Le Syndicat d'Eau Salée
Lire le chapitre 34: The Storm
Le premier coup de vent arracha le chapeau de Jack avant même qu'il n'atteigne la porte du hangar. Il le rattrapa d'un réflexe, mais le geste lui coûta une seconde qu'il n'avait pas. Derrière lui, la mer avait changé de visage. Plus de houle régulière. Des crêtes blanches, hachées, qui se brisaient en écume sale contre les pilotis du quai.
— Elias ! hurla-t-il contre le vent.
Elias sortit du hangar, sa veste claquant comme un drapeau. Il pointa l'horizon d'un menton sombre.
— Ça arrive plus vite que prévu. Beaucoup plus vite.
Jack connaissait la côte. Il avait vu des nor'easters transformer l'Atlantique en machine à broyer. Mais ça — le ciel verdâtre au-dessus des vagues, la pression qui rendait l'air lourd comme du plomb — ça c'était un ouragan, et il n'y avait rien à faire contre un ouragan si ce n'est le laisser passer.
— Le *Margaret Rose* est à l'ancre derrière l'île aux Cormorans, dit Elias. Elle est à l'abri.
— L'abri de quoi ? Le chenal nord va se transformer en bouillon. Personne n'y survivra.
Elias le regarda. Quelque chose dans ses yeux disait que la question était déjà décidée et qu'il n'aimait pas la réponse.
— La cargaison, dit Jack. Celle qui doit passer par l'ouest de Tern Island demain soir. Si le bateau part maintenant, il court devant la tempête. S'il reste, il est coincé ici pour une semaine et notre plan tombe à l'eau avant même d'avoir commencé.
— Tu veux envoyer des hommes dans ça pour du whisky.
— Pour ce que le whisky va acheter. Pour ce que ça va coûter à Frank s'il ne l'a pas.
Le vent redoubla. Une rafale arracha une planche du toit du hangar voisin et la projeta dans la rue comme une lame de guillotine. Elias cracha par terre.
— J'y vais avec eux.
— Non. J'ai besoin de toi ici.
— Pour quoi faire ? Regarder les vagues monter ?
Jack attrapa son bras. La pluie commençait, d'abord oblique, puis horizontale, cinglante, aveuglante.
— Parce que si ce bateau coule, il faudra que quelqu'un reparte demain avec le reste. Et parce que si Frank a eu le même message météo que nous, il saura qu'on est vulnérables. Il est peut-être en train de remonter vers nous en ce moment même, en se servant de la tempête comme d'un voile.
Elias serra la mâchoire. C'était un vieux marin, pas un stratège. Mais il comprenait les priorités. Il acquiesça d'un coup sec, puis recula vers le hangar.
— Je vais lancer le *Seabird* sur la route ouest. Si elle passe, la cargaison arrive comme prévu.
— Et si elle ne passe pas ?
— Alors on n'aura plus qu'un problème : rester en vie pour le regretter.
Jack le regarda disparaître dans la pénombre du hangar, puis il tourna la tête vers la mer. La houle était déjà devenue un moutonnement gris, haché de creux profonds qui semblaient avaler le ciel. Il calcula les distances. Le *Seabird* devait quitter le quai inférieur dans cinq minutes, ou jamais.
Il n'avait pas le temps de retourner au bureau. Il n'avait pas le temps d'avertir Patrick à la safehouse, pas le temps de réviser les plans, pas le temps de presque rien. Il avait seulement le temps de choisir entre courir vers le danger ou vers la sécurité — et Jack Malloy n'avait jamais su courir vers la sécurité. Son frère avait pris ce talent-là en naissant, en même temps que leur mère l'avait trouvé plus facile à aimer.
Il courut vers le quai inférieur.
Le pont du *Seabird* glissait sous ses bottes. Les hommes de l'équipage — six jeunes dockers, solides, terrifiés mais disciplinés — s'affairaient autour des cordages avec cette économie de gestes que donne l'expérience de la mer. Jack connaissait leurs noms, leurs familles, les dettes qu'il leur avait promises de payer. S'il les menait dans la gueule du vent, il menait aussi leurs veuves éventuelles vers une pension qu'il n'aurait pas les moyens de verser.
Mais si le *Seabird* ne partait pas maintenant, le plan tombait. Pas seulement celui d'Elias. Tous. La route ouest de Tern Island était la seule issue possible pour la cargaison, et si la tempête forçait le bateau à manquer sa fenêtre, alors le whisky resterait entre les mains de Jack, sans acheteurs, sans bateau suivant, sans rien d'autre que six cents caisses qui puaient la faillite et la faiblesse.
— Larguez les amarres ! cria-t-il.
Le second du navire hésita. Il regarda Jack, puis la mer, puis le ciel.
— Vous êtes sûr, patron ?
— Non. Mais c'est la seule chose à faire si on veut avoir une chance.
Le bateau quitta le quai. Pendant les dix premières minutes, la mer fut mauvaise mais tenable. Les vagues frappaient l'étrave en giclées d'écume froide ; le bois gémissait ; les voiles claquaient, mais le vieux moteur tenait. Jack resta au poste de pilotage, les mains blanches sur la barre, regardant la côte s'effacer dans le mur gris de la pluie.
Ils atteignirent les bas-fonds de Tern Island à la tombée de la nuit. C'est là que les choses se gâtèrent. Une vague scélérate passa par-dessus le plat-bord et emporta deux caisses avec elle. Jack entendit les hommes crier, quelqu'un trébucher, une corde casser quelque part avec un bruit sec et définitif.
— On ne peut pas continuer ! hurla le second. On va se faire broyer !
Jack regarda l'île sur bâbord. Il y avait une baie peu profonde, abritée par un récif qu'il connaissait depuis l'enfance. On y accédait par un passage étroit, dangereux, presque invisible par gros temps. Mais y passer voulait dire prendre un risque dément. Rester en mer voulait dire mourir.
— On entre dans la baie ! cria-t-il.
Le second ouvrit la bouche pour protester, puis il vit l'expression de Jack et choisit le silence. Le bateau obliqua. Le récif dévora la couleur de l'eau et la remplaça par un noir d'encre. Jack n'entendait plus rien que le vent et le bois qui se tordait, et il pensa à Patrick, assis dans la safehouse, ignorant tout de la mer qui hurlait, ignorant que son frère était sur un petit bateau en train de jouer sa vie contre une tempête venue de nulle part.
La coque racla quelque chose. Un bruit long, désolé, comme un gémissement d'animal blessé. Puis tout se tut.
Le *Seabird* s'échoua dans la baie de Tern Island à vingt-deux heures, la coque ouverte sur trois pieds, six caisses perdues, deux hommes blessés. Mais le reste tenait.
La tempête dura toute la nuit.
Jack ne dormit pas. Il resta sur le pont, recroquevillé sous une bâche volée à la cargaison, regardant le vent lacérer le paysage et pensant à la fortune qu'il venait de perdre — et à celle qui restait encore quelque part en mer, à l'ouest de cette île maudite, entre les mains d'Elias et d'un équipage qu'il ne reverrait peut-être jamais.
Au matin, le vent tomba comme un couperet.
Le silence était assourdissant. La mer était une nappe d'huile où flottaient des débris du quai de Boston, des planches arrachées, une barque retournée, un chapeau. Jack se redressa, les os douloureux, et regarda l'horizon.
Quelque chose brûlait au loin à l'est.
Il plissa les yeux. Il y avait une colonne de fumée noire, trop noire pour un feu de cheminée. Une seconde plus tard, il comprit : les entrepôts de Frank, sur le vieux quai d'import-export, étaient en train de brûler. La tempête avait éventré le toit, les bâtiments s'étaient effondrés, et le stock entier de whisky, de matériel, de faux papiers et de voies d'approvisionnement était parti en fumée.
Frank avait perdu ses opérations. Tout ce qu'il avait bâti depuis le mariage avec les Chicago, tout l'argent qu'il avait avancé aux O'Malleys, tout l'arsenal de compromission qui devait le rendre invincible contre les fédéraux — tout cela n'était plus que cendres flottant sur une mer tranquille.
Jack aurait dû se réjouir. Il aurait dû comprendre que la tempête avait fait pour lui ce que des mois de stratégie n'avaient pas réussi à accomplir.
Mais quelque chose le rongeait. Quelque chose dans cette fumée trop régulière, trop visible, dans le rapport entre la tempête et la destruction exacte des actifs de Frank, dans la précision chirurgicale d'une catastrophe qui n'avait tué personne mais tout détruit.
Il plissa davantage les yeux. Un homme marchait le long de la grève, à un demi-mille de là, se dirigeant vers l'intérieur des terres.
Un homme trapu, vêtu d'un imperméable noir, avec la démarche chaloupée de quelqu'un qui connaissait le terrain — ou qui avait attendu que la tempête passe pour venir observer les dégâts.
Jack reconnut la silhouette avant qu'elle se fonde dans les dunes.
Frank.
Il était passé à travers la tempête. Il avait survécu à la destruction de son empire. Et il était à moins d'une heure de marche de la safehouse où Patrick attendait.
Jack rampa vers la lisse du bateau échoué, la gorge soudain sèche, calculant le temps qu'il lui faudrait pour courir vers la plage, trouver un chemin terrestre, atteindre la maison avant que Frank ne le fasse.
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