Le Télégraphe de Fer
Lire le chapitre 6: A Chance Encounter
Le wagon bringuebalant ralentit dans un grincement de ferraille, et Elias Crane descendit sur le quai poussiéreux de Gordonsville. La chaleur de l’après-midi de Virginie collait à sa chemise comme un suaire. Il n’avait pas dormi depuis Manassas, pas vraiment. Le livre de comptes de Silas Grey pesait contre sa poitrine, caché sous la toile de son manteau, chaque page tournée dans sa mémoire comme une accusation.
La gare était presque déserte. Un quart d’heure avant son train pour Richmond, il poussa la porte d’une taverne basse, la « Roue Cassée », où l’ombre sentait la bière éventée et le tabac froid. Il commanda un verre d’eau-de-vie qu’il ne but pas, s’assit dos au mur, et sortit le médaillon de sa poche.
L’or était tiède sous son pouce. « A.C. » gravé d’une main délicate. Le portrait de la femme — T. — le regardait de ses yeux clairs, figée dans un sourire que la guerre avait sans doute effacé. Andrew avait-il tenu ce médaillon ? L’avait-il caché parmi ses effets avant de mourir sous les coups, à Camp Sumter, pour avoir tenté d’envoyer un message sur les livraisons d’armes ? Elias referma le poing autour du métal.
— Belle pièce, dit une voix près de son épaule.
Elias leva les yeux. Un homme maigre, la barbe mal rasée, le col de son uniforme bleu retourné — un déserteur de l’Union, sale et nerveux — s’était glissé sur le banc en face de lui. Il avait une bouteille à moitié vide à la main et un regard qui cherchait quelque chose à vendre.
— Je ne cherche pas compagnie, dit Elias.
— Et moi je ne cherche pas à la donner. Mais vous avez l’air d’un homme qui cherche des réponses.
Elias rangea le médaillon. — Qu’est-ce qui vous fait croire ça ?
L’autre haussa les épaules, but une gorgée. — Les hommes qui regardent un portrait de femme dans une taverne de routard ne sont pas là pour le paysage. Ils cherchent quelqu’un. Ou quelque chose. Parfois les deux.
Elias fit tourner son verre entre ses doigts. Le train pour Richmond partait dans dix minutes. Il n’avait pas de temps à perdre avec un fuyard.
— Vous connaissez un nom, peut-être. « Grey ». Silas Grey.
Le déserteur tiqua. Sa pomme d’Adam monta et descendit. Il posa sa bouteille, jeta un coup d’œil vers la porte, puis se pencha par-dessus la table.
— Vous voulez parler de Grey ? Le banquier de Richmond ?
Elias garda un visage de pierre. — Je veux parler des fusils.
La main du déserteur se contracta sur la bouteille. — Qui vous a dit ça ?
— Personne. J’ai vu des marques. Des caisses. J’essaie de comprendre qui les payait.
Le déserteur hésita. Ses yeux firent le tour de la salle, s’attardèrent sur les deux fermiers ivres au comptoir, sur le serveur qui essuyait des verres derrière le bar. Puis il se rapprocha encore, sa voix réduite à un souffle.
— J’ai déserté près de Harrisburg, au début du printemps. Nous étions postés le long du Potomac, à garder un dépôt de ravitaillement. Une nuit, des types en civil sont arrivés avec une charrette. Pas de grades, pas de laissez-passer. Mon lieutenant — un gars de Philadelphie, du nom de Brennan — il les a laissés charger trois caisses marquées « matériel médical ». Mais j’ai vu les planches, monsieur. J’ai soulevé un coin. C’étaient des carabines Enfield, neuves, graissées, avec le numéro estampé sur la culasse.
— Et qu’est-ce que ça avait à voir avec Grey ?
— Le payeur. Le type en civil qui signait les reçus. Il avait un anneau en or avec un sceau — un oiseau, peut-être un aigle. Et quand le lieutenant Brennan l’a appelé par son nom, il a dit « M. Grey ne tolérera pas de retard ». Exactement comme ça. « M. Grey ». Pas de prénom, pas de société. Juste « M. Grey ».
Elias sentit son pouls s’accélérer. — Vous avez vu son visage ?
— À moitié. Il portait un chapeau bas et un cache-col, même par temps chaud. Mais assez pour reconnaître la voix si je l’entendais. Vous comprenez, monsieur ? Je vends des informations, maintenant. C’est tout ce qui me reste.
Il tendit la main, paume ouverte. Elias ignora le geste.
— Les armes étaient destinées à qui ? L’Union ou la Confédération ?
Le déserteur ricana. — Les deux, je crois. C’est le plus étrange. C’est pour ça que j’ai fichu le camp. On ne sait plus qui tire sur qui, à la fin. Un jour on livre à nos propres magasins, le lendemain on croise des Confédérés avec les mêmes numéros de série dans les mains. La guerre devient un marché, monsieur. Et Grey en tient les cordons de la bourse.
Elias digéra l’information. Grey finançait des deux côtés. Cela changeait tout — ou peut-être rien. Un homme qui armait les deux armées n’était pas un patriote, ni même un traître. C’était un entrepreneur de la mort, qui se moquait des couleurs.
— Et Camp Sumter ? demanda Elias, la voix plus dure qu’il n’aurait voulu.
— Le camp de prisonniers en Géorgie ?
— Oui.
Le déserteur secoua la tête. — Je n’y suis jamais allé. Mais j’ai entendu des choses. Des types qui en sont revenus, des échanges de prisonniers, ils racontaient que certains gardiens étaient payés par des gens de Richmond pour « régler des comptes » avec des prisonniers particuliers. Pas des soldats ordinaires. Des messagers. Des hommes qui savaient trop de choses.
« Éliminer le messager », avait écrit Grey dans son livre de comptes. Les mots résonnèrent dans le crâne d’Elias comme un glas.
— Ce n’était pas une bataille, murmura-t-il pour lui-même.
— Pardon ?
Elias se leva. Il jeta une pièce sur la table pour le verre qu’il n’avait pas touché. Le déserteur se leva aussi, la main tendue encore.
— Et mon paiement ? J’vous ai donné des noms, des dates, des lieux. J’ai besoin de quoi manger, monsieur. J’suis à découvert.
Elias fouilla sa poche et tendit deux pièces d’or. Le déserteur les fit disparaître avec une rapidité de pickpocket. Il sourit, révélant des dents jaunies.
— Vous êtes un homme juste, monsieur. Que Dieu vous garde.
— Que Dieu garde ceux qui ne vendent pas des fusils aux deux camps pour que d’autres meurent, répondit Elias.
Il se dirigeait vers la porte quand un éclat de verre retentit derrière lui. Il se retourna. Le déserteur était affalé sur la table, la tête penchée, comme s’il s’était endormi d’un coup. Une tache sombre s’élargissait sur sa chemise grise, sous l’omoplate gauche.
Un homme en manteau sombre, debout près de la porte arrière, abaissa un pistolet à barillet. Le serveur poussa un cri. Les fermiers plongèrent sous le comptoir. Elias resta figé, le temps d’une seconde d’éternité.
Les yeux du tireur croisèrent les siens. Le chapeau à bords larges, le cache-col remonté jusqu’au nez, mais les yeux — des yeux gris acier, sans âge, sans émotion — semblèrent reconnaître quelque chose dans le regard d’Elias. Puis l’homme recula dans l’embrasure de la porte et disparut dans la lumière crue de l’après-midi.
Elias s’élança. Il franchit la porte arrière en deux enjambées, le soleil l’aveuglant une seconde. La ruelle était vide. Un rideau de poussière retombait au loin, vers les entrepôts. Il courut jusqu’au coin, ne vit personne.
Quand il revint dans la taverne, le déserteur était mort. Ses yeux grands ouverts regardaient les poutres basses du plafond. Elias ferma doucement ses paupières d’un revers de main — un geste qu’il avait appris sur les champs de bataille, pour les hommes que la guerre laissait derrière elle.
Son regard tomba sur la bouteille renversée. Quelque chose était glissé sous la base — un morceau de papier plié, jauni, scellé d’une goutte de cire noire. Elias le ramassa, brisa le sceau. Quatre mots, d’une écriture fine qu’il connaissait trop bien — celle qu’il avait vue dans le livre de comptes.
« Le messager est venu. »
Elias releva la tête, le papier froissé dans son poing. Le train pour Richmond sifflait au loin, appelant les voyageurs. Mais la portée de ce que venait de lui révéler ce mourant — Grey armant les deux camps, payant des assassins jusque dans les camps de prisonniers, éliminant les témoins sur les routes de Virginie — dépassait désormais une simple dette personnelle. Son frère n’était pas mort pour une livraison d’armes. Il était mort pour avoir découvert un système. Un système qui n’avait ni drapeau, ni frontière, ni fin.
Il glissa le papier dans sa poche, près du médaillon d’Andrew. Puis il s’engagea d’un pas ferme vers la gare, chaque battement de son cœur contre le livre de comptes de Grey comme un compte à rebours.