Le Syndicat d'Eau Salée
Lire le chapitre 15: The Coast Guard's New Captain
La première fois que Jack vit le bateau de la Garde côtière, il crut à une hallucination.
Le cutter gris arborait un pavillon qu'il n'avait jamais vu sur ces eaux — pas le fanion fatigué du vieux capitaine Reeves, qui fermait les yeux contre une caisse de rhum et un sourire, mais un drapeau propre, repassé, claquant dans le vent d'est comme un avertissement. Le navire fendait la houle à une vitesse qui n'avait rien d'un patrouilleur de routine. Il traquait.
Jack baissa ses jumelles et cracha dans l'eau huileuse du dock. À côté de lui, Danny Corrigan, son nouveau chef d'équipe depuis que Frank avait emmené les trois meilleurs hommes, frotta sa mâchoire mal rasée.
— C'est qui, celui-là ?
— Quelqu'un qui n'a pas reçu notre petit mot, répondit Jack.
Le mot en question — une enveloppe contenant deux cents dollars et une liste de noms de fonctionnaires à acheter — reposait dans la poche du second du cutter, un homme que Jack croyait acquis depuis des années. Mais le cutter ne ralentissait pas. Il ne se dirigeait pas vers le quai municipal où l'on déchargeait tranquillement des caisses marquées « huile de lin ». Il longeait la côte, lentement, méthodiquement, comme un chien qui renifle une piste.
Jack remonta le col de sa veste. Le froid de septembre annonçait un hiver précoce, et son souffle formait des nuages blancs. Il avait perdu le stock canadien dans l'incendie, perdu trois hommes, perdu son frère. Il ne pouvait pas perdre la route maritime.
— Danny, va voir au bureau du port. Tire les oreilles de ce greffier. Je veux savoir qui est ce type, d'où il vient, et ce qu'il mange au petit-déjeuner.
La réponse arriva deux heures plus tard, griffonnée sur un bout de papier taché de graisse par un greffier tremblant qui avait déjà accepté l'argent de Jack et qui paniquait à l'idée de devoir le rendre.
*Capitaine Theodore Turner. 41 ans. Académie navale. Douze ans sur la flotte du Pacifique. Mission spéciale du Trésor. Instructions directes de Washington.*
Jack plia le papier en petits carrés jusqu'à ce qu'il soit impossible à lire, puis le brûla dans le poêle de son bureau. Un homme de Washington. Pas un corrompu local qu'on pouvait acheter avec une poignée de billets et un abonnement à un bordel discret. Un vrai croisé, probablement, qui voyait la prohibition comme une guerre sainte et les contrebandiers comme des hérétiques.
Il n'y avait qu'une seule façon de traiter avec un homme pareil : lui faire comprendre que cette côte était trop grande, trop compliquée, trop coûteuse à patrouiller. Ou alors, le mettre face à un choix de carrière — une promotion loin d'ici, une lettre anonyme à son supérieur, une rumeur sur sa femme et ses enfants.
Jack détestait cette dernière option. Il ne s'était jamais abaissé à menacer les familles. Frank, lui, n'aurait pas hésité.
La pensée de son frère lui serra la poitrine. Il n'avait pas eu de nouvelles depuis l'incendie. Les affiches de son whiskey volé — reconnaissables à l'étiquette bleue et à l'aigle doré — apparaissaient dans les speakeasies du nord, vendues par les hommes de Marchetti. Une gifle publique. Un pied de nez qui disait : *Je t'ai pris ta marchandise et je la vends à ta place.*
Jack sortit son carnet et griffonna trois colonnes. Dépenses. Pertes. Recouvrable. La colonne des pertes était deux fois plus longue que les autres. Il devait de l'argent à O'Malley, il devait une livraison à Ashworth, et maintenant il avait un capitaine Turner qui lui mordait les talons.
Ses options étaient simples. Corrompre Turner — probablement impossible. L'éliminer — trop risqué, trop visible, trop sanglant. Ou contourner — trouver de nouvelles routes, plus longues, plus dangereuses, qui exigeraient des pilotes locaux, des cartes secrètes, et des paiements à des pêcheurs pauvres qui ne savaient pas tenir leur langue.
Il choisit la troisième. Pour l'instant.
Le soir même, Jack réunit ses hommes dans l'arrière-salle de la taverne de McSorley, un établissement qu'il avait acheté en sous-main six mois plus tôt pour servir de façade et de quartier général. Ils étaient dix maintenant, contre quinze avant la défection. Des hommes fatigués, méfiants, qui l'observaient comme des chiens attendant l'ordre de mordre.
— Écoutez-moi bien, dit Jack en posant une carte marine sur la table. La Garde côtière a un nouveau capitaine. Il est propre, il est zélé, et il va patrouiller la baie comme une nurse surveille un nourrisson. On ne passe plus par le chenal principal.
Il traça une ligne du doigt, le long de la côte, contournant un labyrinthe de récifs que seuls les pêcheurs locaux connaissaient.
— Ici. Le passage des Douze. À marée basse, il y a deux mètres de tirant d'eau, mais notre bateau tire un mètre soixante. On passera.
— Et si Turner nous suit ? demanda Danny.
— Il ne nous suivra pas. Pas à marée basse, pas à travers les Douze. Son cutter tire trois mètres, il s'échouerait comme une baleine morte. Mais on devra travailler de nuit, par temps clair uniquement, et on devra payer trois nouveaux pilotes. Ça nous coûte de l'argent.
— On n'a déjà plus d'argent, grogna un homme du fond.
Jack leva les yeux. L'homme s'appelait Riley, un ancien docker, un dur au visage couturé. Il avait perdu son frère dans l'incendie de l'entrepôt — jour où la bouteille de whiskey qu'il buvait encore avait pris feu, probablement. Sa rancune était visible.
— On trouvera de l'argent, dit Jack. Ashworth nous avance la moitié de la cargaison suivante si on livre à temps. Le reste viendra de la route nord.
— La route nord, c'est celle de Frank, maintenant, dit Riley avec mépris.
— La route nord est à nous quand on la reprend. Mais d'abord, on fiche la paix à Turner. Sans lui, on est libres. Avec lui, on est morts. Comprenez-vous la différence ?
Les hommes acquiescèrent, mais sans enthousiasme. Jack sentit leur méfiance. Il était jeune, il avait perdu un entrepôt, il avait perdu son frère, et maintenant il leur demandait de passer par un passage dangereux pour économiser quelques heures de navigation. Ce n'était pas la confiance qui les retenait. C'était l'argent.
Cette nuit-là, Jack ne dormit pas. Il arpenta le quai, un café froid à la main, observant les lumières du cutter de Turner qui croisait au loin, inlassablement. Le capitaine ne dormait pas non plus, apparemment. Il patrouillait. Il cherchait.
Aux alentours de trois heures du matin, un bruit de pas derrière lui le fit se retourner. Molly émergea de l'ombre, son manteau serré autour d'elle, son visage pâle dans la lumière lunaire.
— Je t'ai cherché partout, dit-elle.
— J'avais besoin de réfléchir.
— Tu as besoin de dormir, Jack. Tu seras bon à rien si tu t'effondres.
Il rit, un rire sans joie. — Dormir ? Je dors quand je suis mort.
Elle s'approcha, posa une main sur son bras. Sa voix était douce, mais ses yeux étaient durs.
— J'ai entendu parler de Turner. Les femmes du port jasent. Il a déjà fait saisir deux bateaux de pêche qui transportaient du vin médical. Il ne fait pas de prisonniers, Jack. Il les livre aux tribunaux fédéraux. Ton frère est en train de tuer ton affaire de l'intérieur, et ce Turner va la tuer de l'extérieur.
— Je sais.
— Alors qu'est-ce que tu comptes faire ?
Jack fixa l'horizon. La lumière du cutter clignota, puis disparut derrière la pointe de la jetée.
— J'ai besoin d'un allié, dit-il lentement. Quelqu'un qui connaît la côte mieux que Turner. Quelqu'un qui a des raisons de haïr l'autorité.
— Qui ? demanda Molly.
— Le vieux Beaumont. Le pêcheur aveugle de l'île de la Croix. On dit qu'il connaît chaque rocher, chaque courant, chaque crique de cette côte. Et on dit qu'il doit une dette à un homme qui lui a sauvé la vie. Un homme qui s'appelait Malloy. Mon père.
Molly le dévisagea, cherchant à comprendre.
— Et combien de temps te faudra-t-il pour convaincre un ermite aveugle de t'aider ?
Jack se retourna vers elle, son visage soudain dur et décidé.
— J'y vais demain. Seul. Et je ne reviendrai pas sans son accord. Parce que sinon, le prochain navire qu'on charge ne sera pas pour Ashworth. Il sera pour le tribunal fédéral. Et nous avec.
La main de Molly se resserra sur son bras, et dans ses yeux, Jack vit quelque chose qu'il n'avait pas vu depuis des semaines — la peur. Pas la peur de la Garde côtière, ni celle de Frank, ni celle d'O'Keefe. La peur de le perdre, lui.
— Alors je viens avec toi, dit-elle.
— Non.
— Je viens avec toi, Jack. Un homme seul dans un bateau, c'est une cible. Un homme avec une femme qui parle couramment le dialecte des pêcheurs, c'est un négociateur.
Il hésita. Il voulait la protéger — c'était la seule chose qu'il lui restait à protéger, avec peut-être son âme. Mais il savait aussi qu'elle avait raison. Et il savait que cette guerre ne se gagnerait pas en restant sur le quai à regarder les lumières de Turner.
— À l'aube, dit-il enfin. Rendez-vous ici.
Elle acquiesça et disparut dans l'ombre. Jack resta encore un moment, seul, fixant l'endroit où la lumière du cutter avait disparu.
Le capitaine Turner avait peut-être l'académie navale, Washington et une croisade personnelle derrière lui. Mais Jack avait la carte des Douze, un ermite aveugle, et une femme qui refusait de le laisser mourir seul.
Ce n'était pas encore une guerre gagnée. Mais c'était un début.
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