Le Swing de la Seine
Lire le chapitre 5: The Music Teacher
Le lendemain matin, Evie se réveilla avec la gorge sèche et l'estomac noué. La lumière grise de Paris filtrait à travers la fenêtre étroite de sa chambre, posant une couche pâle sur le lit défait. Elle s'assit, les doigts crispés sur le drap, et compta ses francs pour la troisième fois en dix minutes. Ce n'était pas assez. Jamais assez pour tenir plus d'une semaine, et encore moins pour payer Madame Rousseau au-delà de la fin du mois.
Elle sortit son carnet, celui à la couverture usée qu'elle gardait dans la poche de sa jupe, et griffonna au crayon : *Cours d'anglais – American native – prix modérés.* Elle hésita, puis ajouta : *En français ou en anglais.*
Après un bol de café tiède dans la cuisine commune, Evie colla ses petites annonces sur les panneaux d'affichage des épiceries et des boulangeries du quartier. Le papier était froissé par l'humidité, mais l'encre tenait bon. Elle rentra, s'assit près de la fenêtre, et attendit. Et attendit.
Ce fut presque désespérant quand, en début d'après-midi, Madame Rousseau frappa à sa porte, un air réservé mais curieux sur le visage.
— Mademoiselle Hart, une certaine Madame Duval vous fait demander. Elle a vu votre annonce chez le boulanger. Elle cherche quelqu'un pour sa fille.
Evie se leva d'un bond, lissa sa robe, et suivit la logeuse dans le couloir. La femme qui attendait dans le vestibule était mince, d'un certain âge, vêtue d'un tailleur en lainage bleu sombre. Elle tenait une ombrelle fermée comme un sceptre. Son regard évalua Evie des pieds à la tête, sans malice mais sans indulgence.
— Vous êtes l'Américaine ? dit-elle, avec un accent parisien tranché.
— Oui, Madame. Evelyn Hart.
— Bon. Ma fille a douze ans. Elle doit apprendre l'anglais pour ses études. Vous êtes native ?
— De New York, oui.
— Parfait. Suivez-moi. Je n'ai pas beaucoup de temps, mais vous aurez une heure avec Camille aujourd'hui, pour évaluer.
Evie attrapa son carnet et suivit la femme dans la rue. La maison des Duval se trouvait à quelques rues de là, non loin de la bouche du métro, dans un immeuble bourgeois à la façade de pierre blanche légèrement craquelée. L'intérieur sentait l'encaustique et le tabac froid du mari caché. On la fit asseoir dans un salon au mobilier lourd, capitonné, un peu étouffant. Des rideaux de velours grenat bloquaient la moitié de la lumière.
Camille entra en traînant les pieds, boudeuse, les bras croisés. Une adolescente mince, aux cheveux noirs coiffés en deux tresses serrées, qui regarda Evie comme on regarde un professeur de mathématiques un lundi matin.
— Bonjour, dit Evie en anglais, lentement. *Hello. My name is Evelyn.* On va commencer doucement.
La leçon fut laborieuse. Camille connaissait déjà quelques mots, mais elle refusait de les utiliser sans être forcée, les lèvres pincées quand Evie la corrigeait. Evie, habituée à charmer des salles entières, dut changer de registre. Elle parla de chansons, de rythmes, fit claquer ses doigts pour battre la mesure, inventa des phrases idiotes qu'elle fit répéter à la fille jusqu'à ce qu'un sourire étonné lui échappe, mi-malgré elle, mi-amusé.
— Vous chantez, vous ? demanda Camille en français.
— Parfois, répondit Evie avec un sourire en coin.
— Vous chantez comme une Américaine ?
— Les chanteurs américains n'ont pas tous la même voix. C'est comme dire que tous les Français savent cuisiner la sauce béarnaise.
Camille gloussa. La porte du salon était restée entrouverte, et Evie, en tournant la tête vers un bruit de pas dans le couloir, vit soudain le mur du petit bureau voisin. Sur la tapisserie, dans un cadre en argent terni, une photographie.
Elle se figea.
Une femme d'une trentaine d'années, les cheveux blonds tirés en chignon, vêtue d'une robe de soie claire, le visage légèrement incliné. Le sourire était doux, un peu triste. Les yeux — ces yeux-là.
Evie sentit sa poitrine se serrer comme si elle avait couru jusqu'au sommet d'une colline. C'était impossible. C'était juste une ressemblance modeste, un fruit du hasard. Mais la ligne de la mâchoire, l'arc des sourcils, la façon dont la tête penchait légèrement à droite — c'était Lily. Sa sœur, disparue deux ans plus tôt, dont les lettres avaient cessé sans explication, après son départ pour l'Europe. Dont la mort n'avait jamais été confirmée, mais dont la disparition avait fissuré la famille Hart en mille morceaux. Evie savait qu'elle n'avait pas fui comme on le croyait à New York — elle avait *disparu.* Sans laisser de trace. Evie avait passé dix-huit mois à chercher, avant de devoir fuir elle-même sa propre honte.
— Mademoiselle ?
La voix de Madame Duval la fit sursauter. La femme était revenue dans l'embrasure de la porte, toisant Evie avec une expression indéchiffrable.
— Vous vous sentez bien ? Vous êtes toute pâle.
Evie se força à respirer. Elle posa son carnet, désigna la photographie du doigt, la voix aussi neutre que possible.
— La femme sur la photo, là-bas. Elle — elle est de la famille ?
Madame Duval suivit son regard. Un silence. Puis, trop vite :
— Non. Une ancienne amie de mon mari. Nous ne la voyons plus.
Elle ferma la porte du bureau d'un geste sec, comme pour sceller la réponse. Puis se tourna vers Evie avec un sourire de pure politesse.
— Reprenons la leçon, voulez-vous ? Camille, montre à Mademoiselle Hart tes cahiers.
Camille ne remarqua rien. Mais Evie, elle, vit les doigts de Madame Duval trembler légèrement quand elle ajusta le col de son tailleur. Et elle comprend qu'elle venait de poser une question qu'il ne fallait pas poser.
La fin de la leçon fut écourtée. Madame Duval paya Evie avec des francs soigneusement comptés, la remercia d'une voix trop polie, et la congédia avec une poignée de main qui refusa de croiser son regard plus d'une seconde.
Dans la rue, Evie resta immobile un long moment, serrant les francs contre sa poitrine. Le froid de l'après-midi la saisit. Elle leva les yeux vers la façade de l'immeuble, vers les fenêtres haute. Celle du bureau, au deuxième étage, était encore éclairée. Elle vit une silhouette — celle de Madame Duval — tirer les rideaux, comme pour fermer la ville dehors.
Lily était à Paris. Ou elle y avait été. Et cette famille savait quelque chose.
Evie tourna les talons, son carnet roulé dans sa main comme un étendard. Sa gorge, qui n'avait pas chanté depuis deux jours, se serrait autour d'un mélange de chagrin et de colère. Il fallait qu'elle chante. Il fallait qu'elle travaille. Et il fallait qu'elle trouve un moyen de revenir vers cette photographie.
En passant devant le tabac du coin, elle s'arrêta. Elle sortit une pièce de deux francs, hésita, puis la remit dans sa poche. Non. Elle n'avait pas le droit de dépenser pour des caprices — même pour un verre pour se réchauffer. Elle avait besoin de travail, de vrais revenus. Et elle avait besoin de réponses.
Elle pressa l'enveloppe des francs contre la doublure de son manteau, puis prit le chemin du retour à pied, lente, les idées tournant comme une phrase de blues qu'on ne peut pas finir.
Demain, elle retournerait chez les Duval. Avec la leçon comme prétexte. Et elle trouverait le nom de la femme sur la photo.