Le Swing de la Seine
Lire le chapitre 6: The Pianist's Rehearsal
L'après-midi s'écoulait en une lumière ocre qui glissait sur les toits de zinc lorsqu'Evie retrouva le passage étroit derrière la maison de Madame Rousseau. Elle n'avait pas besoin de chercher l'adresse : le piano l'avait guidée, comme la première fois, sa voix grave roulant à travers les fenêtres closes pour s'échapper dans la cour pavée.
Elle s'arrêta devant la grille entrouverte. Par l'interstice, elle aperçut un homme assis à un piano droit, le dos tourné, les épaules tendues sous une veste de tweed élimée aux coudes. Il jouait par saccades, s'interrompait, reprenait une phrase, la martelait, l'abandonnait. Une mélodie cherchait sa forme, et elle n'y arrivait pas.
Evie hésita. Puis la grille grinça.
L'homme se retourna. Visage étroit, cheveux bruns en désordre, yeux gris-vert qui s'étrécirent d'abord avec méfiance, puis avec curiosité. Il ne dit rien. Il attendit.
« Je m'appelle Evelyn Hart, dit-elle. Je loge à côté. J'ai entendu votre piano l'autre soir, et aujourd'hui encore. »
Il la dévisagea un long moment, comme on examine une partition inconnue. « Vous écoutez aux fenêtres ? »
« À celle des voisins, oui. Mais votre musique valait le dérangement. »
Un silence. Puis un coin de sa bouche se souleva. « Julien Marchand. Asseyez-vous, si vous voulez. Mais je préviens : je ne joue pas pour le public. »
« Je ne suis pas le public. Je suis chanteuse. »
Il haussa un sourcil, mais ne répondit pas, se retournant vers son clavier. Ses doigts retombèrent sur les touches, reprenant la phrase inachevée. Une montée chromatique, une résolution qui n'en était pas une, un accord suspendu qui semblait demander permission.
Evie s'approcha. Contre le mur, une chaise cannée. Elle s'y installa, sans quitter des yeux ses mains.
« Cette progression, là, dit-elle doucement après un moment. Vous cherchez une sortie. »
Julien s'arrêta. Se retourna. « Une sortie ? »
« La phrase monte, mais elle retombe toujours au même endroit. Elle demande une rupture, quelque chose de plus… oblique. »
Ses doigts pianotèrent sur le bois du piano, irrités. « Oblique. Vous parlez comme un critique. »
« Non. Je parle comme quelqu'un qui chante. La voix, on sait quand une phrase n'a pas trouvé sa porte. »
Il la regarda. Puis, sans prévenir, il joua l'accord suspendu et s'arrêta net. « Alors trouvez-la. Chantez-moi la note que cet accord attend. »
Evie sentit son cœur se serrer. Chanter pour cet inconnu aux doigts exigeants, dans une cour de Paris, avec rien d'autre que sa voix. Elle aurait pu refuser. Mais il y avait dans ses yeux cette même faim qu'elle entendait dans son propre chant, cette même colère contre les limites des choses.
Elle ferma les yeux. La note monta d'elle sans préméditation, un si bémol tenu, grave, qui entra dans la texture de l'accord et le déplia. Julien ne bougea pas. Puis, lentement, il ajouta une basse sous la note, et la phrase trouva une direction.
Quand elle se tut, le silence pesait autrement. Julien se tourna vers elle, les yeux écarquillés.
« Où avez-vous appris à chanter comme ça ? »
« Dans des endroits où vous ne mettriez pas les pieds. Des clubs enfumés, des salles de bal où le piano était un vieux bastringue. Des églises, aussi, quand il fallait remplir les bancs de Detroit. »
« Du jazz, murmura-t-il. Vous chantez du jazz. »
« J'essaie. »
Il se leva, fit quelques pas dans la cour. La lumière avait baissé, le ciel virait au prune. Il passa une main dans ses cheveux.
« Moi, je joue du Debussy. Du Ravel. J'étudie au Conservatoire depuis l'âge de sept ans. Ma mère voulait un prodige, mon père voulait un notaire – ils ont obtenu un pianiste qui n'arrive pas à terminer sa propre sonate. »
L'amertume était là, à fleur de voix. Evie resta silencieuse.
« Je joue les œuvres des autres à la perfection, dit-il. Mais ce que je compose moi-même est sans intérêt. Le Conservatoire m'a appris la forme. Personne ne m'a appris le fond. »
Elle regarda ses mains. Des mains fines, nerveuses, qui avaient passé des milliers d'heures sur les touches. Elle pensa aux siennes, au locket volé, à la photographie dans le bureau des Duval, à ce New York qu'elle fuyait encore.
« Le fond, dit-elle, c'est ce que vous n'osez pas dire. »
Il se retourna. « Et vous ? Qu'est-ce que vous n'osez pas dire ? »
La question frappa plus fort qu'elle n'aurait dû. Elle pensa à Lily, au scandale, au silence qu'elle traînait depuis des mois. Elle détourna le regard.
« Ça, c'est une autre chanson. »
Julien ne la poussa pas. Il retourna s'asseoir au piano, mais ses doigts ne touchèrent pas les touches. Il la regardait, comme on regarde une question dont on n'a pas encore la réponse.
« Vous êtes sûre de venir de Detroit ? demanda-t-il. Parce que vous avez une manière de rendre les choses évidentes que je n'ai rencontrée nulle part. »
Evie rit, un rire court, presque amer. « C'est peut-être parce que je viens de plus loin que Detroit. Ou de plus bas. »
« Le jazz, dit-il, comme s'il goûtait le mot. Ils n'en jouent pas au Conservatoire. Ils le considèrent comme une musique de... » Il chercha. « Comment disent-ils ? De sauvage. »
« Ils n'ont jamais écouté Sidney Bechet alors. Le sauvage, c'est la société, pas la musique. »
Julien sourit. Un vrai sourire, cette fois, qui éclaira son visage étroit. « Vous êtes une phénomène, Evelyn Hart. Vous entrez dans ma cour, vous me dites que ma musique est malade, et vous me donnez une leçon de jazz en trois phrases. »
« Ce n'est pas une leçon. C'est une conversation. »
Il joua une note, puis une autre. Une mélodie simple, presque enfantine, qu'il orna de suspensions inattendues. Puis il s'arrêta et la regarda.
« Chantez-moi ce que vous voulez, dit-il. N'importe quoi. Je vais suivre. »
Evie n'avait pas chanté pour un accompagnateur depuis New York. La dernière fois, c'était au Cotton Club, devant des hommes qui payaient pour autre chose que sa voix. Elle déglutit. Puis elle ouvrit la bouche et chanta la première chose qui lui vint, une complainte qu'elle avait entendue dans les champs, enfant, lorsque son grand-père chantait en travaillant. Une ligne simple, grave, qui tournait autour d'une seule note.
Julien l'écouta, puis posa les mains. Il ne reprit pas la mélodie – il la contourna, créant un contrepoint qui la soutenait sans jamais la doubler. La musique monta dans la cour, se mêlant à l'air du soir. Evie sentit quelque chose céder en elle, une barrière qu'elle n'avait pas su nommer. Le piano de Julien ne la suivait pas. Il la portait.
Quand elle se tut, la dernière note vibra longtemps dans les pierres.
« Voilà, dit-il doucement. C'est ça, le fond. »
Elle ne sut que répondre. De l'autre côté du mur, Madame Rousseau appelait ses chats. La vie reprenait ses droits. Evie se leva, se rajusta, revêtit son rôle d'Américaine polie.
« Je dois y aller. La leçon d'anglais demain chez les Duval – je prépare. »
« Les Duval ? » Julien se redressa. « La famille Duval de Passy ? »
« Oui. La mère m'a engagée pour sa fille. » Elle hésita. « Vous les connaissez ? »
Julien détourna le regard. « Renseignez-vous avant de retourner chez eux. » Puis, comme s'il regrettait, il ajouta : « Passy, c'est un beau quartier. Mais toutes les belles façades cachent quelque chose. »
Il se leva, tira son manteau posé sur la chaise. Il semblait vouloir en dire plus, puis se ravisa. Evie resta un instant, la phrase suspendue entre eux comme un accord qui cherche sa résolution.
« Julien, dit-elle. Cette sonate qui ne vous vient pas. Elle existe, vous savez. Elle est là. Il faut juste arrêter de la chercher avec vos doigts. »
Il la regarda longtemps. Puis il rentra dans son atelier, refermant la porte sans un mot.
Evie traversa la cour, poussa la grille. La nuit tombait vite, et le réverbère au bout du passage jetait sa première lueur.
Passy. Toutes les belles façades cachent quelque chose.
Elle pensa à la photographie, au visage de Lilly qui la regardait depuis ce bureau sans nom, sans explication, sans souvenir. Et elle sut que le lendemain, elle ouvrirait cette porte de garde où qu'elle l'entraîne.