Le Syndicat d'Eau Salée
Lire le chapitre 7: First Run
La brume avait collé à la coque du Skipjack toute la nuit, et Jack sentait le sel sécher sur ses lèvres tandis qu'il scrutait l'horizon. Frank se tenait à la barre, les mains blanches à force de serrer le bois, et le ronronnement du moteur semblait trop fort dans le silence de l'aube.
— Tu es sûr de cette position ? demanda Frank sans détourner les yeux.
Jack sortit la carte froissée de sa veste humide. Le rendez-vous était à un mille au large des récifs de Morrow, là où la marée créait des passes que les chalutiers locaux évitaient soigneusement. Bakker lui avait confirmé cet endroit, et Bakker n'avait jamais eu de problème avec la loi.
Sauf depuis qu'on parle de toi, lui avait-il dit la veille, la voix pleine de gravité.
— Le cargo devrait être là, dit Jack. Le *Marie-Anne*, en provenance de Saint-Pierre.
— Saint-Pierre ? fit Frank. C'est du territoire français, ça. Comment tu sais que ce bateau est fiable ?
— Parce que je sais qui le commande. Et parce que ce qu'il transporte passe par trois intermédiaires avant de toucher un dollar américain. Moins de monde connaît ton nom, plus longtemps tu vis.
Frank hocha lentement la tête, mais Jack vit le doute dans ses épaules. Son frère n'avait jamais eu le goût du risque, seulement celui du pain quotidien. Le pain quotidien ne nourrissait pas une famille. Il ne l'avait jamais nourri.
Le radar — un vieux modèle récupéré d'une épave et bricolé par le mécanicien de Bakker — émit un grésillement. Jack leva les jumelles. Une silhouette sombre se dessinait dans la brume, haute et massive.
— Le voilà.
Le *Marie-Anne* était un navire de fret fatigué, sa peinture écaillée comme une vieille peau malade. Mais quand ils s'approchèrent, Jack vit des hommes sur le pont, déjà prêts. Pas des marins : des professionnels. Des hommes habitués à ce genre de commerce.
On leur jeta des aussières, on amarra le Skipjack le long du flanc rouillé. Le capitaine — un homme trapu nommé Leclerc, visage de granit et yeux couleur d'eau morte — les fit monter sur le pont sans un mot d'accueil.
— Vous êtes Malloy ? demanda-t-il avec un accent français épais.
— Oui.
Leclerc l'examina comme on examine une marchandise douteuse. Puis il tendit une boîte en bois de la taille d'une caisse de munitions. Jack l'ouvrit : des bouteilles de scotch, chacune enveloppée dans de la paille, parfaitement rangées. Du vrai Scotch. De l'Inverness, encore étiqueté, pas de contrefaçon.
— Deux cents bouteilles, dit Leclerc. Le décompte est là.
Jack compta rapidement. Deux cents, oui. Le prix était pour cent cinquante, mais ce n'était pas son affaire. Il sortit l'enveloppe de sa poche, déjà prête. Leclerc la prit, la soupesa, l'ouvrit pour vérifier les billets.
Tout se faisait en silence. C'était mieux ainsi.
— On se revoit dans deux semaines, dit Leclerc. Même endroit. Même heure.
Jack acquiesça. Il avait déjà tourné les talons quand Leclerc le rappela.
— Malloy.
Jack se retourna.
— Tu as été recommandé par des gens qui ne recommandent jamais personne. Ne me fais pas regretter d'avoir écouté.
Le retour vers la côte fut étrangement calme. Frank maintenait le cap, le bateau chargé de caisses qui représentaient plus d'argent que Jack n'en avait vu dans toute sa vie dans un même endroit. Le soleil commençait à percer la brume quand la silhouette du phare de Port Ellis apparut.
— Encore une heure, dit Frank. On sera au quai numéro quatre avant que le port ne s'éveille.
— Pas par le chenal, dit Jack.
Frank le regarda.
— Quoi ?
— On passe par les marais de Wexford. Il y a une passe étroite à l'ouest.
— C'est trop bas pour ce tirant d'eau. On va s'échouer.
— On ne va pas s'échouer. Bakker a fait des relevés. Il y a trois pieds de plus à marée haute.
Frank serra les mâchoires. Un muscle tressaillit près de sa tempe.
— Tu as pris cette décision sans m'en parler.
— Ce n'est pas une décision, c'est une évidence. Le chenal est surveillé toutes les heures à partir de six heures. Le patrouilleur des garde-côtes fait sa ronde régulièrement. Par les marais, on arrive par l'ouest, on décharge au quai du vieux terminus des ferries. Personne n'y prête attention depuis des années.
Frank se tut. Mais Jack vit la résistance dans ses mains, dans la façon dont il tenait la barre un peu trop droit, un peu trop strictement. Frank n'aimait pas dévier du chemin tracé. Mais le chemin tracé ne menait qu'à la cale du cargo.
Jack reprit la barre lui-même, sans attendre l'accord de son frère.
La passe des marais était aussi étroite que Bakker avait promis, mais encore plus sombre. Les hautes herbes touchaient presque les flancs du bateau, créant un tunnel végétal dans lequel le ciel ne se voyait plus que par intermittence. Frank était à la proue, une gaffe en main, sondant discrètement la profondeur.
— C'est bon par ici, dit-il à voix basse. Un peu plus à droite.
Le moteur ralentit. Jack sentit le pont frémir sous ses semelles, une vibration qui pouvait être aussi bien le contact de la vase que le simple rythme de l'hélice. Il retint sa respiration.
Puis, soudainement, un tournant s'ouvrit devant eux : le quai du vieux terminus, désaffecté depuis des années, sa jetée de bois pourrie mais encore solide à certains endroits.
— Je vois quelqu'un, dit Frank.
Jack plissa les yeux. Une silhouette debout sur le quai, un chapeau tiré sur les yeux. Immobile comme un poteau.
— C'est Sullivan, dit Jack. Le débardeur qu'on a sorti du pétrin. Je lui ai demandé de nous attendre avec le camion.
— Tu ne m'as pas dit que tu l'avais embauché.
— Tu n'étais pas à l'écoute, peut-être. Je pensais l'avoir mentionné.
Frank ne dit rien, mais son silence devint plus lourd que ses mots ne l'auraient jamais été.
Ils amarrèrent. Sullivan les aida à charger les caisses dans le camion bâché qu'il avait garé derrière un entrepôt abandonné. Ses mains étaient rapides et silencieuses, habituées à ce travail. Quand on eut chargé la dernière caisse, il se tourna vers Jack.
— J'ai entendu parler de Tommy Keegan.
Jack ne répondit pas tout de suite. Le nom, encore frais, lui écrasait la poitrine.
— Et alors ?
— Alors je me dis qu'un homme qui disparaît comme ça, sans laisser de trace, ça met un message à tout le monde. Même ceux qui pensent n'avoir rien à voir avec ça.
— Tommy m'a aidé une seule fois. Il a fait une erreur. Quelqu'un l'a su.
Sullivan enfonça son chapeau plus profondément.
— C'est justement pour ça que je te le dis. Ici, on vit avec nos erreurs. Mais pas pour longtemps.
Il grimpa à l'arrière du camion et s'assit sur les caisses. Jack monta à l'avant avec Frank, démarra le moteur. Tandis qu'ils s'éloignaient du quai, Frank alluma une cigarette.
— Sullivan parle trop. Il a peur.
— Il a raison d'avoir peur. C'est pour ça qu'on doit se dépêcher à vendre tout ça.
Mais ils n'avaient pas encore quitté la route côtière quand les phares de la Coast Guard apparurent dans le rétroviseur.
— Merde, souffla Frank.
Jack écrasa l'accélérateur. Le camion bondit en avant, les caisses gémissant sur le plancher à l'arrière. Sullivan s'accrocha, jura quelque chose que le vent emporta.
— Ils nous ont eus de vue ? demanda Frank.
— Je sais pas. Pas encore.
Le virage vers la nationale 9 arrivait. Jack le prit à plein régime, les roues glissant sur la terre humide de la route secondaire. Le phare de la Coast Guard disparut un instant dans les arbres, puis réapparut, puis disparut à nouveau.
— On les sème dans les bois, dit Jack. Par la piste forestière.
— C'est la route du désespoir. Elle mène nulle part.
— Elle mène à l'ancien chantier de Bakker. On peut y cacher le camion dans le hangar de réparation.
Frank le regarda, des éclairs dans les yeux. Chaque pas du nouveau monde de Jack semblait être une concession arrachée contre son gré.
— Tu t'es mis à tout planifier sans moi, dit-il d'une voix basse et émue.
— Je planifie avec ce que je sais, répondit Jack, les yeux fixés sur la route. Avant que tu ne me reproches de ne pas t'avoir parlé, dis-moi : si je t'avais tout raconté avant de commencer, m'aurais-tu suivi avec autant de conviction ?
Frank se tut. Ce silence disait plus que mille mots.
Le hangar de Bakker était vide, noir et humide quand ils y pénétrèrent. Jack coupa le moteur, les pneus crissant sur le sol en ciment. Ils restèrent un moment sans parler, écoutant le sang battre dans leurs oreilles, les bruits de la forêt autour d'eux.
Puis, au loin, le ronronnement d'un moteur. Les garde-côtes passèrent sur la route, trop vite pour remarquer le hangar, trop sûrs d'eux pour vérifier les pistes secondaires.
Frank exhala, un long souffle tremblant.
— C'était trop proche, Jack.
— On a survécu.
— On a survécu à cause de la chance et d'une carte mal dessinée par un homme saoul qui recharge nos bateaux. La prochaine fois, on n'aura peut-être pas cette chance-là.
Jack descendit du camion, ouvrit l'arrière. Sullivan était là, blême mais vivant, une main pressée contre une caisse qui avait dû lui meurtrir l'épaule pendant la fuite.
— Content que tu sois encore en vie, dit Jack.
— Moi aussi. Mais ça ne va pas durer si je continue à travailler pour un homme dont le plan s'arrête à "semer le monde en route".
Jack sourit. C'était un sourire fatigué, mais un sourire tout de même.
— T'as raison. Mais ce soir, on va faire ce qu'on aurait dû faire avant de charger cette cargaison.
— Quoi ? demanda Frank, en s'approchant.
Jack sortit une seule bouteille d'une des caisses. Il la fit tourner dans ses mains, la lumière faible du hangar se reflétant sur le verre.
— On va demander à des gens de nous dire quand arrivent les garde-côtes. Avant qu'ils partent. On va payer des indicateurs au port, des employés du télégraphe, un débardeur qui connaît les horaires. Et on va donner un pourcentage de chaque livraison à des hommes qui ne poseront pas de questions.
— Des pots-de-vin, dit Frank.
— De l'assurance, corrigea Jack. C'est pas pareil.
Frank le regarda longuement. Puis il accepta la bouteille que Jack lui tendait, l'ouvrit, but une longue gorgée.
— C'est bon, dit-il. C'est même très bon.
Jack hocha la tête.
— Ce sera d'autant plus bon quand on pourra le boire en paix, sans regarder par-dessus notre épaule.
À cet instant précis, deux phares éclairèrent le hangar par la porte ouverte. Jack se figea. Mais la silhouette qui descendit de la voiture n'était pas un uniforme de garde-côte. C'était Cavanaugh, le chapeau enfoncé sur les yeux, une enveloppe blanche à la main.
— Malloy, fit-il, la voix portant dans le hangar humide. On m'a dit que vous faisiez vos débuts. Alors je me suis dit qu'un homme sans expérience méritait un conseil de ceux qui en ont.
Il tendit l'enveloppe, sans s'approcher du camion.
— C'est pas moi qui vous veux du mal. Mais il y a quelqu'un qui vous veut du mal, et il n'aime pas les débutants qui pensent que les marais sont une cachette.
Jack prit l'enveloppe. Le papier était épais, du papier à lettres de qualité.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Une invitation. Rendez-vous demain, au quai du Harbour Master, à midi. Il veut vous parler.
— Qui ?
Cavanaugh leva la main, déjà de retour vers sa voiture.
— Vous le saurez demain. Si vous venez.
Quand le bruit du moteur s'estompa dans la nuit, Frank ouvrit la bouche, puis la referma sans proférer un mot. Sullivan descendit du camion, les mains tremblantes.
— Le Harbour Master ? souffla-t-il. C'est l'homme de O'Keefe, Jack. Son homme de paille. S'il te convoque, ce n'est pas pour un conseil.
Jack ouvrit l'enveloppe. Un seul mot, écrit à la main, en lettres serrées : « O'Keefe vous attend. »
Il ne dit rien. Mais la bouteille qu'il tenait, il la déposa lentement sur le capot du camion, comme si elle était devenue tout à coup trop lourde à porter.