Le Télégraphe de Fer
Lire le chapitre 30: The Richmond Gambit
La nuit pesait sur Richmond comme une couverture de plomb. Elias longeait les ruelles boueuses, le col de son manteau relevé, les semelles croustillant sur le gravier gelé. Il avait traversé la ville en évitant les patrouilles, les yeux fixés sur les fenêtres éclairées où l'on préparait encore la défense d'une capitale qui sentait déjà la fin.
La maison de Mary Wilkes se dressait au bout d'une impasse, une bâtisse modeste aux volets clos. Elias frappa trois coups espacés, puis deux rapides. Il attendit, le souffle court. La porte s'entrouvrit sur un visage de femme marqué par les années de guerre, des yeux qui avaient vu trop de mensonges pour encore s'étonner d'un homme qui frappait à la nuit tombée.
— Mary. Il faut que vous m'aidiez.
Elle le fit entrer sans un mot, refermant le verrou derrière lui. La pièce sentait la cire et le linge propre. Sur la table, une bougie consumée à moitié éclairait des lettres ouvertes, des compte-rendus qu'elle n'avait pas encore brûlés.
— Vous êtes fou de venir ici, Elias. Grey a des yeux partout, même dans les ruelles où les rats eux-mêmes n'osent plus circuler.
— C'est justement pour ça que j'ai besoin de vous. Vous seule pouvez lui transmettre un message sans éveiller les soupçons.
Mary croisa les bras, le menton relevé. Ancienne infirmière, veuve de guerre, elle avait aidé Elias à plusieurs reprises depuis qu'il avait compris que Grey dirigeait son réseau de contrebande depuis Richmond même. Elle ne posait pas de questions inutiles, mais elle savait lire entre les lignes.
— Quel genre de message ?
— Je veux lui proposer un marché. Une dernière chance de sauver ce qui reste de son réseau. J'ai des preuves, des documents qui détruiraient tout ce qu'il a bâti depuis trois ans, mais je suis prêt à les échanger contre ma vie et un passage sûr vers le nord.
Le regard de Mary se durcit.
— Vous ne pensez pas qu'il acceptera, n'est-ce pas ?
— Non. Mais il viendra. Grey est trop arrogant pour ignorer une offre. Il voudra me voir souffrir, me prendre ces documents de ses propres mains.
— Et quand il viendra, il ne sera pas seul.
Elias sortit de sa poche une liasse de papiers pliés, usés aux coins. Il les posa sur la table entre eux, sans les lâcher tout à fait.
— C'est pour ça que vous devez lui remettre ceci en main propre. Un mot de ma part, avec les conditions du rendez-vous. Et vous lui direz que si je ne reviens pas à l'aube, un journaliste de Washington publiera l'intégralité de son réseau — noms, itinéraires, contacts, livraisons. Tout.
Mary saisit le mot, le déplia. Ses lèvres remuèrent en silence. Puis elle releva les yeux, une lueur trouble dans le regard.
— Vous voulez qu'il vienne vous tuer.
— Je veux qu'il vienne. Le reste, je m'en charge.
— Et ces documents ? Votre chantage ?
Elias sourit, un rictus sans joie.
— C'est la seule monnaie que Grey comprend. Il sait que Pierce publiera. Il tentera de l'arrêter, mais il sait aussi que d'autres copies existent. Sa seule option est de négocier avec moi.
— Ou de vous faire taire avant l'aube.
— Exactement.
Mary rangea le mot dans son corsage, sous son châle. Elle attrapa son manteau accroché près de la porte.
— Où le rendez-vous ?
— L'ancien champ de bataille de Manassas, là où tout a commencé. Les ruines du moulin, près de la rivière. Il m'a lancé un défi : apporter une pelle pour creuser ma propre tombe. Je lui offrirai la sienne.
Mary hésita une seconde, la main sur la poignée.
— Elias, il vous tuera. C'est un lâche, il ne viendra pas seul, et il ne vous laissera pas parler.
— Je le sais. C'est pour ça que j'ai besoin que vous soyez à distance, avec un pistolet chargé et un cheval prêt.
— Vous me demandez de tirer sur un général confédéré ?
— Je vous demande de me couvrir si les choses tournent mal.
Elle le dévisagea longuement, puis hocha la tête lentement.
— Je le ferai. Mais pas pour vous, Elias. Pour mon fils, mort à Fredericksburg parce que Grey a vendu nos positions pour quelques dollars en or.
Elle ouvrit la porte, jeta un coup d'œil dans la ruelle déserte, puis disparut dans la nuit.
Elias resta seul dans la maison silencieuse. Il compta les secondes, les minutes. Sur la table, les documents attendaient. Il les prit, les relut une dernière fois — des lettres de Grey à ses contacts à Wilmington, des reçus de coton échangé contre des armes anglaises, des listes de bateaux qui traversaient le blocus avec des marchandises interdites. De quoi pendre Grey dix fois, de quoi déshonorer sa famille et effacer son nom des livres d'histoire.
Il replia le tout, le glissa dans sa veste. Il sortit par la porte de derrière, traversa un petit jardin gelé, et se fondit dans l'obscurité.
Une heure plus tard, il atteignait la lisière du bois qui surplombait Hartman's Mill. Le moulin était silencieux, la roue immobile dans l'eau sombre. Une lumière filtrait par la fenêtre de l'opérateur. Jenkins, sans doute, qui montait la garde sur le fil privé de Grey.
Elias contourna le bâtiment par le nord, suivant la berge. Il connaissait chaque arbre, chaque pierre de ce terrain — il y avait posé les poteaux télégraphiques, quatre ans plus tôt, quand la ligne avait été tirée de Manassas à Richmond. C'était son travail, son métier, sa trahison. Il avait aidé à construire cet empire de cuivre et de bois, et ce soir il allait le brûler.
Le rendez-vous était fixé à minuit, aux ruines du moulin de l'ancien champ de bataille, à dix minutes de marche. Il avait du temps. Il s'accroupit dans les fourrés, sortit son pistolet, vérifia la charge. Puis il attendit, les yeux fixés sur la lumière de Hartman's Mill, guettant un signe que Mary avait transmis le message.
Elle apparut vingt minutes plus tard, silhouette sombre qui longea la route puis bifurqua vers le moulin. Elias la vit parler à Jenkins par la fenêtre, tendre un papier, repartir. Jenkins disparut un instant, puis la lumière s'éteignit.
Elias retint son souffle. Si Jenkins transmettait le message à Grey sur le fil privé, la réponse arriverait dans les minutes suivantes. Il compta. Soixante secondes. Deux minutes. Quatre.
Le fil vibra.
Elias ne pouvait pas entendre les signaux, mais il savait. Il sentit dans sa chair le crépitement des premières lettres, l'alphabet de Morse qui courait dans le cuivre comme un venin. Grey répondait.
La lumière se ralluma dans le moulin. Jenkins apparut à la porte, agita une lanterne deux fois vers le sud.
Elias se releva, le cœur battant. Le piège était tendu. Grey viendrait, et il ne viendrait pas seul — mais Mary était en place, deux pistolets dans sa sacoche et un cheval sellé dans une grange abandonnée à un quart de mille.
Avant de partir vers les ruines, Elias fit un détour par Hartman's Mill. Jenkins l'entendit approcher, sortit, le pistolet au poing.
— C'est vous, l'homme de Grey ?
— C'est moi.
Jenkins baissa son arme, le visage tendu.
— Il a répondu. Il sera là à minuit. Et il a dit qu'il apportait sa propre pelle.
— Je n'en attendais pas moins.
Elias s'approcha de la porte du moulin. Il vit le poste télégraphique, la batterie, la bobine de fil.
— Vous êtes un bon opérateur, Jenkins. Mais vous servez le mauvais camp.
— Je sers mon pays.
— Votre pays vous vend comme du bétail. Grey a détourné plus de coton et d'armes que l'armée n'en a vu en deux ans. Et quand la guerre sera terminée, il sera riche pendant que vos fils mourront de faim dans les ruines.
Jenkins serra les mâchoires, mais ne répondit pas. Elias sortit une feuille de sa poche, la posa sur le bureau.
— Si je ne reviens pas, envoyez ce message à Washington. C'est une copie des preuves contre Grey. Le journaliste Samuel Pierce sait quoi en faire.
Jenkins regarda la feuille, hésita.
— Pourquoi me faites-vous confiance ?
— Parce que vous avez un fils, lui aussi. Et parce que vous savez que ce que je raconte est vrai.
Elias tourna les talons et disparut dans la nuit.
Derrière lui, Jenkins resta un long moment immobile, la feuille dans la main. Puis il la glissa dans sa poche et souffla la lanterne.
Elias marchait vers le nord, vers les ruines de l'ancien moulin. Le ciel était dégagé, les étoiles froides. La pleine lune se lèverait dans deux jours, éclairant la campagne d'une lumière blanche et crue. Mais cette nuit, l'obscurité était épaisse, presque amicale.
Il pensa à Mary, à son fils mort. À Pierce, qui attendait à Washington avec les originaux. À Grey, qui venait creuser la tombe d'un autre homme. Il pensa à son frère, mort sur cette même terre, mort parce que Grey avait vendu les positions confédérées à un acheteur fédéral pour la somme de trois mille dollars en or.
Elias compta les mots qu'il allait dire, les accusations qu'il allait lancer, la confession qu'il allait arracher. Grey était vaniteux, cruel — et bavard. Face à un homme condamné, il aimerait se vanter.
En atteignant les ruines, Elias s'arrêta. Le moulin n'était plus qu'un squelette de poutres calcinées, dressé contre le ciel noir. Une pelle était plantée dans la terre meuble, à l'endroit même où son frère était tombé.
Elias sourit dans l'obscurité. Il avait apporté son propre outil. Un stylo, un carnet, et un fil invisible qui enregistrait chaque mot prononcé dans un rayon de dix pieds.
Il se posta derrière une poutre effondrée, attendit.
À minuit moins une, il entendit les chevaux.
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