Le Syndicat d'Eau Salée
Lire le chapitre 11: The Split
La brume montait du port, grasse et saline, quand Jack arriva au bout de la jetée nord. Le soleil déclinait derrière les entrepôts, projetant des ombres longues qui semblaient découper le quai en tranches. Il avait trouvé le mot de Frank trois heures plus tôt, griffonné sur un coin de papier gras : *La route du nord est à moi. Si t'as à dire, je serai au bout de la jetée au coucher du soleil.*
Jack s'arrêta à dix pas de son frère. Frank se tenait face à la mer, les mains dans les poches de son caban, la cigarette fumant entre ses lèvres sans qu'il la tire. Il ne se retourna pas.
« T'es venu. » La voix de Frank était plate, usée.
« T'as laissé un mot sur mon bureau comme un créancier, pas comme un frère. »
Frank rit, un son court et sec, sans joie. « Ton bureau. T'entends ce que tu dis ? Depuis quand t'as un bureau, Jack ? Depuis quand t'as des *affaires* à régler dans un bureau ? »
Il se retourna enfin. Les yeux de Frank étaient rouges, fatigués, mais il y avait là quelque chose de dur que Jack ne reconnut pas tout de suite. Puis il comprit : c'était du chagrin. Du vrai.
« On a commencé ensemble, Jack. Sur ce même quai, y a quatre mois. Toi et moi, on a chargé des caisses de whisky sur des charrettes volées, on a rampé dans les marais pour échapper aux gardes-côtes, on a failli crever deux fois. Et maintenant tu me regardes comme si j'étais un livreur en retard. »
« Je t'ai jamais regardé comme ça. »
« Non ? » Frank fit un pas en avant. « Alors pourquoi t'as signé avec Ashworth sans m'en parler ? Pourquoi t'as choisi l'équipage, fixé les salaires, négocié les horaires de Vane, tout ça sans jamais me demander mon avis ? On était deux, Jack. Deux frères. On s'est juré que ce serait deux. »
Jack sentit la vieille colère monter, celle qu'il connaissait depuis l'enfance, celle qui lui brûlait la poitrine quand Frank jouait au grand frère protecteur. « On était deux pour porter des caisses. Mais pour décider, pour négocier, pour éviter qu'O'Keefe nous écrase avant d'avoir commencé — il fallait quelqu'un qui voie plus loin que le bout de son nez. »
« Plus loin que le bout de mon nez. » Frank répéta les mots lentement, comme s'il les goûtait. « C'est ça. C'est ce que tu penses de moi depuis le début. Depuis qu'on est gamins, t'as toujours cru que tu voyais plus loin. Maman était malade, t'avais huit ans, tu m'as dit *je m'occupe d'elle*. J'avais dix ans, j'ai dit non, on s'en occupe ensemble. T'as passé deux nuits debout à lui tenir la main, et quand elle est partie, t'as pleuré tout seul dans le hangar pour que je te voie pas. Tu croyais que je savais pas ? »
Jack ferma les yeux une seconde. La douleur était là, intacte, sous les années de travail et de whisky. « C'était pas pareil. »
« C'était exactement pareil. » Frank s'approcha encore. Ils étaient à trois pas l'un de l'autre maintenant. La brise du port soulevait les pans de son caban. « T'as toujours porté le monde tout seul, Jack. Et t'as toujours pensé que je serais là, juste derrière, à ramasser ce que tu laissais tomber. Mais moi aussi j'ai une tête. Moi aussi j'ai des idées. Moi aussi, j'ai le droit de décider de ma vie. »
« Tes décisions, parlons-en. » La voix de Jack se durcit. « Tu vas voir les O'Malley dans mon dos. Tu signes avec des prêteurs à la petite semaine qui te casseront les jambes si tu rates un paiement. Et tu crois que ça, c'est une décision de grande personne ? »
Frank sourit, mais le sourire n'atteignit pas ses yeux. « Les O'Malley me donnent du capital. Ils me donnent une chance de bâtir quelque chose à moi. Pas à toi. À moi. »
« Tu leur dois déjà trois fois ce que tu as emprunté. Tu le sais, hein ? »
« Je le sais. Et je le rembourserai. »
« Avec quoi ? T'as pas de réseau, pas de clients, pas d'entrepôt. Frank, t'as un bateau volé et une route que t'as dessinée sur une carte avec un crayon gras. »
Frank recula d'un pas, comme frappé. Quelque chose passa dans ses yeux — pas de la colère. De la déception. Profonde, lourde, définitive.
« Voilà. C'est ça, ton vrai visage. Depuis le début, t'as jamais cru en moi. T'as cru en toi, et tu m'as traîné derrière comme un chien de garde qu'on sort quand on a besoin de mordre. »
« Frank... »
« Non. » Frank leva la main. « Écoute-moi, pour une fois. Juste une fois, sans m'interrompre, sans me dire ce que je devrais faire. »
Jack se tut. Le vent sifflait entre les poutres du hangar voisin. Quelque part, une cloche de bateau sonnait, régulière, indifférente.
« On partage le territoire. La baie est à toi, la route du nord est à moi. Le port, les entrepôts, les bars du front de mer — tout ça, c'est toi. Moi, je prends les criques, les plages, tout ce qui est au nord de la pointe Rocheuse. On se croise pas, on se marche pas dessus. »
Jack secoua la tête. « C'est pas possible. Le nord, c'est le territoire d'O'Keefe. Il te broiera avant la fin du mois. »
« Peut-être. Mais c'est mon risque à prendre. »
« Et si j'ai besoin de la route du nord pour une livraison ? »
« Tu me demanderas. » Frank croisa les bras. « Et je te dirai oui ou non, selon mon humeur. Comme tu faisais avec moi. »
Le silence s'étira entre eux, épais comme la brume. Jack regarda son frère — le même front, le même menton, les mêmes yeux gris-bleu que leur mère. Il vit l'enfant qui lui avait appris à nager dans le bassin du chantier naval. L'adolescent qui avait pris un coup de couteau à sa place dans une bagarre de rue. L'homme qui se tenait maintenant devant lui, les épaules carrées, le regard dur, et qui lui disait : *je ne suis plus à toi.*
Quelque chose se brisa dans la poitrine de Jack. Pas bruyamment. Silencieusement, comme une corde qui cède sans prévenir.
« T'as raison », dit-il doucement.
Frank cligna des yeux, surpris. « Quoi ? »
« T'as raison. J'ai pris des décisions seul. J'ai cru que j'étais le seul à voir plus loin. Et j'ai merdé. » Il baissa la tête une seconde, puis la releva. « Mais je le referai pas. Pas avec toi. »
« T'es trop tard. » La voix de Frank était presque douce maintenant. « J'ai déjà signé avec les O'Malley. J'ai déjà loué un entrepôt au nord. J'ai déjà trouvé un équipage. Le chemin est tracé. »
Jack hocha lentement la tête. « Alors on le trace ensemble. Toi au nord, moi au sud. On se partage l'info, on se couvre les arrières, on s'envoie un mot quand O'Keefe bouge. »
« Et si nos intérêts se croisent ? »
« On s'assoit. On parle. Comme maintenant. »
Frank le regarda longtemps. La cigarette s'était consumée entre ses doigts sans qu'il la porte à ses lèvres. Il la jeta dans l'eau sombre du port.
« J'aimerais te croire, Jack. Vraiment. » Il secoua la tête. « Mais t'as déjà choisi ton camp. Tu marches avec Ashworth, avec les politiciens, avec les salons dorés. Moi, je marche avec les docks. Toujours. »
« C'est pas deux mondes. »
« Si. C'est deux mondes. » Frank fit demi-tour et commença à marcher le long de la jetée. Il s'arrêta après quelques pas, sans se retourner. « La baie est à toi à partir de demain. La route du nord est à moi. On se reverra peut-être. Peut-être pas. »
« Frank. »
Le mot resta suspendu dans l'air humide. Frank ne se retourna pas. Il leva une main en signe d'adieu et continua à marcher, silhouette sombre qui se fondit dans la brume jusqu'à disparaître.
Jack resta seul sur la jetée. Le vent était froid maintenant, le soleil couché derrière les toits des entrepôts. Il s'assit sur un bollard d'amarrage, les coudes sur les genoux, et regarda l'eau noire qui clapotait contre les pilotis.
Il avait gagné la baie. Il avait un réseau, des clients, une distribution exclusive avec la reine des speakeasies. Il avait huit hommes qui comptaient sur lui pour leur paye, un Harbor Master corrompu dans sa poche, et un ennemi nommé O'Keefe qui savait déjà tout de ses allées et venues.
Et il avait perdu son frère.
Il resta là longtemps, dans le noir, à écouter les bruits du port. Les chaînes qui grinçaient. Les mouettes qui disputaient quelque chose près des bennes. Le moteur lointain d'un remorqueur.
Quand il se leva enfin, ses jambes étaient engourdies. Il mit les mains dans ses poches, sentit le papier de la note de Frank, encore là. Il le sortit, le regarda une longue seconde, puis le laissa tomber dans l'eau.
Le papier flotta, s'imbiba, coula lentement.
Jack tourna le dos à la mer et marcha vers la ville. Les lumières des bars commençaient à s'allumer dans la rue principale. Quelque part, une chanson montait, portée par la nuit. Il avait du travail. Un système entier à bâtir, une dette envers Ashworth à honorer, un ennemi commun à affronter.
Mais pour ce soir, il chercha un bar calme, commanda un whisky — légal, de contrebande, servi sous le comptoir — et resta assis dans le coin sombre, à regarder la porte, sans attendre personne.
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