Le Syndicat d'Eau Salée
Lire le chapitre 30: The Brothers' Rift
La pluie battait les vitres poussiéreuses de l’entrepôt de Dorchester quand on frappa à la porte — deux coups, une pause, trois coups. Le signal convenu. Jack Malloy se leva de la chaise où il avait passé la nuit, la main glissant vers le Colt posé sur la table. Sa blessure au côté le lançait encore, un rappel brûlant du phare et de la trahison de Frank.
Il ouvrit. Patrick se tenait sous l’auvent, trempé jusqu’aux os, son pardessus dégoulinant sur le ciment. Il ne portait pas d’arme visible. C’était quelque chose, au moins.
— Tu as mis du temps, dit Jack.
— J’ai dû vérifier que personne ne me suivait. C’est un réflexe de l’armée.
Patrick entra, balaya la pièce du regard — les caisses de whisky alignées contre le mur, les cartes maritimes étalées sur la table, le cendrier débordant où Jack avait passé des heures à fumer et à réfléchir. Ses yeux s’attardèrent sur le bandage qui dépassait de la chemise de Jack.
— Ils t’ont vraiment tiré dessus.
— Frank ne tire pas à côté.
Patrick s’assit sans y être invité. Il avait changé depuis la France — peut-être que la guerre l’avait fait, ou peut-être que c’était simplement le poids des années. Ses épaules étaient plus larges, sa mâchoire plus dure. Mais ses yeux restaient ceux du frère qui lui avait appris à faire des nœuds marins sur le quai, été après été.
— Je suis allé voir Frank, dit Patrick.
Jack se figea. Le silence s’étira jusqu’à devenir une corde tendue.
— Tu as fait quoi ?
— Je ne suis pas idiot, Jack. J’étais à peine descendu du train qu’un de ses hommes m’a accosté dans le hall de l’hôtel. » Patrick sortit une cigarette, l’alluma, souffla la fumée vers le plafond bas. « Tu veux savoir ce qu’il m’a proposé ?
— Une part de son empire, au prix de me trahir.
— Exactement. Plus sa maison sur Beacon Hill, sa femme, et une voiture qu’il m’a montrée comme un enfant montre un jouet neuf.
— Et qu’est-ce que tu lui as répondu ?
Patrick le regarda longuement. La pluie tambourinait sur le toit de tôle.
— Je lui ai dit que j’étais fatigué du voyage et que j’y réfléchirais.
Jack ferma les yeux une seconde. Quand il les rouvrit, sa voix était basse et contrôlée.
— Patrick, tu viens de signer ton arrêt de mort. Frank ne te laissera pas réfléchir. Il va te presser, te menacer, ou pire — il va essayer de te retourner avec ce qu’il sait de nos affaires.
— Qu’est-ce qu’il sait ?
— Il sait que tu es mon point faible. C’est tout ce qui compte. Mon point faible est arrivé à Boston et est descendu au St. George sans me prévenir.
La cigarette de Patrick décrivit un arc dans le cendrier.
— Tu m’as fait croire que tu étais mort, Jack. Tu as envoyé une lettre à Paris disant que tu étais au fond de la baie, et puis j’arrive ici pour découvrir que tu as des accords avec des gens de Chicago et que Frank te tire dessus dans des phares abandonnés. » Il se pencha en avant. « Qu’est-ce que j’étais censé faire — applaudir ?
— Je voulais te protéger.
— En me mentant ?
— Oui. » La voix de Jack se durcit. « Si tu avais su la vérité avant d’arriver, tu aurais fait une connerie du même genre que celle que tu viens de faire. Tu serais allé voir Frank tout de suite, sans te douter de rien. Protéger les gens que j’aime demande que je leur cache parfois des choses laides. Est-ce que je te dois des excuses pour ça ?
— Tu me dois la vérité, pas des excuses.
Le silence retomba. Dans la rue, un camion passa dans une flaque, le moteur toussillant dans la nuit mouillée.
Jack s’approcha de la fenêtre et écarta légèrement le rideau. Le quai était désert sous la pluie. Trois heures du matin, le genre d’heure où les morts et les vivants se ressemblent.
— J’ai une livraison à faire dans deux semaines, dit-il sans se retourner. C’est le pacte avec Chicago. Si je la manque, j’ai un autre ennemi, plus gros que Frank, et avec plus de moyens que l’armée américaine.
— Et moi dans tout ça ?
— Tu es devenu un risque que je ne peux pas me permettre.
Patrick se leva. Ses bottes claquèrent sur le plancher.
— Alors c’est ça ? Tu me jettes dehors parce que je suis dangereux pour ton commerce ?
Jack se retourna. Ses yeux étaient plus fatigués que Patrick ne les avait jamais vus — même au fond de la tranchée, quand les obus tombaient, Jack n’avait jamais eu ce regard éteint.
— Non. Je te mets dans une planque. En dehors de Boston. Le temps que je règle mes affaires.
— Et si je refuse ?
— Alors Frank t’aura avant la fin de la semaine. Tu peux parier ta vie là-dessus. » Il marqua une pause. « Et en fait, tu paries la mienne aussi, parce qu’il t’utilisera pour m’atteindre.
Patrick s’arrêta près du battant, la main sur le chambranle. Pendant un long moment, il parut sur le point de partir. Mais il se retourna.
— Il y a une autre chose que j’ai apprise à la guerre, Jack. Quand un officier donne un ordre que ses hommes ne comprennent pas, le problème n’est pas toujours l’officier. Mais quand tout le monde ment à tout le monde, c’est que la cause est morte.
— Ma cause n’est pas morte. Ma cause est une bouteille de whisky traversant la baie du Massachusetts à trois heures du matin pour payer la nourriture de ceux qui ont faim.
Patrick haussa les épaules.
— À Paris, j’ai vu des hommes mourir pour des causes qui avaient l’air aussi solides. Elles paraissaient moins nobles au bout.
Il sortit. Jack ne le suivit pas. Il resta près de la fenêtre à regarder son frère disparaître dans la pluie, puis il tira sur sa blessure et retourna à la table.
Le matin arriva gris et détrempé, couleur d’huître crevée. Jack envoya McCormick chercher Patrick à l’hôtel St. George avant que les hommes de Frank ne s’en chargent. McCormick revint une heure plus tard, la veste trempée, avec une nouvelle qui ne fit qu’ajouter au poids du jour.
— Il y a une voiture garée en face de l’hôtel, dit McCormick en s’essuyant le visage. Deux hommes dedans. Ils n’avaient pas l’air de lire le journal.
— Des hommes de Frank ?
— Ils n’avaient pas l’accent de Boston. Plutôt l’accent chargé de coins obscurs.
Jack jura dans sa barbe naissante.
— Il a déjà envoyé des gars de la ville pour faire le travail propre. Il ne veut pas de traces de lui.
Il s’habilla en silence, prenant son temps pour boutonner sa chemise sur la compresse qui couvrait sa plaie. Chaque geste était une négociation avec la douleur. Il attrapa sa casquette sur le clou du mur et sortit.
Le St. George dominait la rue comme un vieux juge. La pluie avait cessé, remplacée par une brume épaisse qui coulait des toits et noyait les réverbères dans des halos jaunes. Jack remonta la rue par le côté opposé à la voiture suspecte, repérant l’angle mort. Il entra par l’entrée de service, passa devant les cuisines où un garçon somnolait sur une caisse de légumes, et monta l’escalier de secours jusqu’au troisième étage.
Il frappa. Patrick ouvrit, en chemise de nuit de coton.
— Tu es seul ?
— Tu vois quelqu’un d’autre ici ?
Jack entra et tira les rideaux.
— Il y a une voiture en bas avec deux hommes qui ont probablement pour mission de te faire une visite de courtoisie à la mode de Frank. C’est-à-dire avec un tuyau en plomb et une sortie par la baie.
Patrick croisa les bras.
— Et tu comptes faire quoi ?
— Te faire sortir d’ici. Maintenant.
— Je ne suis pas un colis que tu déplaces.
— Non, tu es mon frère. Et c’est exactement pour ça que tu es en danger. » Jack s’approcha, baissant la voix. « Frank ne veut pas te tuer, Patrick. Il veut te faire revenir à lui, pour m’atteindre à travers toi. Il va te raconter que je suis devenu un salaud, que je trahis notre mère, que je n’étais pas là quand notre père est mort.
— Et ce serait faux ?
Jack se figea. Les mots restèrent en suspens entre eux, comme une lame.
— Ce serait compliqué, dit-il finalement. Il y a des choses que tu ne sais pas, sur Frank, sur Maman, sur ce que j’ai dû faire pour rester en vie.
— Alors raconte-les-moi.
— Tu poses cette question comme si je choisissais le silence par goût. » Jack passa une main sur sa figure. « La lettre de Maman — celle qui la liait à Frank — je te l’ai montrée. Tu as vu ce qu’elle contenait. Tu as vu qu’elle était prête à me livrer pour protéger ses arrangements.
— J’ai vu un morceau de papier. Ça ne me dit pas ce qui avait motivé maman.
— Tu crois que ça change quelque chose ? Elle a signé une lettre qui m’envoyait à la mort. Le reste n’est que la couleur de l’encre.
Il y avait quelque chose dans la voix de Jack — une fêlure, une fatigue creusant sous les mots. Patrick l’observa un long moment puis se dirigea vers sa valise et commença à y fourrer ses affaires en silence.
— Où tu m’emmènes ? demanda-t-il sans le regarder.
— Un endroit où Frank ne trouvera pas. Ancienne maison de pêcheur sur la côte à quinze miles au sud. Personne ne connaît son existence.
— Et toi ?
— Moi je reste à Boston pour garder mes affaires à flot. Pour payer mes dettes à Chicago. Pour faire ce que je fais, qui que tu penses que je sois devenu.
Patrick ferma la valise. Le cliquetis des serrures sonna dans la chambre comme un verdict.
— Je ne viens pas avec toi parce que j’approuve ce que tu fais, Jack. Je viens parce que le choix entre le diable que je connais et le diable que je ne connais pas est le genre de choix qu’on ne fait pas en toute conscience quand on a prêté serment devant des morts.
Jack attrapa la valise sans répondre. Il ouvrit la porte de la chambre sur un couloir désert, puis fit signe à Patrick de le suivre.
Ils passèrent par l’escalier de service, descendirent dans les sous-sols où les chaudières ronronnaient comme des animaux endormis, et ressortirent par une porte de livraison donnant sur une ruelle étroite. McCormick attendait au volant d’un camion de poissonnier, moteur au ralenti.
Jack poussa son frère vers la cabine.
— Tu lui fais traverser la ville par les petites rues, dit-il à McCormick. Pas droit. Jamais droit.
— Et toi ? demanda Patrick en tenant la poignée ouverte.
— J’ai d’autres affaires à régler.
Patrick le regarda un instant. Les deux frères se faisaient face dans la ruelle humide, la lumière grise du matin tombant d’un toit à l’autre.
— Tu sais ce qui me fait le plus mal, Jack ? dit Patrick. Pas les mensonges. Pas les affaires de whisky ou de syndicats. C’est que tu es persuadé que tu le fais pour moi — et que tu ne te rends même plus compte que ce n’est plus vrai.
Il monta dans le camion. La portière claqua. Le moteur toussa une fois, puis le véhicule s’engagea dans la ruelle et disparut entre les murs de briques mouillés.
Jack resta seul, mains dans les poches, la blessure au côté qui battait comme un tambour lointain. Il alluma une cigarette et la fuma jusqu’au bout sans bouger, regardant la ruelle vide où son frère venait de partir — et la ligne précise, maintenant, entre ce qu’il avait fait pour protéger Patrick et ce qu’il faisait pour se protéger lui-même.
La brume se leva. Boston s’éveilla au-dessus de sa tête, avec ses clochers et ses cheminées, ses mensonges et ses dettes. Il jeta le mégot par terre et partit à pied dans la direction opposée, le pas lent, la route qui l’attendait longue.
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