Lumen Reads

Le Syndicat d'Eau Salée

Lire le chapitre 4: The Loan Shark's Due

La pluie battait les vitres du *Harbor Light*, transformant la salle en caverne humide où l’alcool coulait plus vite que les confidences. Jack s’accouda au comptoir, les yeux fixés sur la porte du fond, celle qui ne s’ouvrait que pour les hommes qui savaient frapper trois fois.

Frank secoua la tête à côté de lui, son éternelle cigarette collée à la lèvre. « Tu es sûr de ça, Jack ? Les O’Malley, ce ne sont pas des banquiers. Ils prêtent, ils prennent, et si tu ne paies pas, ils prennent plus. »

« Je paierai. »

« Avec quoi ? Ton salaire de débardeur ? Le bateau de Murphy est rapide, mais il est vieux. Et toi, tu veux quoi, un destroyer ? »

Jack ne répondit pas. Il finit son verre d’un trait, sentit le brûlé de l’alcool de contrebande lui racler la gorge, puis se leva. Frank le suivit, maugréant, comme toujours, mais il le suivit.

Trois coups. La porte s’entrouvrit sur un visage grêlé qui les détailla de haut en bas avant de s’écarter.

L’arrière-salle du *Harbor Light* sentait le cigare éteint et le papier moisi. Deux hommes étaient assis autour d’une table de jeu couverte de liasses et de contrats jaunis. Cieran O’Malley, l’aîné, avait une tête de boxeur raté et des doigts épais comme des saucisses. Son frère Declan, plus mince, plus jeune, souriait rarement – et quand il le faisait, c’était mauvais signe.

« Malloy, » dit Cieran sans se lever. « Le fils du docker. On t’a vu grandir, toi et ton frère, courir sur les quais avec des godasses trouées. » Il cracha un filet de salive brune dans un pot ébréché. « Tu veux quoi ? »

« Cinq cents dollars. »

Un silence. Declan leva un sourcil. Frank, derrière Jack, retint son souffle.

« Cinq cents, » répéta Cieran. « C’est pas une somme qu’on donne à un gamin qui sent encore le poisson. Tu as un garant ? »

Jack sortit de sa poche un papier plié, usé aux coins. Il le posa sur la table. Cieran le déplia, le parcourut, puis leva des yeux plus froids.

« Ta maison ? Celle de ton père ? »

« Elle est à moi maintenant. Il est mort. »

« Je sais qu’il est mort. C’est moi qui ai payé son cercueil. » Cieran reposa le papier. « Tu es prêt à la mettre sur table pour un pari en mer ? »

Jack sentit le poids de la pièce, l’humidité de la pluie contre les vitres, la présence de Frank qui ne disait rien. Il pensa au *Caledonia*, aux caisses de scotch scellées, à ce qu’il savait des routes de nuit, des patrouilles fédérales et des criques où l’ombre épaississait tout. Il avait vu les plus âgés faire fortune avec moins que ce qu’il cachait dans sa tête.

« Je suis prêt, » dit-il.

Cieran griffa un contrat à l’encre noire, poussa une plume vers lui. « Deux mois. Trente pour cent d’intérêt. Tu manques un paiement, la maison est à nous. Tu manques deux, on t’envoie tes doigts dans une boîte à chaussures. Compris ? »

Jack signa. Le grattement de la plume sur le papier sembla plus fort que le tonnerre dehors.

« Maintenant, » dit Declan en se levant, « on va voir si tu sais nager. »

Il sortit une liasse de billets de sa veste et la jeta sur la table. Cinq cents dollars. Jack les compta du regard, puis les glissa dans sa poche intérieure.

Frank attendit d’être dehors, sous l’auvent du bar, la pluie dégoulinant sur son chapeau, pour exploser. « Tu es malade, Jack. Ta putain de maison. La seule chose que ton père t’a laissée. »

« Mon père m’a laissé un nom sur les quais, » répondit Jack, la pluie ruisselant sur son menton. « Et ce nom ne vaut rien. Je vais le rendre plus lourd. »

« Et si ça tourne mal ? »

« Ça ne tournera pas mal. »

Jack tourna les talons, remonta le col de sa veste et marcha dans la nuit, la pluie cinglant les pavés boueux. Il savait où trouver un homme qui vendait plus vite que la loi. Le vieux Bakker, retraité de la marine, qui gardait un *Skipjack* amarré dans l’anse nord, rapide comme une lame et silencieux comme un cimetière.

Il frappa à sa porte une heure plus tard, dégoulinant, les billets encore contre son cœur. Bakker mit longtemps à ouvrir, une lampe à huile à la main, ses yeux jaunes scrutant l’obscurité.

« Malloy. À cette heure ? »

« Je veux te racheter le *Skipjack*. »

Bakker éclata de rire, une toux grasse. « Ce bateau a fait trois ans de service pour les contrebandiers de Boston avant qu’ils soient tous arrêtés. Il est rapide, mais il est marqué. Tu veux te jeter à l’eau avec du plomb aux pieds ? »

« Combien ? »

« Quatre cents. »

« Trois cents. »

« Trois cent cinquante, et je te laisse le moteur de rechange. »

Jack serra la liasse. « Trois cent vingt-cinq, et tu ne dis jamais mon nom à personne. »

Bakker sourit d’un sourire édenté. « Marché conclu. Il sera à l’anse demain à l’aube. Tu connais le chemin. »

Jack compta les billets, les tendit. La pluie avait cessé, mais l’air restait poisseux. Alors qu’il s’éloignait, il croisa une silhouette sous un réverbère. Grand, capuchon relevé, une main dans la poche. Il ne s’arrêta pas.

« Malloy. »

La voix était basse, mais couvrait la distance. Jack ralentit, se retourna.

« On dit que tu as des ambitions, » dit l’homme. « On dit que tu veux concurrencer les gros poissons. »

« On dit beaucoup de choses. »

L’homme sortit un étui à cigarettes, en alluma une. La flamme éclaira un visage marqué de cicatrices anciennes, des yeux noirs sous des sourcils broussailleux.

« Le nom est Cavanaugh. Je travaille pour quelqu’un qui aime entendre parler des jeunes ambitieux, surtout ceux qui mettent leur maison en gage pour un bateau de pêche. »

Jack se raidit. « Vous me surveillez ? »

« Je t’observe. Ce n’est pas pareil. » Cavanaugh tira sur sa cigarette, laissa la fumée sortir en volutes. « Mon employeur a besoin d’hommes qui savent naviguer et qui ne posent pas de questions. Tu as un moteur neuf dans l’anse ? Bon. Mais la mer est plus grande que ton petit rêve de docker. Si tu veux vraiment t’agrandir, tu viendras nous voir. »

Il jeta son mégot dans une flaque, s’enfonça dans la nuit.

Jack resta immobile, le cœur battant. Il n’avait pas encore mis les pieds sur son nouveau bateau qu’un autre visage le connaissait déjà. Et ce visage appartenait à quelqu’un qui savait des choses que lui-même ignorait.

Il marcha le reste du chemin jusqu’à la maison de son père. La pluie avait tout lavé, sauf le sel qui collait à sa peau. Il ouvrit la porte, s’essuya les pieds par habitude, s’arrêta.

Il s’arrêta parce que ses yeux tombèrent sur la lettre posée sur la table de la cuisine. Une enveloppe épaisse, timbrée de France. Adressée à Patrick Malloy. À lui-même.

Mais Patrick était mort depuis 1917.

Jack n’y avait jamais cru, pas tout à fait. Il avait pleuré, puis il avait enterré le deuil comme on enterre un secret. Mais cette lettre, là, sur la table où sa mère faisait le pain, n’avait pas de raison d’exister.

Il ne l’ouvrit pas. Pas tout de suite.

Il la prit, la retourna dans ses mains, sentit l’odeur du papier étranger, et la glissa dans sa poche, à côté du contrat signé et de l’argent qui restait.

Demain, il lancerait le *Skipjack*. Demain, il deviendrait le roi du port – ou il perdrait la seule maison qui lui restait.

Mais ce soir, il tenait entre ses doigts la possibilité que son frère soit vivant, et tout ce que cela pourrait détruire.

À l’aube, la marée montait et le *Skipjack* flottait dans l’anse, sombre et nerveux comme un cheval de course. Jack posa la main sur le bois mouillé, sentant le plan du lendemain prendre forme. Cette fois, il ramasserait tout – la marchandise, la menace, les promesses des hommes. Et la lettre, il la brûlerait avant qu’elle ne fasse plus de dégâts que le feu.