Le Syndicat d'Eau Salée
Lire le chapitre 13: The Warehouse Fire
La fumée le réveilla. Pas l'odeur âcre du tabac ou la brise saline du port, mais cette épaisseur grasse qui vous prend à la gorge avant même que les yeux ne s'ouvrent. Jack roula hors du lit, les pieds nus sur le plancher froid. Le rougeoiement dansait déjà derrière les carreaux.
Il enfila sa veste en courant, dévala l'escalier quatre à quatre. La rue ruisselait de lumière ambrée. Deux pâtés plus loin, l'entrepôt numéro quatre — celui où il stockait la cargaison canadienne de la semaine — crachait des langues de feu par les fenêtres brisées. La chaleur le frappa comme un poing au visage.
« Qui a donné l'alarme ? » cria-t-il à un docker qui passait en courant avec un seau.
« Les flics sont prévenus, patron ! Les pompiers arrivent ! »
Jack regarda le bâtiment de brique rouge se consumer. Ses douze cents caisses. Son avance sur les salaires de huit hommes. Le contrat de Margaret Ashworth, qui lui avait accordé trois jours pour livrer les clubs de Chelsea. Trois jours.
Il s'avança, malgré la chaleur qui lui roussissait les sourcils. Une silhouette se tenait de l'autre côté de la rue, appuyée contre une camionnette noire. Elle ne courait pas. Elle ne criait pas. Elle regardait le feu avec l'air de quelqu'un qui vérifie son travail.
Jack reconnut la casquette avant le visage. « Frank. »
Son frère ne bougea pas. Quand Jack traversa la rue, Frank croisa les bras. Ses yeux reflétaient la danse des flammes, mais son expression restait de marbre.
« Tu as fait ça. » La voix de Jack sortait rauque, brûlée encore plus par la rage que par la fumée.
« J'ai fait ce que tu m'as forcé à faire. »
« On avait un accord. Le nord est à toi. Le port est à moi. »
Frank ricana. Un son court, sec. « Un accord. Tu parles d'accords, toi qui signes derrière mon dos avec O'Malley, avec Ashworth. Tu parles de territoire comme si je n'avais pas versé le sang avec toi sur ces quais. » Il sortit une cigarette, l'alluma avec l'indifférence d'un homme qui regarde un feu de camp. « Tu as pris ta décision, Jack. Tu as choisi tes partenaires. J'ai choisi les miens. »
Le verre vola en éclats derrière eux dans un craquement sourd. Une partie du toit s'affaissa avec un gémissement métallique. Jack attrapa le col de son frère et le plaqua contre la camionnette.
« Tu as détruit un an de travail. Des hommes vont perdre leur salaire. Des familles vont perdre leur toit. Pour quoi ? Pour la fierté ? »
Frank ne se dégagea pas. Il soutint le regard de son frère, une intensité calme que Jack ne lui avait jamais vue. « Tu ne comprends rien. Ce n'est pas de la fierté. C'est de la guerre. Et dans une guerre, on ne vise pas la main. On vise le cœur. »
Il se libéra d'une secousse, rajusta sa veste. « Tu voulais un empire, Jack. Moi aussi. Mais un empire ça ne se partage pas. Ça se prend. »
Il monta dans la camionnette sans se retourner. Le moteur toussa, puis gronda. Jack regarda les feux arrière disparaître dans la nuit, le visage brûlant, chaque muscle tendu.
Les pompiers arrivèrent enfin, mais trop tard. Il n'était plus question d'éteindre, seulement de noyer les braises. Jack passa la main sur son visage — la suie y collait. Il compta dans sa tête ce qu'il venait de perdre.
Le whiskey : huit mille dollars. Le contrat : perdu ou en jeu, le dire serait lui donner une chance. La seule cargaison O'Malley lui avait avancée, selon leur nouvel accord — une dette qu'il devait maintenant rembourser sur les bénéfices qu'il n'avait jamais encaissés. La crédibilité : tout.
Molly apparut à ses côtés. Elle avait dû courir ; sa veste était déboutonnée et elle respirait fort. « Jack... je suis désolée. »
« Il avait des hommes à lui. Trois de mes dockers sont passés chez lui. Il savait où était le whiskey et quand il était stocké. »
« Tu crois qu'ils l'ont prévenu ? »
Jack regarda les ruines fumer. Quelque chose durcissait dans sa poitrine. Ce n'était pas la rage aveugle qui l'avait jeté sur son frère. C'était quelque chose de plus froid, de plus précis. Une décision.
« Non. Je crois qu'il a toujours su. C'est pour ça qu'il a choisi le nord. Tu paries ? » Il cracha par terre. « Il m'a poussé à signer avec O'Malley. Il savait que ça nous séparerait. Il savait que ça me forcerait à m'allier avec Ashworth. Chacune de mes zones protégées est devenue une cible. »
« Alors tu n'es pas resté protégé ? »
« Ça va être le cas. » Il tourna le dos au brasier, la chaleur encore collée à sa nuque. « Je vais faire venir un garde. Et changer tout mon stock vers l'entrepôt sécurisé d'O'Malley. »
Molly le suivit dans la rue. « Tu crois qu'O'Malley acceptera ? »
« Il doit le faire. Si je tombe, il perd vingt pour cent de son revenu portuaire. » Il s'arrêta sous un lampadaire. La lumière jaune creusait ses traits. « Et je vais faire payer Frank d'une autre manière. »
« Ne fais pas quelque chose de stupide. »
Jack sortit une cigarette, l'alluma. Ses mains ne tremblaient plus. « Non. Pas de la stupidité. De la stratégie. Il veut la guerre, il va l'avoir. Mais c'est moi qui choisis le champ de bataille. »
Au sommet de la colline qui dominait le port, derrière les entrepôts calcinés qui continuaient de fumer, quelque chose bougea. Un mouvement discret, dans une fenêtre du deuxième étage. Une silhouette effacée, juste visible dans la lueur des flammes qui mouraient. Un homme au pardessus sombre, chapeau enfoncé, jumelles encore à la main. Il nota quelque chose sur un carnet, puis referma la fenêtre sans bruit.
Daniel O'Keefe avait vu le feu. Et il venait de confirmer ce qu'il soupçonnait depuis des semaines : les deux frères Malloy n'étaient plus une seule et même menace. Ils étaient devenus deux terres ennemies. Deux fronts à ouvrir. Deux cibles à frapper quand il le voudrait.
En bas, Jack leva la tête vers la colline sans savoir pourquoi. Il ne vit rien. Mais il sentit la présence, comme on sent le mauvais temps qui arrive avant les premières gouttes. Il écrasa sa cigarette sous son talon.
« Molly. Tu as accès à un téléphone sûr ? »
« Oui. La cabine du café, le patron me connaît. »
« Passe un appel au nom de la société Roberts Imports. J'ai besoin de savoir qui transporte les cargaisons de Frank sur la route du nord. Le nom des chauffeurs. Les horaires. Tout. »
« Tu veux l'attaquer sur la route ? »
Jack sourit. Un sourire sans chaleur. « Frank me prend mes bouteilles. Je vais lui prendre les siennes. Mais pas pour les fracasser. Pour les lui revendre. »
Elle planta son regard dans le sien. « Il trouvera la preuve que c'est toi. »
« Bien sûr. C'est le but. » Il se mit à marcher, les mains dans les poches, les flammes mourantes rougissant encore la façade brisée. « Qu'il sache. Qu'il sache que je ne me cache pas. Et qu'à partir de maintenant, chaque caisse, chaque route, chaque dollar qui lui appartient est une cible. »
Derrière lui, le dernier mur de l'entrepôt s'effondra dans un nuage de braises et de cendres.
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