voulait n’importe quoi d’autre.
Puis elle porta la main à sa poitrine.
Le médaillon n’était plus là.
Elle palpa le col de sa robe, la poche intérieure de sa veste. Rien. Son cœur se serra comme un poing. Elle revit la salle, les regards des habitués, Lucien qui s’était approché d’elle avant de partir. Si près. Ses mains qui s’étaient posées sur la table. Un geste négligent. Un maître.
Elle fit demi-tour, courut presque, mais la porte du Lapin Agile était condamnée, les volets fermés. Frédéric habitait au-dessus. Elle tambourina sur le bois. Pas de réponse. Elle tambourina encore. Rien.
Le médaillon de sa mère. La seule chose qu’elle possédait d’elle.
Evie s’adossa au mur, la nuit de Montmartre soudain immense et hostile. Elle ferma les yeux, respira profondément. Une leçon apprise à New York remonta à la surface : on ne se retourne jamais. Ce qui est perdu reste perdu.
Elle rouvrit les yeux. La carte de Lucien était encore dans sa main. L’adresse de Le Paradis, au sous-sol. Peut-être que le désespoir n’était pas un si mauvais conseiller, finalement.
Evie remonta la rue, son instinct la guidant vers la seule chose qui lui restait : la musique.