Le Syndicat d'Eau Salée
Lire le chapitre 14: The Retaliation
La pluie s'était arrêtée vers minuit, laissant les trottoirs du port gras et luisants sous les réverbères jaunes. Jack Malloy avait passé la nuit debout dans l'entrepôt de Sean O'Malley, à boire un café que personne n'avait touché depuis dix heures, à regarder les cartes étalées sur la table. Des routes, des horaires, des noms. Frank avait pris trois de ses hommes et un fût de son whisky pour l'afficher comme un trophée. Puis il avait brûlé son entrepôt, sa cargaison, sa parole.
Jack écrasa sa cigarette dans une soucoupe ébréchée. Il n'y avait plus de place pour le chagrin. Il y avait la stratégie.
— Tu es sûr de ton informateur ? demanda-t-il sans lever les yeux.
Molly se tenait près de la porte, son imperméable encore mouillé, une mèche de cheveux roux collée à sa tempe. Elle avait marché trois kilomètres pour venir sans être suivie.
— Le gars qui charge les camions de Frank au dépôt de la route 9. Il bosse pour la Marchetti, mais il a une sœur qui danse dans un club d'Ashworth. Il veut pas finir comme le dernier type qui a croisé Frank.
Jack releva la tête. Le nom de son frère lui faisait encore cet effet-là, un tiraillement dans la mâchoire, comme une dent qu'on aurait dû arracher.
— La route 9. C'est celle qu'il utilise pour livrer le nord ?
— Trois nuits par semaine, le camion quitte le dépôt à une heure du matin. Deux hommes dessus. Pas de moto d'escorte avant la frontière du comté.
— Et le chargement ?
— Cinquante caisses de whisky canadien. Le stock qu'il a acheté avec l'argent des O'Malley.
Jack laissa échapper un rire bref, sans joie. Frank avait emprunté aux mêmes hommes à qui Jack payait vingt pour cent de ses profits. L'ironie aurait pu être amusante si elle ne sentait pas la poudre.
— Cinquante caisses, répéta-t-il. Ça vaut presque autant que ce qu'il m'a brûlé.
— Presque, dit Molly. Mais tu ne vas pas les garder.
Jack tourna vers elle un regard que ses yeux bleus rendaient plus froid qu'il ne l'était.
— Dis-moi.
— Personne ne rachète du whisky volé sur le territoire de Frank sans qu'il le sache avant la fin de la semaine. Les clubs du nord sont sous sa coupe maintenant, par la peur ou par l'argent. Si tu essaies de revendre ses caisses à ses propres clients, tu ne récupères qu'une partie du prix et tu te brûles les doigts avec la Marchetti.
Jack laissa ses doigts courir sur une note griffonnée — un nom, une adresse, un montant. Il l'avait écrite à trois heures du matin, dans le calme plat de l'insomnie.
— Et si je les lui revendais, à lui ?
Molly fronça les sourcils. Elle n'avait pas encore trente ans mais elle les portait comme une femme qui avait déjà vu un homme se faire descendre pour moins que ça.
— Frank voudra jamais racheter son propre whisky. Il saura que c'est toi.
— Pas si celui qui vend est un inconnu. Pas si le deal passe par un front propre, un entrepôt neutre, un prix légèrement sous le marché. Frank est blessé, impatient, il a besoin de reconstituer son stock pour contenter la Marchetti. Il posera des questions, mais il paiera. Il paiera toujours quand il est acculé.
Molly le dévisagea un long moment. Quelque chose avait changé en lui ces quarante-huit dernières heures — pas seulement la barbe qu'il n'avait pas rasée, ni les ombres sous ses yeux. C'était dans la façon dont il tenait ses épaules, comme s'il portait un poids qu'il avait choisi.
— Tu veux l'humilier, dit-elle.
— Je veux qu'il sache, répondit Jack. Qu'il sache pas par un mot. Qu'il sache par son portefeuille.
Il attrapa son manteau sur le dossier de la chaise et l'enfila d'un geste précis.
— Il me faut trois hommes. Pas des gars de la famille — des types qui feraient ça pour cent dollars et qui savent garder la bouche fermée. Et je me fous de savoir de quel quartier ils viennent.
— Tu veux laisser tomber l'équipe de Danny ?
— Danny est mort pour une cause qu'on ne lui a jamais expliquée. Ses hommes restants sont des braves types. Mais ils ont des femmes et des enfants que Frank connaît par leur prénom. Pour ce boulot, j'ai besoin de meutes sans collier.
Molly acquiesça lentement. Elle savait où trouver des chiens errants.
Dix-sept heures plus tard, Jack était allongé à plat ventre dans l'herbe humide qui bordait la route 9, à moins de deux mètres de la berge d'un fossé peu profond. Une jumelle collée à son œil, il regardait la masse sombre du dépôt de Frank à travers la pluie fine qui recommençait à tomber. À sa gauche, un homme nommé Ruiz attendait, un des types de Molly, un ancien docker de Norfolk avec des cicatrices de couteau sur les bras et une patience de pêcheur. À sa droite, deux frères siciliens que Jack avait payés en cash sans jamais leur demander leur nom complet.
Le camion sortit du dépôt à une heure moins quatre, comme prévu. Un Ford Model T modifié, sa plateforme couverte d'une bâche goudronnée, les phares faibles taillant deux lueurs dans la nuit. Derrière le volant, un type que Jack ne connaissait pas. À côté de lui, un garde avec une Winchester posée contre sa cuisse.
— Un seul homme armé, souffla Ruiz. Le reste est dans le deuxième véhicule ?
Jack déplaça les jumelles. Il repéra la vieille Dodge qui suivait le camion à une centaine de mètres, feux éteints sur les bas-côtés par intermittence. Deux hommes dedans.
— Ils pensent que le risque est derrière eux, dit Jack. Fatigués, sur une route droite, quatre kilomètres avant le prochain virage.
— On les cueille au virage ?
— On les cueille avant.
Jack replia les jumelles et laissa glisser dans sa main un pistolet qu'il n'avait jamais utilisé sur un homme. Il espérait que ce ne serait pas nécessaire.
Ils tendirent des chaînes à hauteur de poitrine entre deux arbres à cinq cents mètres du dépôt, dans le creux exact où la route se resserrait entre une haie d'aubépines et un mur de pierres effondrées. Le Ford arriva à bonne allure, ses phares balayant l'asphalte mouillé. Le conducteur freina en catastrophe quand les chaînes luisirent dans la lueur — trop tard. Le moteur cala dans un hoquet métallique. La Dodge de la sécurité pila derrière, dérapant sur trente mètres.
Jack sortit de l'ombre de la haie en même temps que Ruiz et les Siciliens. Le pistolet était levé, mais il n'eut pas à l'utiliser. Le conducteur leva les mains avant de comprendre ce qui se passait. Le garde, lui, tenta de saisir sa Winchester ; Ruiz fut plus rapide, le canon de son revolver déjà pressé contre la vitre, et le garde se ravisa.
Les hommes de la Dodge essayèrent de fuir à pied. Ils firent trois pas dans le champ avant de se rendre compte qu'ils étaient pris entre deux bidons d'essence que les Siciliens venaient d'ouvrir avec un couteau. La menace suffit. Ils levèrent les mains.
Jack fit signe à Ruiz de décharger les caisses du Ford vers une camionnette qu'ils avaient cachée dans la carrière voisine. Lui-même resta près du garde, accroupi devant la portière ouverte.
— Tu dis à Frank une seule chose de ma part, dit-il à voix basse. Tu lui dis que son whisky va lui coûter plus cher qu'il ne pense. Tu lui dis qu'il arrête de voler des hommes et de brûler des biens s'il veut encore des semaines devant lui. Et tu lui dis qu'il rêve de la mer quand il voit la lune — parce que les marées de ce port suivent toujours une autre loi que la sienne.
Le garde le regarda sans comprendre, mais il retint les mots, Jack le voyait dans la façon dont ses lèvres les répétaient en silence.
Quarante minutes plus tard, le whisky était entassé dans un entrepôt prêté par un comptable du port qui devait une faveur à O'Malley. Jack compta cinquante-cinq caisses. Il en sortit trois, les fit charger sur son propre camion avec l'aide de Ruiz.
— Celles-là, je les envoie à un contact à Philadelphie. Le reste, on le tient ici, on le range, on le prépare.
— Le préparer ? demanda Ruiz.
— On va le repeindre. Des fûts de 40 gallons en fûts de 25. On change les étiquettes. On les laisse vieillir trois jours dans un faux dépôt que je connais près du chemin de fer. Après ça, ce ne sera plus du whisky de Frank. Ce sera du whisky sans propriétaire, un produit orphelin à vendre à qui voudra payer moins que le prix du marché.
Ruiz sourit, un sourire de biais qui n'atteignit pas ses yeux.
Tu vas le lui vendre à lui ?
— Je vais le lui faire acheter, corrigea Jack. Par un intermédiaire discret, solvable, de bonne réputation — un middleman avec une couverture légitime. Frank aura besoin de stock pour ses livraisons de vendredi. La Marchetti lui a demandé plus, les clubs du nord attendent leurs caisses. Il paiera le prix fort pour ce qu'il croit être une affaire indépendante.
— Et quand il découvrira ?
Jack se redressa et retourna son manteau contre la pluie.
Quand il découvrira, la livraison sera déjà faite, l'argent déjà compté, et son honneur déjà entamé. Frank voudra répondre, mais il lui faudra des jours pour se refaire. Des jours que j'utiliserai pour renforcer mes routes, lier mes accords avec Ashworth, calmer O'Malley. C'est ça le jeu, Ruiz. Pas de prendre le plus gros morceau. De prendre celui qui oblige l'autre à mordre dans le vide.
L'intermédiaire s'appelait Harris Granger, un ancien négociant en grains ruiné par la prohibition, reconverti dans la vente de parapluies de luxe et de vins d'église importés. Il n'avait jamais fait de contrebande, et c'était précisément sa valeur : son dossier était vierge, sa boutique était propre, son téléphone était sur les registres publics. Jack le rencontra le lendemain matin dans l'arrière-boutique, autour d'un thé fumant que Granger buvait avec un mépris sincère.
— Vous voulez que je vende du whisky volé à l'homme qui vous l'a volé, résuma Granger avec un ton de professeur consterné. Et que je lui offre un petit rabais pour accélérer l'affaire.
— Offrez-lui un prix qui ressemble à une affaire. Une réduction de dix pour cent par rapport au cours du nord. Frank négociera ; laissez-lui gagner deux points. Il aura l'impression d'avoir été plus malin que son fournisseur, et ce sentiment est une drogue puissante.
Granger reposa sa tasse.
— Et si Frank refuse de traiter avec un négociant en parapluies ?
— Frank est pressé. La Marchetti lui enverra deux représentants vendredi pour vérifier que le stock est prêt pour la tournée du week-end. S'il n'a pas son whisky, il aura l'air faible aux yeux des Italiens. Il ne peut pas se le permettre, pas après le message qu'il essaie d'envoyer en brûlant mon entrepôt.
Granger soupira, sortit un carnet de cuir et nota quelques chiffres.
— Vous êtes un homme compliqué, monsieur Malloy.
— Je suis un homme qui n'a plus de temps pour les complications, monsieur Granger. Juste pour les solutions.
L'appel arriva le lendemain à midi, comme Jack l'avait espéré. Un commis de Frank, un dénommé Coyle, téléphona à Granger pour demander s'il négociait du whisk(e)y d'importation privée. Granger lui répondit avec un aplomb d'acteur, décrivit un stock modeste mais de qualité supérieure, et proposa un rendez-vous à l'hôtel Astra le soir même.
Jack passa la journée à l'entrepôt d'O'Malley, sans rien faire de plus que relire les comptes, vérifier les horaires des bateaux et s'assurer que la réputation d'Ashworth au sujet de la livraison de la semaine suivante était préservée. Il envoya Mol… non, il envoya un mot par un de ses livreurs attitrés au club d'Ashworth pour confirmer que la production suivait son cours, que le feu n'avait touché que son ancien stock, pas ses lignes d'approvisionnement. Ashworth répondit par un message oral : *Vous avez vingt-quatre heures de retard maximum, après ça je conclus avec les O'Keefe.*
Jack relut le message trois fois, puis le plia et le glissa dans sa poche. Il pensa à Frank, à sa colère, à sa solitude choisie. Puis il pensa à la mer, et aux marées qui revenaient, toujours, tôt ou tard.
La vente se fit à deux heures du matin, dans le parking boueux derrière un garage de la route 12. Granger y amena deux hommes de main que Jack avait payés pour la nuit, avec les caisses repeintes et rebaptisées. Coyle vint avec un représentant de Frank — un type moustachu nommé Webber, un Irlandais tatoué qui faisait déjà des dettes au jeu. Il inspecta la marchandise sous une lampe tempête, en ouvrit une caisse, scella un fût, goûta une gorgée au creux de sa paume.
— C'est du bon stock, dit-il enfin. D'où il vient ?
— D'un entrepôt de Philadelphie qui a fermé trop vite après une descente, répondit Granger. Les propriétaires ont préféré liquider en silence.
— Les propriétaires savent que tu le vends à Frank Malloy ?
— Les propriétaires ne savent même pas que le whisky existe encore. Je ne donne que deux papiers dans ce métier : le reçu et mon silence.
Webber cracha dans la boue, réfléchit, puis hocha la tête.
— D'accord. Quatre-vingt-cinq pour cent du cours nord, payé en deux fois. Moitié maintenant, moitié à la livraison.
Granger eut un geste de la main, l'air peiné.
— Quatre-vingt-dix, et je vous livre à la porte de l'entrepôt de votre patron.
— Quatre-vingt-sept et on serre la main devant Dieu et les hommes de bonne volonté.
Granger hésita, consulta du regard un homme de paille qui n'était autre qu'un cousin de Ruiz. Le type grimaça comme si on lui arrachait une dent et acquiesça.
— Quatre-vingt-sept, dit Granger. Marché conclu.
Webber signa un reçu que Coyle contresigna — un document dont Jack avait déjà fait faire trois copies photographiques. Le montant de la première moitié fut remis en espèces, dans une sacoche de toile. Granger la posa entre ses pieds comme s'il s'agissait de son propre argent.
Ils se quittèrent sans poignée de main, comme deux hommes qui savaient que la mémoire de cette transaction ne survivrait pas à la nuit suivante.
Jack observait depuis un toit voisin, jumelles collées aux yeux, le flot régulier de sa respiration soulagé d'un poids. Quand les feux arrière du camion de Frank disparurent dans le bruissement de la pluie, il abaissa les jumelles et resta un long moment immobile, les mains glacées sur la balustrade de zinc, à regarder la route vide.
Il ne ressentait pas de triomphe. Seulement l'épuisement des batailles gagnées de justesse, et la conscience froide qu'un frère humilié est plus dangereux qu'un frère brûlé. Frank
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