Le Syndicat d'Eau Salée
Lire le chapitre 16: The Shipwreck
La mer n’avait pas annoncé sa colère. Elle s’était levée comme un poing fermé, sans prévenir, et Jack Malloy ne vit la vague qu’au moment où elle frappa le flanc du *Marguerite*. Le bois geignit, les cordes claquèrent, et l’eau glacée déferla sur le pont comme une main avide cherchant à tout emporter.
— Vire au sud ! hurla Jack en s’accrochant à la barre, le visage fouetté par les embruns.
Molly, ruisselante, criait quelque chose qu’il ne pouvait entendre. Le vent dévorait les mots. Le chargement — quarante caisses de whiskey canadien achetées à crédit, une promesse à tenir à Ashworth — tanguait dans la cale, chaque tonne de marchandise pesant sur le bateau comme une ancre.
Il n’aurait jamais dû passer par les Douze Passages. Turner avait verrouillé les routes habituelles, et le vieux chenal nord semblait la seule issue. Mais les cartes de Beaumont étaient vieilles, et la tempête ne figurait sur aucune d’elles.
— Jack ! La barre !
Molly pointa l’écume. Une lame grise montait, haute comme un mur d’entrepôt. Jack tira durement sur le gouvernail, mais le bois répondit avec une lenteur coupable, un grain de sable dans l’engrenage. Le bateau prit la vague de travers, et le monde bascula.
L’impact fut sourd, énorme. La quille racla quelque chose de dur, un récif invisible sous la furie blanche. Le *Marguerite* s’arrêta net, projetant Jack contre la rambarde. Sa tête frappa le métal, et des étoiles rouges explosèrent derrière ses paupières.
L’eau entra. Par la coque ouverte, par les écoutilles arrachées, par chaque fissure que la mer avait fait naître. Le bateau se coucha sur tribord, lentement, comme un homme ivre cherchant le sol.
— Molly ! Où es-tu ?
Il la trouva à moitié sous une bâche, les mains ensanglantées, les yeux écarquillés par la peur. Elle s’accrocha à son bras avec une force qu’il ne lui connaissait pas.
— Laisse le chargement, dit-elle. Laisse tout.
Jack jeta un regard vers l’écoutille. Quarante caisses. Quarante fois son avenir. La fumée de l’entrepôt incendié flottait encore dans sa mémoire, et voilà qu’O’Malley lui demandait des comptes, voilà qu’Ashworth attendait son whisky, voilà qu’il allait perdre le peu qui lui restait dans une mer sans pitié.
Il poussa un juron et saisit le gilet de sauvetage de Molly.
— Passe ça. Et tiens-toi à moi, quoi qu’il arrive.
— Quoi qu’il arrive ?
— Tu ne me laisses jamais tomber. C’est pas maintenant que ça commence.
Le bateau mourut avec un dernier gémissement, la poupe s’enfonçant dans les flots bouillonnants. Jack et Molly plongèrent ensemble dans l’eau sombre, et le froid lui arracha un cri étranglé.
La lumière du phare semblait proche. Une promesse dorée à moins de trois cents mètres. Trois cents mètres d’enfer, d’eau qui tirait vers le bas, de vagues qui jouaient avec leurs corps comme un chat avec deux souris.
Jack nagea. Il nagea pour son père, mort noyé dans cette même passe, pour son frère qui l’avait trahi, pour Molly qui s’épuisait contre son épaule. Il nagea jusqu’au moment où ses bras ne furent plus que du plomb, jusqu’à ce que la mer avale sa dernière goulée d’air.
La dernière chose qu’il vit fut une silhouette sur les rochers. Un homme torse nu, un ciré noir plaqué contre le corps, qui tendait une corde dans l’écume.
Puis il n’y eut plus rien.
Il se réveilla en crachant de l’eau salée, le visage contre des planches de bois chaudes. Une odeur de poisson fumé et de poix emplissait ses narines. La lumière d’un poêle à bois dansait à travers ses paupières closes.
— Tu bois encore, mon gars ?
La voix était vieille, rauque, chargée du sel de toutes les tempêtes que la mer pouvait mettre en colère. Jack ouvrit les yeux. Un vieil homme était assis près de lui, les yeux pâles et laiteux, tournés vers la fenêtre comme s’il pouvait voir au-delà du verre.
— Beaumont, murmura Jack. Vous m’avez tiré de là.
— J’t’ai vu sombrer. La mer parle, elle raconte tout. T’as mon sang dans les veines ? Non. Mais ton père, lui, m’avait sauvé du feu dans l’entrepôt du port, en dix-neuf et trois. Alors voilà, je me souviens.
Molly était là aussi, recroquevillée près du poêle, un plaid autour des épaules, sa belle peau bleuie par le froid. Elle regarda Jack avec une expression mêlant soulagement et quelque chose de plus dur : de la détermination.
— Le bateau ? demanda Jack.
— À la casse, au fond de la passe. La mer a pris quarante caisses de ton whiskey. J’peux rien faire pour elles.
Jack ferma les yeux. L’entrepôt incendié. Le chargement perdu. Le compte d’O’Malley qui se creusait. Et Frank, quelque part au nord, qui devait jubiler en apprenant la nouvelle. La guerre sur deux fronts venait de lui coûter un troisième combat, contre les éléments eux-mêmes.
— Tu devrais pas être là, dit Beaumont. Y’a des routes plus sûres, plus courtes. Mais faut connaître la côte comme sa poche, et c’est pas ce qui manque aux rivages.
Jack le regarda. Le vieil homme aux yeux vides semblait lire en lui comme dans une mer calme.
— Vous naviguez encore ? Avec ces yeux ?
Beaumont ricana, un son sec comme des galets entrechoqués.
— Mes yeux, j’en ai pas besoin. J’sens les courants. J’entends les pierres. La mer est un instrument que je connais par cœur, note après note.
— Et vous la jouez, cette musique ?
Le vieil homme se tut un long moment. Le poêle craqua. Molly toussa, ramenant le plaid plus étroitement autour d’elle.
— Ton père m’a sauvé la vie, finit Beaumont. J’ai une dette. Elle traîne depuis vingt ans, et elle commence à me peser.
— Alors remboursez-la.
Beaumont tourna son visage vers Jack, et malgré ses yeux morts, il semblait le regarder droit dans l’âme.
— J’connais ton problème, Jack Malloy. J’connais ton frère, j’connais tes ennuis avec les douaniers. Si tu veux vivre, tu vas devoir arrêter de courir après les lignes droites. Tu vas devoir apprendre à glisser dans les angles morts de la côte.
Jack se redressa, la douleur vrillant sa poitrine. Dehors, la mer hurlait encore, mais plus faiblement. La tempête s’éloignait, emportant avec elle un bateau, un chargement, et peut-être une certaine idée de ce que signifiait se battre.
Je ne peux plus, pensa-t-il. Je ne peux plus naviguer sur cette terre brûlée par la guerre et la mer.
— Quels angles ? demanda-t-il doucement.
Beaumont sourit. Un sourire de vieux loup qui avait déjà préparé sa réponse depuis vingt ans.
— Y’a des criques que seuls les poissons et moi connaissons. Des passages qui coupent des heures de route, des eaux calmes où même les bateaux du gouvernement perdent la trace. Ça te coûtera pas grand-chose. Juste ta fierté, pour commencer.
Jack regarda Molly. Elle hocha lentement la tête, sans un mot.
— Alors montre-moi, dit Jack. Montre-moi les angles morts.
Et dans le silence du phare, entre le grondement de la mer et le crépitement du feu, il entendit pour la première fois l’écho d’une autre voie possible — non pas plus rapide, non pas plus facile, mais plus rusée. Plus de victoire par la force. Plus de victoire du tout.
Mais peut-être, enfin, la survie.
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