Le Syndicat d'Eau Salée
Lire le chapitre 18: The Expansion
La première lumière d'octobre effleurait les vagues quand Jack poussa la porte de la cabane de Beaumont. Le vieux pêcheur était assis devant son poêle, les doigts posés sur une tasse de café qu'il ne voyait pas.
— La marée sera bonne à l'aube, dit Beaumont sans tourner la tête. Tu veux parler affaires.
Jack s'assit en face de lui, ôta sa casquette trempée de brume.
— Deux allers-retours par semaine, c'est pas assez. Les clients attendent. Ashworth me fait des reproches, et O'Malley commence à gratter aux portes.
— Les Deux-Sœurs te donnent un passage sûr, pas un passage rapide. Le courant entre les falaises demande du doigté.
— Alors on augmente la capacité. Un deuxième bateau.
Beaumont rit, un son rauque qui semblait venir du fond de sa poitrine.
— Un deuxième bateau, ça veut dire un deuxième équipage, plus de cargaison, et des yeux qui se posent sur toi. Turner n'est pas mort, Jack. Il a juste appris à pêcher ailleurs.
Jack se leva, fit les cent pas dans la cabane exiguë.
— Je vais pas rester petit parce qu'un capitaine de la Coast Guard fait son travail. J'ai perdu deux chargements. La prochaine fois que je perds, je perds tout.
Il s'arrêta devant la fenêtre, les mains sur les hanches.
— Je vais ouvrir une compagnie de pêche. Une vraie. Avec des permis, des registres, et des cases à poissons qui ne sentent pas le whisky.
— Un leurre, dit Beaumont doucement. Malin.
— Un peu plus que ça. Mes hommes monteront la cargaison pendant qu'on décharge les prises. Les inspecteurs verront des barils de hareng, pas des caisses de Canadian Club. Et le poisson rapportera du vrai, pas juste du camouflage.
Beaumont reposa sa tasse avec soin.
— Tu as l'accord de Molly, pour ça ? La dernière fois que tu as failli te noyer, elle a passé une heure à maudire mon nom jusqu'à ce que je la fasse asseoir.
— Molly me soutient, dit Jack, mais une pointe d'hésitation perça dans sa voix.
Il n'avait pas encore parlé à Molly de la compagnie de pêche. Il n'avait pas encore parlé à Molly, tout court, depuis qu'elle était rentrée avec lui de la cabane de Beaumont, le visage fermé, les mots comptés.
— On aura besoin d'un apport initial, reprit Jack. Pour la licence, le bateau, les filets. Mon argent est pris dans les dettes.
— Le faux investisseur, dit Beaumont. Tu as quelqu'un en tête ?
Jack sourit.
— J'ai quelqu'un qui me doit une faveur. Et qui a besoin que ses vieilles caisses sentent le poisson.
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Trois jours plus tard, Jack se tenait devant le bureau de Daniel O'Keefe, dans un entrepôt du port où des caisses portant le label « Fitzgerald and Sons » s'empilaient jusqu'au plafond. Le comptable aux yeux fatigués le fit entrer sans un mot.
O'Keefe était assis derrière un bureau massif, un verre d'eau posé à côté d'une pile de registres. Il n'avait pas la carrure d'un caïd, mais son regard filtrait chaque chose avec une précision comptable.
— Malloy. On dit que la mer n'a pas été clémente pour toi.
— La marée tourne. J'ai besoin de racheter une partie de ma dette par un autre moyen.
O'Keefe croisa les doigts.
— Une dette se paie en liquide ou en intérêts. Pas en bonnes intentions, ni en poissons.
— La compagnie de pêche qui portera ton nom dans le port, sans que le fédéral pose de questions ? Je te donne dix pour cent de la compagnie, enregistrée légalement, aux yeux de tous. En contrepartie, tu couvres ma licence et tu fais ton possible pour que mes vieux trafics trouvent des comptables moins scrupuleux que toi.
Le silence dura assez longtemps pour que Jack sente la sueur lui perler sous les aisselles.
— Dix pour cent, c'est une gifle, dit finalement O'Keefe. Vingt.
— Quinze, et un accès prioritaire aux futures routes. Des routes que personne d'autre ne connaît en hiver.
O'Keefe haussa un sourcil. Ses doigts tapotèrent une ligne du registre.
— Tu parles de ce pêcheur aveugle qui vit sur la pointe ?
Jack ne confirma pas. Il laissa le silence parler.
O'Keefe sourit - un sourire sans chaleur, purement commercial.
— Dix-huit pour cent, et ton premier chargement sur la nouvelle route passera par mes entrepôts pour une commission de cinq pour cent avant ton marché avec Ashworth.
Jack tendit la main.
— Marché conclu.
La poignée de main fut sèche, rapide, sans fioritures. Mais quand Jack sortit, quelque chose dans la sensation de ce contact le fit frissonner. Il avait vendu une part de son royaume pour sauver les murs. Il ne savait pas encore si c'était un échange ou une fuite.
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Trois semaines plus tard, le port de Morancove avait une nouvelle façade : la Compagnie de Pêche Malloy, avec sa coque bleue et son enseigne peinte à la main, amarrée au quai 47. Des hommes en cirés déchargeaient des cages de poissons frais, et le registre des permis était en règle avec le bureau du comté.
Molly passa un après-midi à observer de loin, adossée contre un mât, le visage fermé derrière une paire de lunettes noires. Elle attendit que les dockers partent, puis monta à bord du bateau pendant que Jack vérifiait les amarres.
— Tu m'as pas demandé mon avis avant de faire entrer O'Keefe dans ta vie, dit-elle.
Jack se retourna, les mains couvertes de goudron.
— T'as pas besoin de don mon avis pour tout. Et le temps presse.
— Le temps presse toujours. J'ai vu ce que ça fait de presser trop fort. Ton père a pressé, et ça lui a coûté la vie.
Jack serra les mâchoires.
— Mon père a pressé parce qu'il était seul. Je ne le suis pas.
— Non ? T'as fait entrer O'Keefe dedans pour acheter sa loyauté seulement pour qu'il te la vende plus cher dans six mois. Et Beaumont est vieux, Jack. Il ne fera pas ça toute l'année.
Jack ouvrit la bouche pour répondre, mais un cri sur le quai l'interrompit.
Paddy, un des débardeurs qu'il avait recruté, courait vers lui avec une lettre en papier fin, l'enveloppe tamponnée d'un sceau qu'il ne connaissait pas - un chien noir sur fond rouge. Il déchira l'enveloppe, lut la note, puis la relut.
— Qu'est-ce que c'est ? demanda Molly.
Jack plia la lettre, les doigts serrés.
— Un homme qui se fait appeler Vitale. Il est de Chicago. Il dit qu'il souhaite me rencontrer pour parler d'affaires, et qu'il m'attend à l'hôtel Carlton demain midi.
— Chicago ? répéta Molly. C'est pas Frank.
— Non. C'est plus gros. Beaucoup plus gros.
Jack regarda la mer, où deux bateaux de pêche se balançaient sur les houles. La syndicat de Chicago avait étendu ses tentacules jusqu'à Boston, et maintenant jusqu'ici. Il n'était plus seulement un petit contrebandier qui rivalisait avec son frère. Il était devenu un morceau de viande sur une table où jouaient des gens qui mangeaient des hommes comme lui en guise de petit-déjeuner.
— Je peux pas refuser une rencontre avec Chicago, dit-il lentement, comme s'il se parlait à lui-même. Mais je peux pas non plus y aller à mains nues.
— Tu veux dire que tu vas y aller seul.
Jack se tourna vers Molly. Le goudron collait à ses mains, et sous le soleil, la lumière réfléchissait une série de tâches noires qui ressemblaient à du sang séché.
— Je vais y aller, dit-il. Et si je reviens avec une alliance, ce sera le début de quelque chose qui changera tout ce que j'ai construit jusqu'ici. Et si je ne reviens pas, j'envoie mon frère à ma place. Il saura quoi faire de ce qu'il me reste.
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