Le Syndicat d'Eau Salée
Lire le chapitre 27: The Long Game
La douleur lui arracha un râle quand Molly resserra le bandage autour de son torse. La balle était passée proprement, mais elle avait laissé un sillon de chair déchirée entre deux côtes, et chaque mouvement lui rappelait que Frank avait failli gagner.
— Arrête de bouger, dit-elle sans lever les yeux.
Jack fixait le plafond fissuré de la planque, un entrepôt désaffecté qu'aucun des hommes de Frank ne connaissait. McCormick avait posté deux sentinelles en bas, des gamins du quartier irlandais qui devaient leur vie à Jack. Trois jours qu'il était là. Trois jours à sentir le pus et le sel imprégner les draps.
— Il a regardé, dit Jack.
Molly s'immobilisa.
— Frank. Au phare. Il m'a regardé m'enfuir. Il aurait pu finir le travail, mais il m'a laissé partir.
— Pourquoi ?
— Parce que ça fait partie de son jeu. Me laisser survivre, guérir, espérer. Puis tout arracher de nouveau.
Elle finit de nouer le bandage et s'assit sur le bord du lit, les mains tachées de teinture d'iode. Elle avait les yeux cernés, les cheveux tirés en arrière d'une façon qui lui donnait l'air plus âgée. Jack vit qu'elle portait encore la robe qu'elle avait mise le soir du phare.
— Tu pourrais arrêter, dit-elle doucement.
— Non.
— Patrick est en France. Il ne sait rien de tout ça. On pourrait disparaître, prendre un bateau, refaire notre vie ailleurs.
— Tu veux vivre en courant ?
— Je veux vivre tout court.
La colère monta en lui, mais elle s'éteignit aussitôt en voyant ses yeux. Molly ne méritait pas sa rage. Sully était mort parce qu'il avait acheté du temps avec sa poitrine, et Jack sentait le poids de ce sacrifice à chaque battement de son cœur.
— Sully avait une femme à Cork, dit-il.
— Je sais.
— Il s'est arrêté pour que je puisse fuir. Il savait que Frank me tuerait sinon. Il s'est laissé tirer dessus comme si ma vie valait plus que la sienne.
— Et tu comptes honorer sa mort comment ?
Jack ferma les yeux. Il compta les bouffées de douleur qui montaient de son flanc jusqu'à sa mâchoire. Quand il les rouvrit, sa décision était prise.
— Je vais écrire. À Patrick.
Molly se figea.
— Jack, tu es blessé. Tu as perdu des hommes. Et tu veux faire venir ton frère ?
— Non. Je veux faire venir la vérité. Il était au courant avant de partir. Pour ma mère. Pour Frank. Il sait ce qui s'est passé, et il a traversé l'océan pour ne pas le porter.
— Tu veux qu'il se sente coupable ?
— Je veux qu'il revienne pour témoigner.
La porte s'ouvrit sur McCormick, un bloc de papier dans une main et un fusil dans l'autre. Il fixa le bandage rouge de Jack, puis approcha une chaise bancale de la couchette et s'assit, lourd.
— McCormick, dit Jack.
— T'es vivant, alors je suppose que c'est déjà ça.
— Frank tient le port. O'Brien a tourné. La moitié de nos hommes sont morts ou ont changé de camp.
— Résumé exact, oui.
Jack tenta de s'asseoir plus droit, grimaça, et planta ses yeux dans ceux de McCormick.
— Chicago est la seule route.
McCormick le regarda longuement. Il avait combattu en France, avait vu des choses pires que la mort. Son visage restait neutre, mais une ride près de sa bouche indiqua à Jack qu'il avait envisagé la même trajectoire.
— Capone, dit McCormick.
— Son homme, en tout cas. Il y a un réseau qui passe par Philadelphie. On m'a parlé d'un nommé Frankie Vale, qui travaille pour le syndicat du Sud. Si on peut atteindre sa ligne, on peut proposer un marché.
— Proposer quoi ? Ils n'ont que faire d'un blessé dans une planque pourrie.
— On ne leur vend pas des hommes. On leur vend un port.
Molly s'interrompit d'avoir froissé ses mains entre ses genoux.
— Le port de Boston, compléta Jack. Frank le tient, mais il n'a pas les moyens de tenir tout le littoral. Chicago veut étendre sa route atlantique. Ils ont besoin d'un débarquement plus proche des villes du Nord. Frank est leur solution actuelle, mais il exige trop. Nous pouvons offrir mieux.
— Tu veux vendre le territoire de ton frère.
— Je veux vendre l'accès que Frank peut assurer seul. Si Chicago choisit le côté Malloy, Frank n'a plus de protection. Ils débarqueront notre marchandise, pas la sienne, et il sera écrasé entre leur poids et notre vengeance.
McCormick frotta sa mâchoire.
— T'as pris une balle, et tu négocies déjà comme un capo.
— C'est la seule chose que je sais faire.
McCormick se tourna vers Molly.
— Il va envoyer une lettre ?
— Oui, répondit Jack.
— À Patrick ?
— En France. Par la ligne de Baltimore, celle qui passe par des courriers sûrs. Je vais lui demander de rentrer.
McCormick réfléchit un, deux longs instants.
— Tu sais ce qu'il pensera de tout ça, en rentrant.
— Je sais.
— Tu l'as dit à Molly. Tu lui as dit pour ta mère.
— Elle sait tout.
— Et Frank, il pense que tu vas rester à terre pendant des semaines.
Jack renversa la tête en arrière et regarda le plafond une fois de plus.
— Que Frank le croie. Pendant qu'il prie pour ma mort, je travaille.
Il tendit la main vers le papier et le crayon que McCormick avait placés près du lit. Sa poitrine le brûlait, mais il ignorait la douleur. Il poussa la couverture, posa la feuille contre son genou plié.
Molly se leva, hésita, puis posa une main légère sur son épaule.
— Tu es sûr ?
— Je n'ai jamais été sûr de rien. Mais il faut que quelqu'un écrive la vérité quelque part, avant que ce mensonge ne nous dévore tous.
Le silence retomba, seulement troublé par les pas des sentinelles en bas et le vent qui cognait contre la vitre sale. Jack aligna les mots l'un après l'autre, d'une écriture lente et régulière, comme un homme qui déchargeait des cales depuis trop longtemps pour oublier la valeur d'une lettre.
Mon cher Patrick, Il est temps d'interrompre ta traversée. Je t'écris depuis une cache à Boston, avec du sang encore sur le bandage — le sang de Frank, ou celui que j'ai perdu à sa main. Tu as fui ce pays parce que tu savais. Tu as laissé la lettre avec un homme de confiance, et elle a voyagé jusqu'à moi par des chemins détournés. Maintenant je la connais, cette vérité que tu portais comme un fardeau.
Notre mère a fait passer l'information qui t'a conduit à partir. C'est elle qui nous a séparés, pas Frank. Et Frank l'a su — il étend sur moi cette torture pour que je découvre cette vérité seul, dans la douleur, sous son regard.
Tu peux rentrer, si tu veux réparer encore quelque chose. Je ne te promets pas de pardon ; ce serait un mensonge, et je n'en veux plus entre nous. Mais tu peux dire ce que tu sais, et ce que tu diras servira à lui enlever la seule arme qu'il croit posséder.
Viens à Boston. Trouve McCormick. Il sait où je suis.
— Jack.
Il signa sans relire, plia la feuille en quatre, et la tendit à McCormick.
— Fais-la partir ce soir, par le premier bateau qui quitte le port côté nord. Le courrier est celui qui travaille pour Bruno, le Français. Il ne pose pas de questions.
McCormick prit la lettre sans commentaire, la glissa dans sa veste, et se leva.
— Et pour Chicago ?
— Il me faut un contact. Quelqu'un qui parle le langage de Capone. Je ne peux pas me pointer en boitillant avec une offre orale. Il me faut un billet de passage.
— Je connais une ligne. Un homme tient un café près du théâtre Colonial. Il écoute, il transmet. Si c'est une offre sérieuse, il te mettra en relation avec un nommé Samuel Webb. Il travaille pour le bureau de Chicago à Philadelphie.
— Webb, répéta Jack.
— Il a la réputation d'un homme qui termine ses affaires, pas d'un bavard.
— Alors je lui parlerai de Frank. Et des routes maritimes qu'un autre Malloy peut garantir.
Jack ferma les yeux un instant. Il sentit la fièvre monter doucement, en arrière-plan, mais il la repoussa comme on écarte un mauvais rêve.
— Combien de temps avant que le syndicat de Chicago puisse envoyer un homme ?
— Une semaine, peut-être deux. Si le message passe.
— On a donc une semaine pour faire croire à Frank que je suis mort.
McCormick haussa un sourcil.
— Tu veux que je propage la rumeur ?
— Dis à un de tes hommes d'aller à l'hôpital Saint-Joseph, de demander Jack Malloy. Qu'il dise au médecin que son frère attend la nouvelle d'un décès. Tu connais des gars qui travaillent à la morgue ?
— Je connais des gars à qui on peut faire taire une morgue, oui.
— On déclare ma mort, discrètement, dans les bons cercles. Frank a besoin de croire que j'agonise quelque part. Pendant ce temps, je me prépare pour le coup d'après.
Molly le regarda avec un mélange d'admiration et d'effroi.
— Tu annexes déjà les cimetières à ta conspiration, Jack Malloy.
— C'est ce qu'il faut faire. Quand on rêve de détruire un empire, il faut transformer chaque pierre en catapulte.
La nuit tomba vite. McCormick sortit avec la lettre et ses consignes. Molly resta, changea l'eau de la bassine, vérifia la fièvre. Jack dicta en silence, dans sa tête, les prochaines semaines : guérir, préparer la rencontre avec l'homme de Chicago, attendre la réponse de Patrick, puis transformer le chagrin en une machine politique qui broierait tout ce que Frank avait construit.
Il pensa à Sully, à la lumière du phare qui s'était éteinte derrière eux, au bruit de la mer contre les rochers, et au visage de Frank — impassible, patient, persuadé que le temps jouait pour lui.
Jack laissa échapper un faible sourire. Frank attendait de voir pleurer sa victime. Mais Jack avait cessé de pleurer depuis longtemps. Il ne restait que le calcul.
Il s'adossa au mur, sentit la fraîcheur du crépuscule contre sa peau moite, et ferma les yeux sans détester la douleur. Elle était devenue une habitude, un compagnon fidèle. Elle lui rappelait pourquoi il se battait.
— Je te verrai bientôt, Frank, murmura-t-il à l'obscurité.
***
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