Le Syndicat d'Eau Salée
Lire le chapitre 9: The Speakeasy Queen
La pluie s'était arrêtée vers minuit, laissant les rues de Bayport luisantes comme du cuir humide. Jack marchait vite, le col de son manteau relevé, une caisse de scotch calée sur l'épaule. Derrière lui, deux hommes de l'équipage portaient chacun deux autres caisses, les muscles tendus sous la toile de jute.
La première adresse était une ancienne cordonnerie sur Mulberry Street. Trois coups, une pause, deux coups. La porte s'ouvrit sur un homme au visage couturé qui les fit entrer sans un mot. À l'intérieur, une salle de jeu clandestine sentait le cigare froid et le gin renversé. Le barman, un dénommé Ricci, goûta le scotch d'un doigt, hocha la tête, et compta les billets sans sourciller.
C'était trop simple. Jack le savait. Chaque bouteille vendue dans cette arrière-salle était une bouteille que Daniel O'Keefe ne vendait pas. Et O'Keefe savait déjà pour jeudi.
La deuxième adresse était un club privé sur Beacon Hill, la troisième un speakeasy caché derrière une poissonnerie du port. À chaque fois, le rituel se répétait : toque, échantillon, paiement. Jack surveillait la rue, le visage impassible, mais son esprit travaillait sans relâche à calculer les marges, les risques, les neutralités.
Il leur restait quarante-cinq caisses à écouler avant l'aube.
— On arrête là, dit-il aux hommes alors qu'ils atteignaient l'embarcadère sud.
— Mais on a encore livré que la moitié, protesta le plus jeune, un débardeur nommé Kehoe.
— Et on a livré assez pour que personne ne sache exactement combien on a. C'est comme ça qu'on reste vivants.
Les hommes grognèrent mais obéirent. Jack leur donna quarante dollars chacun avec instruction de boire ailleurs que dans Bayport et de rentrer un par un. Quand ils furent partis, il resta seul sur le quai, respirant l'air salé qui montait des eaux noires.
— Tu fais toujours tes comptes tout seul, à ce que je vois.
La voix le fit pivoter. Molly se tenait à dix pieds, adossée à un rouleau de cordage, une cigarette entre les doigts. Son manteau bleu était ouvert sur une robe verte qui semblait trop chère pour la fille d'un pêcheur.
— Qu'est-ce que tu fais ici à cette heure ? demanda Jack.
— Je savais que tu livrerais cette nuit. Les nouvelles courent vite sur le port quand un bateau décharge du scotch français.
— Les nouvelles devraient pas courir du tout.
Molly écrasa sa cigarette sous son talon et s'approcha. Sa main s'attarda une seconde sur le bras de Jack avant de tomber.
— J'ai pas dormi depuis deux jours à cause de ce que je dois te dire. Et j'ai pas envie de le dire sur un quai à trois heures du matin.
Jack la dévisagea. Il pensa au médaillon de sa mère, glissé dans la poche de sa veste, brûlant comme une accusation muette.
— Où ?
— Il y a un endroit qui n'ouvre qu'à l'aube. Suis-moi.
Ils marchèrent à travers des ruelles qui sentaient le poisson mort et l'alcool renversé. Molly marchait vite, comme quelqu'un qui connaît chaque ombre du quartier. Elle s'arrêta devant une porte peinte en rose, sans enseigne, au-dessus d'un escalier menant à un sous-sol.
— C'est à toi ? demanda Jack.
— C'est pas à moi. Mais je connais la propriétaire.
Elle frappa cinq fois selon un rythme précis. La porte s'ouvrit sur une femme d'une cinquantaine d'années, des cheveux gris ornés d'un ruban violet, des yeux vifs qui semblaient tout mesurer en un regard.
— Molly Mahoney, comme un billet à ordre qui revient toujours. Entre, et amène ton dauphin.
— Son dauphin ? murmura Jack en descendant l'escalier.
— Tu comprendras dans une minute.
L'intérieur était un salon élégant, des murs tapissés de velours prune, des lampes de cuivre qui jetaient une lumière dorée. Une trentaine de tables, la plupart vides à cette heure, mais une dizaine d'hommes et de femmes en tenue de soirée buvaient encore au comptoir. Tous se retournèrent quand Jack entra.
— Ne fais pas attention à eux, dit la femme en refermant la porte derrière lui. Ce sont des habitués. Ils ont vu bien plus intéressant que toi passer par ici.
Elle se présenta comme Mme Ellsworth, mais tout le monde l'appelait la Reine. Elle les conduisit à une table de coin, servit trois verres de vin rouge, puis s'assit avec une grâce qui contredisait ses mains rugueuses d'ancienne blanchisseuse.
— Molly m'a parlé de toi, Jack Malloy. Elle dit que tu as quelque chose que mes clients voudraient.
— Il y a beaucoup de gens qui ont des choses que vos clients voudraient, répondit Jack.
— Mais ils n'ont pas ton bateau. Et ils n'ont pas la qualité de ce que tu transportes. J'ai goûté à ton scotch, par l'intermédiaire de Ricci. C'est du Glenfarclas véritable. Pas du sirop de pomme de terre frelaté comme ce que vend O'Keefe.
Le nom d'O'Keefe flotta entre eux. Jack garda le visage neutre, mais Molly dut le sentir, car sa main trouva la sienne sous la table.
— Mme Ellsworth peut t'aider, dit Molly. Elle a des contacts dans les meilleurs clubs et hôtels de la côte. Pas des arrière-salles de quartier, mais des endroits où le champagne coule pour des gens qui paient en or.
— Qu'est-ce que vous voulez en échange ?
La Reine sourit, révélant une dent en or qui étincelait sous la lampe.
— Une exclusivité sur mes établissements. Cinq clubs, deux hôtels, et un casino à Providence. Je t'achète cinq cents caisses par mois, à ton prix, à condition que tu ne vendes à personne d'autre dans mes cercles.
— O'Keefe va pas aimer.
— O'Keefe me doit déjà trois mois de fourniture et deux clients qu'il a laissé tomber quand son dernier chargement a coulé. Je ne lui dois rien, et il le sait.
Jack réfléchit. Cinq cents caisses par mois, c'était multiplier par dix son opération actuelle. C'était devoir charger plus, corrompre plus, risquer plus. C'était aussi couper la tête du serpent avant même qu'il ne frappe.
— J'ai besoin de savoir qui vous êtes vraiment, dit-il. Pas juste ce que vous me racontez.
La Reine échangea un regard avec Molly. Ce fut ce regard, plus que les mots qui suivirent, qui fit monter un frisson dans la nuque de Jack.
— Je m'appelle Margaret Ashworth, dit-elle calmement. Mon mari est président du conseil municipal de Providence, et ma famille a financé la moitié des quais sur lesquels tu as travaillé. Je n'ai pas besoin de ton bateau, Jack. J'ai besoin d'un homme qui comprend le prix de la confiance. Et j'ai bien l'impression que tu commences à comprendre le mien.
Jack sentit le médaillon contre sa poitrine, comme si la mère de Molly appelait depuis la mer.
— Et le lien avec Molly dans tout ça ?
Molly ouvrit la bouche, mais la Reine l'arrêta d'un geste.
— Ça, c'est l'histoire de Molly à raconter. Pas la mienne. Mais je te dirai ceci : elle n'a pas pris trois risques pour toi ces derniers jours parce qu'elle espère recevoir un pourcentage. Elle croit que tu es différent. J'espère pour elle qu'elle a raison.
Jack se tourna vers Molly. Son visage, éclairé par la lumière de cuivre, était tendu, vulnérable comme il ne l'avait jamais vu.
— Pourquoi tu fais ça ? demanda-t-il doucement.
— Parce que mon père travaillait pour un homme comme toi. Et qu'il est mort parce que cet homme l'a trahi pour une affaire plus importante. Je ne veux pas être celle qui regarde un autre homme se faire écraser par O'Keefe sans rien faire.
La salle avait commencé à se remplir doucement, des silhouettes en robes de soirée et costumes sombres descendant l'escalier. Jack se leva, pensa à son père, à la maison hypothéquée à l'O'Malley, à Frank qui attendait sur le bateau avec un ressentiment qui mûrissait.
— Deux cent cinquante caisses par mois pour commencer, dit-il. Si vous voulez cinq cents, il faut que je survive assez longtemps pour les produire. Et pour ça, j'ai besoin que vous me disiez ce que vous savez sur O'Keefe. Tout ce que vous savez.
La Reine sourit et leva son verre.
— Je savais que tu négocierais. Assieds-toi, Jack Malloy. On a beaucoup à se raconter avant l'aube.
Jack se rassit, mais il gardait son manteau sur les épaules. Dans sa chaussure, le carton d'O'Keefe semblait peser plus lourd que jamais.