Le Swing de la Seine
Lire le chapitre 7: A Proposition
La pluie fine de l’après-midi s’était muée en un crachin obstiné qui collait aux pavés du septième arrondissement. Évie remonta le col de son manteau, un geste devenu machinal depuis son arrivée à Paris, et poussa la grille du passage privé qui menait aux cours intérieures. Elle avait pris l’habitude de passer par là après ses leçons chez les Duval, un détour d’une dizaine de minutes qui la ramenait près du piano dont elle connaissait désormais chaque hésitation.
Elle ne fut pas surprise de trouver Julien assis sur le banc de pierre sous l’auvent, un carnet de musique ouvert sur les genoux, le regard perdu dans la pluie. Il avait ce pli soucieux entre les sourcils qu’elle commençait à connaître, celui qui apparaissait quand une phrase musicale lui résistait.
« Vous fuyez encore votre piano ? » lança-t-elle en s’abritant sous l’auvent à côté de lui.
Il leva la tête, et son visage s’éclaira d’un demi-sourire. « Je ne fuis pas. Je réfléchis. Il y a une différence. »
« Dites-vous cela à votre professeur du Conservatoire ? »
Le sourire de Julien s’élargit. Il referma son carnet et se tourna vers elle, les coudes sur les genoux. « J’ai réfléchi à ce que vous avez dit l’autre jour. Sur la dissonance comme langage. Sur le fait que la tension, parfois, est plus honnête que la résolution. »
Évie s’assit à côté de lui, laissant la pluie tambouriner sur le zinc du toit. « Et alors ? Qu’est-ce que ça vous a donné ? »
« Alors, j’ai arrêté de lutter contre. Et j’ai trouvé la fin de mon sonate. Celle que je cherchais depuis trois mois. »
Il lui tendit le carnet, ouvert sur une page couverte de ratures. Elle ne savait pas lire la musique avec la même fluidité que lui, mais elle voyait les notes, noires sur le papier, et elle entendait presque la phrase finale qu’il avait cherchée.
« Vous l’avez trouvée », dit-elle doucement. « Et c’est une dissonance qui la sauve. »
« Exactement. Une septième mineure non résolue. Comme une question posée à la fin, sans réponse. Votre voix, Évie, a changé la façon dont j’entends mes propres compositions. »
Évie détourna le regard. Le compliment la mettait mal à l’aise, non parce qu’il était exagéré, mais parce qu’elle sentait où cela pouvait mener. Elle avait déjà connu cette trajectoire, à New York, quand un pianiste brillant lui avait proposé une collaboration. Trois mois plus tard, elle chantait dans des speakeasies douteux, lui jouait dans un orchestre de salon, et la promesse d’un duo s’était évaporée dans la fumée de cigarettes et les promesses non tenues.
« J’ai réfléchi aussi », reprit Julien, les yeux fixés sur les gouttes qui s’écrasaient sur les pavés. « Et j’ai une proposition à vous faire. »
« Si c’est une proposition pour que je vous aide à finir votre sonate, vous êtes déjà en train de la faire. »
« Non. Pas seulement ça. » Il se leva et fit face à la cour, les mains dans les poches. « Je veux que nous formions un duo. Vous et moi. Votre voix, mon piano. Du jazz pour elle, de la structure pour moi — et un mélange que personne n’a encore entendu à Paris. »
Le silence qui suivit était aussi dense que l’air humide. Évie sentit son cœur battre un peu plus fort.
« Vous êtes au Conservatoire », dit-elle enfin. « Votre famille vous destine à une carrière de concertiste. Vous joueriez dans les plus grandes salles d’Europe, pas dans un cabaret avec une chanteuse de jazz américaine. »
« C’est précisément ce qu’ils espèrent. Et c’est ce que je refuse de faire. »
Il se retourna vers elle, et pour la première fois, Évie vit autre chose que la politesse ou la curiosité dans son regard. Elle y vit une sorte de défi, un refus obstiné de se plier.
« Chaque note que j’écris, chaque sonate que je compose, chaque morceau que je joue doit passer par le filtre de leurs attentes. Mon père déteste Debussy parce qu’il le trouve trop libre. Ma mère ne supporte le jazz que lorsqu’elle peut en parler en société. » Sa voix se fit plus dure. « Je ne veux pas passer ma vie à jouer pour des gens qui m’écoutent avec leurs a priori. »
« Mais vous jouerez », dit Évie, en se levant à son tour. « Vous êtes trop doué pour ne pas jouer. Et vous savez que ce que vous proposez est risqué. Très risqué. »
« J’en suis conscient. »
« Je veux dire : risqué pour vous. Pas pour moi. Moi, j’ai déjà tout perdu à New York. Ma carrière, ma réputation, une partie de ma famille. Je n’ai plus rien à perdre ici. Mais vous — vous avez tout à perdre. Le Conservatoire, votre avenir de concertiste, la considération de votre famille. »
Julien la regarda avec une intensité qui la fit reculer d’un pas. « Vous croyez que je ne le sais pas ? Tous les soirs, quand je rentre dans l’appartement familial, je traverse le salon où trône le piano Pleyel que mon grand-père m’a légué, et je sens leur regard dans mon dos. Ils attendent que je choisisse leur voie. Ils attendent que je devienne ce que je suis censé être. »
Il fit un pas vers elle. Il n’y avait pas de menace dans son mouvement, juste une urgence, celle de quelqu’un qui cherche à convaincre.
« Mais quand j’ai entendu votre voix traverser cette cour, l’autre soir, je n’ai plus pensé à ce qu’ils attendaient de moi. J’ai pensé à ce que je pouvais devenir. Avec vous. »
Évie baissa les yeux. Elle pensa à sa mère, à ce locket volé sur une scène, à la photo de Lily dans le bureau des Duval, à Lucien qui l’avait jugée insuffisante. Elle pensa aux nuits à New York, à la trahison qui l’avait forcée à fuir, aux promesses faites sur un air de piano que personne n’avait tenues.
« Écoutez-moi », dit-elle, sa voix plus ferme qu’elle ne l’espérait. « Vous avez du talent, et du cœur. Mais ce que vous proposez, ce n’est pas une simple collaboration. Vous parlez de défier une institution, une famille, et peut-être même une ville entière qui aime ses artistes dans leurs petites cases. Êtes-vous prêt à payer ce prix ? »
Julien la regarda longuement. La pluie sembla se calmer, comme si le monde retenait son souffle.
« Je suis prêt à le payer », dit-il enfin. « À condition que vous soyez prête à faire de même. »
Évie sentit quelque chose bouger en elle, une hésitation qui se fissurait. Il y avait du vrai dans ses paroles. Il y avait surtout une musique possible, une alchimie dont elle avait eu un avant-goût quand elle avait chanté dans son morceau inachevé, quand elle avait entendu ses doigts s’adapter à sa voix comme s’ils l’avaient attendue.
« Lucien ne m’a pas trouvée suffisamment innovante », dit-elle. « Il m’a dit de travailler, de chercher. Si nous formions un duo, et si je me présentais devant lui avec du nouveau, ce serait peut-être l’occasion que je cherche. »
« Le Paradis ? » Julien haussa un sourcil. « Vous voulez entrer au Paradis par la grande porte. »
« Il faut bien viser. Un duo avec un pianiste classique qui joue du jazz — c’est autre chose que ce que Paris entend d’habitude. Mais ce sera difficile. Et il se peut que Lucien nous jette dehors avant même la première note. »
Julien sourit. Pour la première fois, le sourire était plein, sans réserve. « Alors nous ferons en sorte que la première note soit impossible à ignorer. »
Évie regarda le carnet ouvert sur le banc, les notes qui attendaient d’être jouées. Elle pensa au locket qui n’était plus, à sa sœur qu’elle avait peut-être entrevue, à une carrière à reconstruire pierre par pierre dans cette ville qui ne lui devait rien.
« Il y a une condition », dit-elle en se levant. « Une seule. »
« Laquelle ? »
« Vous me promettez que vous ne vous retirez pas si votre famille découvre la vérité sur ce projet. Quoi qu’ils disent, quoi qu’ils fassent. Parce que moi, je ne peux pas me permettre d’investir dans un duo qui s’effondrera au premier regard désapprobateur. »
Julien la regarda, puis il tendit sa main. « Je vous le promets. »
Évie hésita une seconde, puis serra sa main. Elle était froide, la sienne, mais ferme.
« Et ce n’est pas tout à fait vrai que vous n’avez plus rien à perdre », dit-il à voix basse. « Vous avez une voix que Paris n’a pas encore entendue. Vous avez une histoire à raconter. Et peut-être que le temps de la raconter est venu. »
Elle retira sa main et recula d’un pas. « Le Paradis, alors. Nous auditionnons. Préparez votre répertoire, Monsieur le Conservatoire. Vous avez du travail. »
« Nous avons du travail », corrigea-t-il, ramassant son carnet avec une vigueur nouvelle.
Évie sourit malgré elle. Elle n’aurait pas cru que ce jour-là, dans cette cour trempée, elle trouverait une raison de croire à nouveau à une collaboration. Mais elle savait que rien n’était gagné — Lucien était un maître du « presque », et les Duval cachaient encore plus qu’ils ne montraient.
Elle tourna les talons et remonta vers l’escalier, puis s’arrêta une seconde, sans se retourner.
« Julien ? »
« Oui ? »
« Quand vous m’avez parlé des Duval, l’autre jour — vous avez dit qu’il y avait des choses cachées derrière les façades de Passy. » Elle marqua une pause, sentant l’hésitation monter. « Qu’est-ce que vous voulez dire, exactement ? »
Le silence qui suivit fut plus long que ce qu’elle attendait. Quand il parla enfin, sa voix était plus basse, presque hésitante.
« Il y a des choses que je ne peux pas vous dire, Évie. Pas encore. Mais si nous formons un duo, nous serons liés, non ? Et vous finirez peut-être par découvrir que Paris n’est pas seulement une ville de musique. »
Évie se retourna. Son regard chercha le sien, mais il avait baissé les yeux sur son carnet.
« Nous verrons bien », dit-elle, sans savoir si elle parlait de la collaboration, des Duval, ou de la promesse implicite qu’il venait de faire.
Elle gravit les marches deux à deux, laissant la pluie et ses questions derrière elle. Mais au fond d’elle, une petite flamme commençait à brûler : la certitude que quelque chose était en train de commencer, et que ce quelque chose ne ressemblerait à rien de ce qu’elle avait connu.