Le Syndicat d'Eau Salée
Lire le chapitre 5: The Letter From France
La pluie tambourinait contre les vitres sales de la cuisine quand Jack déplia l'enveloppe. Le papier était épais, froissé par le voyage, timbré d'un cachet français qu'il reconnut à peine. Son nom et son adresse y figuraient, tracés d'une écriture tremblée qui ne ressemblait à rien de ce qu'il connaissait.
Il s'assit lourdement sur la chaise branlante près du poêle éteint. La maison sentait la poussière et l'abandon. Son père n'était plus là pour remplir l'air de son tabac et de ses jurons.
La lettre datait de six semaines. Six semaines qu'elle avait voyagé à travers l'océan, six semaines qu'elle attendait dans ce bureau de poste miteux, pendant que lui rêvait de royaumes et d'alcool volé.
*Jack,*
*Si tu lis ces mots, c'est que Dieu a choisi de m'épargner, bien que je ne sache pas pourquoi. On m'a cru mort à Verdun. Les journaux ont dû publier mon nom parmi les disparus. Mais je suis là, dans un hôpital près de Paris, et les médecins disent que je vivrai.*
*Je ne peux pas écrire tout ce que j'ai vu. Certaines choses ne devraient pas être confiées au papier. Mais je te demande une chose : ne dis rien à maman. Laisse-la croire ce qu'elle croit. Et si tu peux – si tu as encore un peu d'argent – fais-le parvenir à cette adresse. Les hôpitaux ici ne sont pas tendres avec ceux qui n'ont pas de fortune.*
*Ton frère,* *Patrick*
Jack relut la lettre deux fois. Trois fois. Les mots dansaient devant ses yeux, refusant de s'assembler en une vérité cohérente.
Patrick vivant.
Patrick qui revenait.
Il froissa le papier entre ses doigts, puis le lissa de nouveau. Sa gorge était sèche. Il se leva, fit les cent pas dans la cuisine étroite, son ombre vacillant à la lueur tremblante d'une unique bougie qu'il avait allumée sans s'en rendre compte.
— Bon sang, murmura-t-il.
L'image de son frère lui revint. Patrick, deux ans son aîné, le héros de la famille. Celui qui avait pris la mer dès seize ans, qui avait envoyé des lettres exotiques de ports lointains. Celui qui s'était engagé en 1917 avec un sourire décontracté, en disant à Jack : *« Garde la maison. Je reviens dans un an, et on boira un whisky ensemble comme des hommes. »*
Jack avait gardé la maison. Il avait gardé le port, aussi. Il avait fait ce qu'il fallait pour survivre. Et maintenant, à vingt-trois ans, il avait un plan qui ne reposait sur personne – surtout pas sur un frère fantôme qui débarquerait avec des yeux vides et des souvenirs qu'il ne pourrait pas chasser.
Il s'arrêta devant le poêle. Il l'ouvrit. Les braises étaient mortes depuis longtemps, mais il tendit quand même la lettre vers la grille, hésitant.
Le visage de sa mère traversa son esprit. Elle était morte trois ans plus tôt, consumée par une pneumonie pendant que Patrick était censé reposer au fond d'une tranchée française. Elle n'avait jamais cessé de croire en son retour. Jack lui avait menti jusqu'au bout, écrivant des lettres s'échangant des nouvelles d'un fils disparu, espérant contre l'espoir.
Mais maman était morte. Et la maison appartenait au prêt des O'Malley pour cinq cents dollars.
– Tu comprends, Pat, dit Jack à voix haute, le papier tremblant entre ses doigts. Si tu reviens maintenant, tout s'écroule. Les O'Malley veulent leur argent. Murphy veut ma peau. Et moi, j'ai besoin d'une arme à flanc de bateau, pas d'un frère qui demande des soins et des pièces.
Sa main s'ouvrit, et la lettre tomba dans la grille vide. Il la regarda un long moment, puis sortit une allumette de sa poche. Le soufre éclata dans un petit jaillissement de lumière. Il pencha l'étincelle vers le coin du papier.
Dans les premières flammes, le corps de Patrick surgit un instant – un adolescent aux épaules larges et au rire facile, hissant des filets sur le quai. Puis le feu dévora tout, et les mots s'effacèrent dans une fumée amère qui s'éleva lentement vers le plafond.
Quand il n'y eut plus qu'un carré de cendres craquelantes, Jack souffla sur les braises mortes et les écrasa du talon de sa botte.
Personne ne saurait.
– Il est mort, dit-il au silence de la cuisine. Pat est mort à la guerre.
Il saisit son manteau, vérifia le Browning glissé dans sa ceinture, et sortit sous la pluie qui tombait toujours, froide et régulière sur les pavés du quartier ouvrier.
Le port, une heure plus tard. Les entrepôts se dressaient comme des forteresses noires contre le ciel gris, et la nuit sentait la sueur, le poisson et la promesse d'alcool caché. Jack descendit la rue pavée menant au quai du Skipjack, son souffle formant des petits nuages dans l'air humide.
– Jack ! appela une voix.
Il se retourna. Frank émergea de l'ombre d'un tas de caisses, un mégot de cigarette collé à la lèvre, son visage dur éclairé par la lueur de la braise.
– On était censés se voir chez Brady, pas ici.
– Je voulais vérifier le bateau avant le chargement.
Frank cracha par terre, observant Jack avec une attention qui mettait mal à l'aise. Douze ans de fraternité, des nuits entières sur les quais, des combats partagés – Frank lisait en lui comme dans un livre ouvert.
– T'as une drôle de tête, dit-il. Comme si tu venais d'avaler un poisson trop gros.
– Une lettre de la banque, mentit Jack en haussant les épaules. Les O'Malley rappellent déjà leur mise.
Frank grimaça, mais il laissa passer. Il savait jauger un mensonge, sans doute, mais il choisissait ses batailles. Jack descendit sur le pont du Skipjack, la coque humide gémissant sous son poids. L'embarcation était rapide et nerveuse, un ancien contrebandier des années de guerre, connu des garde-côtes comme un renard rusé.
Frank le suivit, les mains dans les poches.
– Le chargement est prêt, murmura-t-il. Contact à Casco Bay. On part demain à l'aube, à marée montante.
– Les hommes ne parlent pas ?
– Juste moi. Et toi.
– Bon.
Les doigts de Jack trouvèrent le médaillon dans sa poche de poitrine. Il ne savait pas pourquoi il le portait encore ; il l'avait trouvé dans la cale du Caledonia, fendu sur un côté, terni par les années. Un bijou de femme, sans valeur pour un contrebandier. Mais il le gardait, comme un talisman difficile à expliquer.
La pluie redoubla, tambourinant sur la capote du bateau.
– On a un autre problème, dit Frank, la voix à peine audible par-dessus le tap-tap de l'eau. Ce Cavanaugh – il est revenu ce midi. Il cherchait des nouvelles de toi, et il avait pas l'air content que tu l'aies évité la dernière fois.
– Cavanaugh peut attendre.
– Tu crois ? Il bosse pour quelqu'un. Et ce quelqu'un n'est probablement pas le genre d'homme que tu ignores deux fois.
Jack se tourna vers la ville. Les lumières de la jetée vacillaient, jaunes et misérables dans la brume.
– Je gère mes affaires, Frank. Dis à Cavanaugh que je le verrai quand j'aurai terminé cette route.
– Et si elle est déjà longue ?
Jack ne répondit pas. Il sortit le médaillon de sa poche, le tourna entre ses doigts. *À M, de F.* Le graveur avait été habile, l'amour maladroit. Il se demanda brièvement qui avait perdu ce bijou au fond d'un navire écossais, et quelle femme portait encore son sombre jumeau autour de son cou. Molly. Les fossettes au coin de sa bouche quand elle riait. Les précautions qu'elle prenait quand elle parlait des armateurs du Caledonia.
– Je rentre, dit-il en remettant le médaillon sous sa chemise. Demain à l'aube, marée montante. Ne sois pas en retard.
Frank hocha la tête et remonta le quai, sa carrure massive s'amenuisant dans le brouillard. Jack resta seul sur le bateau un moment, la pluie glissant sur sa veste, ses pensées tournant autour de la lettre qu'il avait brûlée, du médaillon qu'il gardait, du frère mort qui n'était pas mort.
L'après-midi suivant, il se rendit au bureau de tabac où Molly travaillait souvent en plus de ses soirées au speakeasy. Elle était là, penchée sur un registre, un crayon coincé derrière l'oreille. Elle leva les yeux à son entrée, et un sourire prudent passa sur ses lèvres.
– Jack Malloy. À l'heure des comptables. C'est une nouvelle.
– Je passais par là.
– Personne ne passe par là, sauf s'il veut du tabac ou des nouvelles. Tu veux quoi ?
Il hésita. Il ne savait pas lui-même pourquoi il était là. Peut-être voulait-il juste voir un visage qui ne savait rien de lui. Un visage qui le voyait comme un homme, pas comme un fils de personne.
– Le médaillon, dit-il finalement. Celui que tu portes. D'où vient-il ?
Le visage de Molly se referma légèrement. Elle sortit la chaîne de sous son col, laissa le bijou pendre un instant entre eux.
– De ma tante. Ma mère portait son double. Elle l'a perdue il y a des années.
– Où ?
– En mer. Elle allait rejoindre ma tante en Amérique. Son bateau a coulé près des côtes – le Caledonia, je crois.
Jack sentit un frisson lui parcourir l'échine, glacé et précis comme une lame contre la peau. Le médaillon dans sa poche de chemise semblait peser soudain trois fois son poids.
– Et qu'est-ce qu'elle avait, ta tante ?
– Le double, expliqua Molly en baissant les yeux. Les jumeaux portaient chacun un médaillon gravé *À M, de F*. Maman avait gravé le sien *À M, de F*, tante Margaret aussi. Elles étaient nées le même jour, se sont mariées le même jour. C'était leur lien, disait maman.
Le cœur de Jack battait plus vite. *À M, de F.* M comme Mary, ou M comme Margaret ? Il sortit lentement le bijou de sa poche, le tint dans sa paume sans le montrer.
– Tu pourrais me le dessiner ? demanda-t-il. Le médaillon de ta mère.
Molly prit un morceau de papier et un crayon, et dessina rapidement une fine ligne ovale, brisée sur un côté, avec une inscription en son centre. Elle poussa le papier vers lui sans un mot.
Jack tourna doucement le médaillon dans sa paume. C'était le même. Le même, brisé de la même façon, abrasé par des années d'eau salée et d'oubli. Le médaillon de la mère de Molly avait coulé avec le Caledonia.
Et le médaillon de Jack provenait précisément de la cale de ce navire.
– Merci, dit-il, sa voix étrangement ferme. Je cherchais juste un modèle pour un cadeau.
Molly haussa un sourcil sceptique, mais elle replaça son médaillon sous son col et retourna à son registre.
Jack sortit dans la rue, le papier froissé dans une poche, la présence du médaillon telle une brûlure contre sa peau. Le visage de sa mère lui revint un instant. Le visage de son frère dansant dans les flammes. Et en dessous, quelque chose qu'il ne pouvait pas nommer : le sentiment vague que le fil du destin commençait à s'enrouler autour de sa cheville, comme une corde de pêcheur dans l'eau sombre.
Il ralentit devant le portail de sa maison. Dans la boîte aux lettres rouillée, une enveloppe blanche l'attendait.
Il l'ouvrit d'un geste sec. Un seul feuillet, tapé à la machine, sans signature.
*M. Malloy,* *Nous savons que vous possédez certains objets qui ne vous appartiennent pas. Restituez-les, et votre dette envers nous pourra être oubliée. Dans le cas contraire, nous prendrons ce qui est nôtre – et ce qui est vôtre aussi.*
*Votre serviteur,* *C.*
La pluie recommença, à grosses gouttes lourdes et froides. Jack leva les yeux vers la fenêtre de la maison, où une ombre semblait l'observer. Une ombre qui n'était pas la sienne.