Le Syndicat d'Eau Salée
Lire le chapitre 33: The Last Voyage
La graisse de machine et le sel imprégnaient l’air du hangar numéro quatre. Jack Malloy se tenait devant une carte maritime étalée sur un baril de goudron, le doigt traçant une ligne entre Boston et la côte sauvage de la Nouvelle-Écosse. Elias Voss, adossé à un rouleau de cordage, croisa les bras en secouant sa tête grisonnante.
— Une seule traversée ? Tu parles de tout notre stock, Jack. Toutes nos barriques, tout notre whisky canadien, d’un seul coup. Si on se fait prendre, on ne perd pas une cargaison. On perd tout.
Jack releva la tête. Ses yeux, cernés par trois nuits sans sommeil, brillaient d’une intensité que même McCormick aurait reconnue.
— C’est exactement pour ça qu’on le fait. Burke m’a donné quarante-huit heures pour livrer Frank. Après ça, il publie les noms. Toi, moi, les débardeurs, les flics payés, tous. Le seul moyen d’acheter son silence — et ceux des autres — c’est de l’argent. Beaucoup d’argent.
— Et la seule façon d’avoir beaucoup d’argent, c’est de risquer une seule traversée.
— Pas une traversée. *La* traversée. La dernière.
Jack sortit de sa poche une feuille pliée, usée aux pliures. Il l’étala sur le baril. Elias se pencha. C’était un plan schématique de la côte du Maine, avec des annotations serrées dans une écriture nerveuse : des chenaux secondaires, des criques abandonnées, les positions probables des patrouilles côtières.
— Je connais ce coin. On y a déchargé deux fois en vingt-sept.
— On n’y retournera pas. Cette feuille, c’est de l’appât. Je veux que Frank la voie. Qu’il croie que notre cargaison passe par le Maine.
Elias plissa les yeux.
— Tu veux qu’on se fasse suivre ? Volontairement ?
— J’veux qu’on se fasse suivre *là où je veux qu’ils regardent*. Pendant que le vrai chargement part au nord, par un autre canal.
Il replia la carte et la glissa sous un tas de chiffons graisseux, bien visible.
— C’est pour qui, le message ?
— Frank a posé des yeux partout sur le port. L’un d’eux viendra fouiller ce hangar avant la tombée de la nuit. McCormick m’assure que la consigne du St. George a déjà parlé. Ils cherchent Patrick, mais ils cherchent aussi nos mouvements.
— Et Patrick ?
Le nom pesa entre eux. Jack ferma un instant les yeux.
— Il est en sécurité. Il reste là où il est.
— Il sait ce que tu prépares ?
— Il sait ce que je suis. C’est pire.
Elias n’insista pas. Il avait vu la fissure dans la voix de Jack quand il parlait de son frère. Un homme peut survivre à une balle, à une trahison, à une réputation en cendres. Mais une famille qu’on ne peut plus regarder en face, ça ronge autrement.
— Bon, dit Elias en retroussant ses manches. La barque *Rosalie* part au crépuscule avec un chargement complet. Vingt caisses, bien calées sous des filets de pêche, direction quarante milles au large de Portland. On aura un remorqueur qui nous rencontrera à mi-chemin pour alléger le tirant d’eau. Le reste — le plus gros — part demain soir par le chenal nord. Le *Maria*, trois cents barriques.
— Et les deux trajectoires se croisent un moment. C’est là qu’on les espère.
Jack hocha la tête. Il haussa la voix pour couvrir un grincement de treuil dans la cour :
— Tout le monde est prêt ?
— Les équipes ont leurs ordres. Personne ne parle en dehors des siennes. Si un seul homme est acheté chez Frank, il ne saura que ce qu’on lui laisse voir.
— Et les billets pour Burke ?
Elias sortit une liasse épaisse de sa veste — des coupures usagées, sans suite numérique.
— Deux mille pour le sergent de la brigade côtière, mille cinq pour le chef du poste de douane du nord. Les autres seront payés après la vente.
Jack prit la liasse, la soupesa, puis la rangea dans sa poche intérieure.
— Fais embarquer les hommes. Je veux qu’on soit hors de la baie avant que la lune ne se lève.
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Le crépuscule avait teinté le port d’encre et de cuivre. La *Rosalie*, une goélette fatiguée mais solide, glissait le long des quais. Jack marchait le long du pont, vérifiant chaque nœud, chaque écubier. Le vent sentait la pluie lointaine.
— Cap à l’est, murmura Elias à la barre. On suit le chenal de Chalet, puis on vire au large.
Jack acquiesça. Il regarda derrière lui : la silhouette sombre de Boston s’estompait dans les brumes. À tribord, une autre embarcation, plus petite, semblait maintenir sa distance depuis le débarcadère de la compagnie maritime.
Il tira Elias par la manche.
— On est suivis. Petit vapeur, deux arcs blancs. Il a calé son allure sur la nôtre depuis les jetées de charbon.
Elias jeta un coup d’œil sans se retourner.
— McCormick avait raison. Ils mordent à l’hameçon.
— Ils vont suivre jusqu’à ce qu’ils voient la fausse manœuvre. Le mieux, c’est de leur donner le temps de croire qu’on se dirige vers le Maine.
Jack sortit la feuille pliée de sa poche — mais elle n’y était plus. Il la chercha, d’abord lentement, puis avec une angoisse grandissante. Il se souvint de l’avoir laissée sous les chiffons, dans le hangar.
— Merde. La carte. Elle est restée dans le hangar.
— Mais tu voulais qu’ils la trouvent.
— Ils doivent la trouver *avant* qu’on parte. Si elle est encore là quand ils fouilleront demain matin, ils verront qu’on n’a pas embarqué avec elle. Ils comprendront que ce n’est qu’un appât.
Un silence. Le moteur de la *Rosalie* devenait la seule voix sur le pont.
— On ne peut pas faire demi-tour, dit Elias. On perdrait trois heures, et on annulerait tout le plan.
Jack serra les poings. Il avait trop anticipé, trop surjoué. Il avait laissé la carte dans ce hangar pour la même raison qu’un piège laisse une odeur : il voulait que quelqu’un la trouve. Mais il aurait dû la faire trouver avant le départ.
Vers bâbord, la coque sombre du vapeur de surveillance se rapprochait insensiblement. Jack fixa la ligne d’horizon, noire à l’est, où un orage montait.
— On continue. Mais on ne va pas au Maine.
— Et où est-ce qu’on va ?
— À eux. On leur donne une vraie proie.
Il se tourna vers le petit vapeur et désigna une pointe rocheuse à un mille de là.
— Il y a une crique abandonnée, derrière cette pointe. Des grottes naturelles. Frank connaît l’endroit — il y a caché du rhum en vingt-six. S’il pense qu’on y décharge, il nous attend de l’autre côté avec ses hommes.
— Et on sera coincés dans la crique.
— Exactement. Mais la marée monte à deux heures du matin. On connaît les passes, eux non. Le *Maria*, lui, ne passera pas par le chenal nord. Il restera à l’ouest, à l’abri de l’île de Tern. Pendant que Frank nous attendra dans la crique, la vraie cargaison passera à vingt milles de là.
— Et nous, dans la crique ? demanda Elias d’une voix grave.
Jack sourit — un sourire sans chaleur, celui d’un homme qui a passé l’âge de raconter des mensonges à lui-même.
— Nous, on leur donne un spectacle qu’ils n’oublieront pas.
Il se tourna vers l’équipage, lança un ordre bref. Les voiles se tendirent. La *Rosalie* obliqua, le nez vers la pointe rocheuse. Derrière, le vapeur de Frank ajusta sa route, comme un chien suivant une piste.
Elias, à la barre, gardait le regard fixe. Mais Jack vit ses jointures blanchir.
— Tu es sûr de vouloir jouer la partie chez lui ?
— Ce n’est plus sa partie. Il l’ignore encore, mais c’est la mienne.
La nuit tomba, lourde et sans étoiles.
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Dans le hangar numéro quatre, un homme en manteau de laine passa la main sous les chiffons graisseux et en retira une feuille pliée. Il l’examina à la lueur d’une lampe sourde, puis siffla doucement. Dans la cour, un autre homme, plus large, écouta les instructions. La carte du Maine retourna dans une poche de manteau, et un messager fut dépêché vers les bureaux de Frank Delaney au nord de la ville.
Mais le messager ne savait pas lire. Il ne remarqua pas que la carte, annotée pour le Maine, portait dans sa marge gauche une ligne minuscule qui ne figurait pas sur les relevés côtiers — une ligne menant à une crique étroite, abandonnée, derrière une pointe rocheuse.
Personne, dans le hangar, ne vit Jack la tracer à l’encre délayée, deux heures avant le départ.
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