Le Swing de la Seine
Lire le chapitre 8: The Audition
La pluie battait contre les vitres du café près du Conservatoire, transformant les réverbères en flaques d'or liquide sur le pavé. Julien était déjà là quand Evie entra, ses doigts tambourinant un rythme nerveux sur la table en marbre. Il se leva dès qu'il la vit, l'éclat de son regard tempéré par une tension palpable.
— Ça y est, dit-il sans préambule. Lucien accepte de nous écouter. Ce soir, dans une heure, à Chez Nous.
Evie ôta son chapeau ruisselant, le cœur cognant contre ses côtes. Le nom lui était inconnu, mais elle ne posa pas la question. Certaines portes ne s'ouvrent qu'une fois, et elle avait appris à ne pas en demander plus que ce qu'on lui offrait.
— Chez Nous ? Un de ses clubs ?
— Une cave à vins qu'il possède rue Mouffetard. Plus petit que Le Paradis, moins tape-à-l'œil. Il l'utilise pour les artistes qu'il veut tester sans mouiller son établissement principal.
— Et le son ? demanda-t-elle en s'asseyant, laissant son manteau dégouliner sur le dossier de sa chaise. Est-ce qu'il y a un piano ?
— Un Pleyel de 1912, un peu fatigué mais qui chante encore. Je l'ai accordé moi-même cet après-midi.
Cette confidence la surprit. Elle imagina Julien dans une cave humide, manches retroussées, ajustant chaque cheville avec cette concentration presque religieuse qu'il réservait à sa musique. L'image lui fit chaud au cœur, un baume contre l'anxiété qui grandissait dans sa poitrine.
— Tu l'as fait rien que pour nous ?
Il haussa une épaule, un geste d'indifférence qui sonnait faux.
— Lucien m'a donné les clés. Je voulais m'assurer que l'accord soit juste. Pour notre morceau.
*Notre morceau.* Les mots résonnèrent comme une promesse. Depuis leur rencontre dans la cour, ils avaient passé chaque heure disponible à travailler. Le premier mouvement du sonate de Julien, d'abord, qu'elle avait habillé de paroles improvisées. Puis, plus audacieusement, des esquisses nouvelles — nées de sa voix et de ses mains à lui, tissées ensemble dans d'étranges harmonies que ni l'un ni l'autre n'aurait pu créer seul.
— Montre-moi ce que tu as fait pour le pont du second mouvement, dit-elle.
Julien sortit une feuille de papier pliée en quatre de sa poche intérieure. Ses annotations couvraient la marge — des chiffres, des lettres, un système codé qu'elle avait appris à déchiffrer. Il commença à fredner doucement, la mélodie s'élevant à peine au-dessus du cliquetis des tasses.
Evie ferma les yeux. La ligne vocale se déployait dans son esprit, trouvant automatiquement les plis et les crêtes où la voix pouvait s'insérer. Elle ouvrit la bouche, et le son sortit d'elle — doux, sans effort, une seconde voix qui épousait la sienne comme une ombre épouse un corps.
Un vieux monsieur au comptoir tourna la tête, impressionné malgré lui. Un instant, il neigea dans le café, plus rien d'autre n'exista que dessin à deux voix.
— C'est prêt, murmura-t-elle quand ils s'arrêtèrent.
Julien la regarda, ses yeux gris brûlant d'une intensité qui fit vaciller quelque chose en elle.
— Oui, dit-il. C'est prêt.
À vingt-trois heures, le café s'était vidé. Les derniers habitués étaient rentrés chez eux, abandonnant les lieux aux ombres et aux odeurs de bière. Julien poussa la porte de Chez Nous. Une femme au comptoir — brune, ridée, la cigarette permanente au coin des lèvres — leva les yeux de son journal.
— Le pianiste, dit-elle sans enthousiasme. Lucien vous attend en bas.
L'escalier en colimaçon sentait le moisi et le vin oublié. Chaque marche de bois criait sous leur poids, comme si la cave elle-même protestait contre leur intrusion. En bas, une salle voûtée s'ouvrait devant eux. Des bouteilles s'alignaient sur les murs de pierre, et au centre, sous un cône de lumière jaune, trônait le piano.
Un homme était assis dans l'ombre, si immobile qu'il faisait presque partie du mur. Lucien. Il fumait un cigare fin, dont la braise rougeoyait par intermittence, dévoilant des traits massifs et des yeux qui ne cillaient pas.
— Vous êtes en retard, dit-il, comme un juge qui constate un fait plutôt qu'une offense.
Julien s'inclina légèrement et commença des excuses que Lucien interrompit d'un geste. Le cigare pointa le piano.
— Le morceau dont tu m'as parlé. Voyons s'il vaut la bougie qu'on a brûlée pendant que je vous attendais.
Rien de plus. Pas de salutations, pas de questions préliminaires. Evie sentit sa gorge se serrer — cette même angoisse qu'à l'audition du Lapin Agile, ce même sentiment d'être jugée et pesée.
Mais quand Julien s'assit et que ses doigts effleurèrent le clavier, l'angoisse se dissipa. Elle était debout à côté du piano, la main posée sur le bois sombre, et comme ils avaient répété, elle attendait son signal.
Le premier geste de Julien fut un accord — un seul, profond, presque dissonant, qui semblait vouloir rester suspendu dans l'air humide. Puis une note, seule, incertaine. Une autre, une quarte plus loin. La mélodie naissait lentement, comme une ouverture hésitante, une question posée dans le noir.
Evie commença à chanter alors que la ligne mélodique du piano s'inclinait doucement — sa voix se glissant entre les notes comme un ruisseau entre les pierres. Elle n'avait pas de paroles françaises ni anglaises ; elle avait choisi des syllabes, des sons qui transportaient le sens sans mot, une langue primitive qui parlait directement à la poitrine.
La réponse de Julien vint en contrepoint, plus sombre, plus tâtonnante, puis ses mains accélérèrent — un rythme syncopé qui fit sursauter la cave endormie. Quelque part entre un blues et une gavotte, une fusion que personne n'avait encore entendue ce soir-là dans ces murs.
Evie sentit le morceau prendre de la vitesse, son corps suivant la courbe musicale — épaules soudainement plus libres, hanches suivant une pulsation qu'elle connaissait depuis l'enfance mais que le piano classique de Julien n'avait jamais fait naître ainsi. Elle n'avait jamais chanté comme ça — cette performance n'appartenait pas à celle qui avait fui New York, ni à celle qui avait échoué à convaincre Lucien au Lapin Agile. Elle appartenait à elles deux, assis dans la cave humide, créant un monde sonore qui n'attendait qu'eux.
La dernière note se fondit dans le silence. Evie ouvrit les yeux. Lucien était toujours immobile, la braise de son cigare oscillant à peine. Elle ne pouvait pas lire son visage dans l'ombre.
Un long moment s'écoula. Puis Lucien se leva, de toute sa masse, et s'approcha. Il s'arrêta devant elle, l'examinant avec plus de sérieux que lors de leur premier rendez-vous.
— La voix est là, dit-il enfin. Le piano a des défauts, mais ces défauts nous intéressent. Vous avez quelque chose, tous les deux, quelque chose qui ne ressemble ni à ce qui se fait à Montmartre ni à ce qu'on entend dans les salons du seizième.
Evie retint son souffle.
— Mais ce n'est pas assez propre. Pas assez ciselé. Pour la scène de qualité, on veut une éclaboussure contrôlée, pas une flaque.
Il laissa tomber ces mots comme des cailloux dans l'eau, puis se tourna vers l'escalier.
— Chez Nous vous prend une fois par semaine. Le mardi. Vous commencez dans trois jours. Si vous remplissez la cave trois soirs de suite, on reparlera de ce que peut faire le Paradis.
Il commençait à monter quand il s'arrêta, un pied sur la première marche.
— Une condition. Je ne veux pas de dissonance gratuite. Vous me devez de la mélodie, mes enfants. Des lignes qui font pleurer, pas juste surprendre. Compris ?
— Compris, souffla Evie.
Lucien hocha la tête presque imperceptiblement, puis disparut dans la spirale de l'escalier.
Dans la cave vide, Evie et Julien se regardèrent. Elle s'aperçut qu'elle serrait toujours le bord du piano, les jointures blanches. Elle laissa échapper un rire nerveux.
— On l'a fait.
— On l'a fait, répéta-t-il, un sourire hésitant dessinant ses lèvres. Il veut qu'on revienne.
Soudain, sa main était sur la sienne, la chaleur de ses doigts contre sa peau comme une note qui ne demandait qu'à être tenue. Elle voulut le retirer, mais elle ne le fit pas.
— Il faut fêter ça, dit-elle à voix basse, le regard encore posé sur leurs mains.
Julien regarda les flammes du petit comptoir de Chez Nous danser dans le regard d'Evie. Il ne répondit pas, mais il ne lâcha pas sa main non plus.
— Cette cave va sentir la musique pendant trente ans après qu'on l'aura quittée, murmura-t-il.
Et plus tard, alors qu'ils remontaient la rue Mouffetard sous une pluie délicate, Evie ne dit rien de la photographie de la femme dans la maison Duval, ni du regard fuyant de Julien quand elle lui en avait parlé. Elle le tint simplement au courant de ce qui importait pour l'instant : le mardi approchait, et ils avaient un monde à inventer entre eux.
Mais quelque chose dans la manière dont Julien regardait les fenêtres éclairées de Passy dans la brume nocturne lui rappela que certains secrets n'attendaient que l’occasion de remonter à la surface. Elle eut un frisson, et pas seulement à cause du froid.
Elle aurait dû poser la question, ce soir-là, quand il était encore temps. Mais la musique l'avait trop charmée, trop aveuglée — et certains silences se paient très chers.