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Le Syndicat d'Eau Salée

Lire le chapitre 8: The Harbor Master's Price

La pluie battait les fenêtres du bureau de la Harbor Master House, un bâtiment de briques noircies qui dominait le vieux bassin. Jack Malloy s’y tenait depuis dix minutes, feignant d’admirer une carte maritime jaunie, tandis que le capitaine Silas Vane, le maître de port, faisait durer son café au fond d’une tasse ébréchée. Vane avait la cinquantaine, un visage taillé dans le granit et des yeux qui avaient vu trop de cargaisons disparaître sans jamais poser de questions – du moins, contre une somme convenable.

– On m’a dit que vous cherchiez à naviguer de nuit, dit Vane sans lever la tête.

Jack se retourna lentement. Il avait mis sa veste de drap propre, celle qu’il réservait aux rendez-vous qui comptaient. Dans sa poche intérieure, une enveloppe de cent dollars – tout ce qui lui restait après l’achat du bateau et la première cargaison.

– On m’a dit que vous étiez un homme raisonnable, capitaine.

Vane ricana. Un bruit rauque, comme des galets qui s’entrechoquent.

– Raisonnable. C’est un joli mot. Vous voulez dire corruptible.

– Je veux dire pragmatique.

Le vieil homme posa sa tasse. Il tira une pipe de sa poche, la bourra avec soin. Le tabac sentait la pomme séchée. Dans l’ombre du bureau, une horloge de marine égrenait les secondes, chacune sonnant comme un jugement.

– J’ai vu votre frère grandir sur ces quais, Malloy. Frank est un homme droit. Mais vous… vous n’avez pas le même regard.

Jack ne cilla pas. Il sortit l’enveloppe et la posa sur le bureau entre deux registres de fret.

– Le regard n’est pas ce qui remplit les cales.

Vane ne toucha pas l’enveloppe. Il alluma sa pipe, tira une longue bouffée. La fumée dansa dans la lumière grise.

– Le problème, garçon, c’est que vous n’êtes pas le seul à payer. O’Keefe a ses arrangements. Les fédéraux ont leurs informateurs. Moi, j’ai ma retraite à protéger.

– Je ne demande pas une lune de miel. Je demande trois heures de tranquillité quand la marée est haute. Le cordon des récifs nord, entre minuit et trois heures.

– Et si les garde-côtes vous prennent en chasse dans le chenal ?

– C’est mon problème.

Vane le dévisagea longuement. Jack soutint son regard sans flancher. À l’intérieur, son cœur cognait contre ses côtes, mais il avait appris à garder la surface lisse.

– Cent dollars, c’est le tarif hebdomadaire d’O’Keefe pour deux nuits. Vous m’offrez une seule nuit pour le même prix.

Jack fit un rapide calcul mental. La cargaison de scotch valait quatre mille dollars une fois distribuée. Cent par nuit, trois nuits par semaine, cela faisait douze cents dollars mensuels. Un coût, oui. Mais sans protection, il n’y aurait pas de cargaison du tout.

– Une nuit par semaine, cent dollars. Une seconde nuit si la première rapporte.

– Et si c’est une nuit de tempête ? demanda Vane.

– Vous ne me ferez pas payer pour ce que la météo vous offre comme excuse.

Vane rit de nouveau. Cette fois, son regard s’adoucit presque imperceptiblement.

– Vous avez l’estomac pour ce jeu, Malloy. C’est rare, chez les jeunes. Ils veulent tout, tout de suite, et ils finissent au fond du port avec des semelles en ciment.

Il poussa l’enveloppe dans un tiroir fermé à clé. Le grincement de la serrure fut un accord.

– Minuit, jeudi. Les feux du chenal seront réglés pour un passage étroit. Si vous échouez, c’est sur votre tête. Si vous mouillez, vous ne reverrez plus ma porte.

Jack hocha la tête et tendit la main. Vane la serra, une poigne écrasante, un avertissement muet plus éloquent que tous les mots.

Dehors, la pluie avait cessé. Une odeur de sel et de houille montait du bassin. Frank l’attendait adossé à la bâtisse, les bras croisés. Il n’avait pas dit un mot depuis qu’ils avaient quitté le Skipjack trois heures plus tôt.

– Alors ? demanda-t-il.

– Jeudi. Minuit. Le chenal nord est ouvert.

– Et c’est tout ? Cent dollars pour une promesse ?

Jack remonta le col de sa veste. Il commença à marcher vers les entrepôts, Frank sur ses talons.

– Une promesse à cent dollars vaut mieux qu’aucune promesse du tout.

– Et si c’était un piège ? Si Vane était un homme d’O’Keefe et qu’il t’a tendu une corde ?

– Je n’ai pas vu O’Keefe dans son bureau. Je n’ai vu qu’un homme qui compte ses sous et protège sa retraite. Les mecs comme lui ne font pas de coups tordus. Ils préfèrent les arrangements.

Frank s’arrêta brusquement. Jack fit de même et se retourna.

– Qu’est-ce qu’il y a ?

– Tu décides tout, Jack. Le bateau, la route, le paiement à Vane. Tu me dis les choses après coup, comme si j’étais un matelot de pont, pas ton frère.

– Tu étais avec moi au comptoir de Bakker. Tu étais avec moi sur la mer. Je ne vois pas où tu veux en venir.

– Je veux dire que ce ne sera pas toujours comme ça. Tu parles déjà comme un patron, avec des pourcentages et des chenaux et des arrangements. Mais ce sont nos vies qu’on joue, pas juste la tienne.

Le silence entre eux était lourd. Un train de marchandises manœuvrait sur la voie qui longeait les entrepôts, grincements de métal contre métal.

– Écoute, dit Jack à voix basse. Je ne veux pas que tu sois un matelot. Mais c’est moi qui suis monté chez Bakker, c’est moi qui ai mis la maison de père en gage. Si ça tourne mal, c’est moi qui perdrai tout. Alors oui, je prends les décisions. Parce que c’est mon nom qui brûlera en dernier.

Frank le fusilla du regard, puis détourna les yeux.

– Et Molly ? Ça aussi, c’est ta décision ?

La question le prit à froid. Jack avait pensé à elle, bien sûr. Il savait qu’elle détenait des réponses sur la Calédonie, sur cette silhouette observée dans sa maison, sur les liens que sa mère entretenait avec les cargos qui ne rentraient jamais au port. Mais il ne pouvait pas se permettre de la mêler à cela, pas encore.

– Molly est un informateur, dit-il en marchant de nouveau. Pas une associée.

– C’est pour ça que tu lui montres son médaillon et que tu lui promets des explications que tu ne lui donnes jamais ? Depuis quand un informateur a besoin de serments ?

Jack ne répondit pas. Ils passèrent devant la devanture brisée d’un ancien petit commerce de plomberie. À une vitrine intacte, une affiche promotionnelle exhibait une bouteille de whisky, mais d’une marque locale de contrebande. C’était le marché, un immense réservoir souterrain, et eux se tenaient au bord de la fissure.

Il frappa à une porte de fer, trois coups rapides, deux lents. Le battant s’ouvrit sur un ouvrier aux moustaches tombantes, un débardeur nommé Mulvaney.

– Quatre hommes prêts à risquer leur cou pour huit dollars la nuit, dit Mulvaney sans les laisser entrer. C’est tout ce que je peux te promettre après ce qui est arrivé à Keegan. La peur court vite sur les quais.

Jack sortit une pièce de la poche de son pantalon et la fit cliqueter avant de la ranger.

– Je promets dix pour cent des primes pour ceux qui restent six mois. En plus des huit dollars. Je promets que leurs familles seront prises en charge si quelque chose arrive.

– Et si les fédéraux les chopent avec la cargaison dans les mains ?

– Ils diront qu’ils travaillent pour moi. Rien qu’à moi.

Mulvaney le scruta longuement. Finalement, il ouvrit la porte en grand.

– Je te les donne. Mais je ne veux pas avoir à te regarder dans les yeux quand tu devras leur annoncer qu’on t’a fauché ton empire.

Quatre heures plus tard, Jack avait fait boire de la bière dans une arrière-salle aux huit hommes de Mulvaney. Frank avait préparé les caisses de scotch dans la cale, sous des filets de pêche et du matériel de réparation. La distribution commencerait après la tombée de la nuit.

Dans la rue, tandis que la première équipe remontait le quai pour repérer les chemins vers les speakeasies, Jack sentit un poids désagréable sous sa veste. Il plongea la main dans la poche intérieure et en retira un papier plié, glacé, qui n’y était pas avant.

Il l’ouvrit : une carte de visite gravée au nom de Daniel O’Keefe, avec, au dos, une écriture anguleuse :

*« Félicitations pour le marché de jeudi. Nous parlerons après. — D.O. »*

Jack garda la carte une minute, la tournant entre ses doigts. Le visage de Keegan lui revint, pâle et disparu. L’ombre dans sa maison, les yeux perdus de Sullivan.

Il glissa la carte dans sa chaussure, contre sa peau, là où personne ne chercherait.

Rien ne se passait sur ce port sans que l’homme qui le possédait réellement ne l’apprenne. Il regarda les hommes disparaître dans la brume froide.

Et lui restait là, au bord de l’eau, avec le goût du danger qui montait du vieux quai. Pas une menace. Pas encore. Une promesse de règles à venir, écrites par quelqu’un d’autre.

Il sourit.

On verrait bien qui les appliquerait.