Le Voile Abyssal
Lire le chapitre 10: The Scar
La descente s’achevait sur une plateforme métallique rouillée par l’humidité saline. L’échelle vibrait encore sous mes gants quand mes bottes touchèrent le sol de la galerie d’excavation. Ici, le silence n’était plus seulement anormal — il était total. Pas de bourdonnement de machines, pas de ventilation. Rien que ma propre respiration dans le casque et le battement sourd de mon cœur.
J’allumai ma lampe frontale. Le faisceau balaya une caverne artificielle large comme un hangar, creusée à même la roche basaltique. Au centre, telle une cicatrice verticale dans la chair du plancher océanique, la foreuse trônait, immobile, son bras télescopique pointé vers les profondeurs. Sa mèche, grande comme un homme, était encore enfoncée dans le sol, comme si l’on avait abandonné l’opération en plein travail.
Mais ce n’était pas la machine qui retint mon attention.
Les murs. Toute la surface de la galerie — roche, métal, câbles, panneaux de contrôle — était recouverte d’une matière organique, d’un gris-violacé translucide, parcourue d’un réseau de veines plus sombres qui pulsaient lentement. Comme une respiration. Comme un cœur posé sur la pierre.
Je m’approchai, le souffle court. La matière avait l’aspect d’un cartilage vivant, souple sous la pression si je l’avais touchée. Je ne la touchai pas. Ma main gantée serra plus fort la barre de mon pied-de-biche, seul outil que j’avais pu dégoter dans la soute technique.
Au-delà de la foreuse, un cercle de spots à LED encadrait une zone dégagée. Le sol y était d’un noir plus profond, l’extraction avait eu lieu ici. Une cuve de confinement — large comme une baignoire industrielle, haute comme ma taille — trônait au centre. Sa porte vitrée était ouverte. Vide.
Le contenant était vide. L’échantillon avait été prélevé, et il avait colonisé l’ensemble de la station.
Un frisson me parcourut la nuque, là où le col de ma combinaison rencontrait la peau. Je me forçai à respirer lentement, à garder l’esprit clair. Le filtre de mon masque était censé bloquer les particules aéroportées. Censé. Le mot résonnait en moi comme un glas.
Je fis le tour de la cuve. Des tuyaux y étaient encore branchés, des câbles de capteurs pendouillaient, arrachés. Quelqu’un — ou quelque chose — était sorti de là de manière brutale. La vitre était fêlée de l’intérieur.
Sur la console adjacente, un écran affichait encore une courbe vitale, plate, datée de quatorze jours. Dessous, sur le clavier, une petite étiquette noire portait le nom du docteur Voss.
Un mouvement accrocha mon regard au sol. Une ligne de mucus grisâtre, épaisse comme mon pouce, filait depuis la cuve ouverte vers un tunnel latéral creusé dans la roche, plus sombre que le reste. Elle disparaissait dans l’ombre, comme une autoroute luisante vers les profondeurs. Vers la faille.
Le Scar.
Mes doigts trouvèrent le bord d’une plaque d’aluminium fixée au mur. On y avait peint en lettres tremblées, d’une peinture rouge qui avait coulé : « NE PAS PRENDRE CE QUI A ÉTÉ TROUVÉ ». Une seconde phrase, plus bas, d’une écriture différente, plus fine, presque fébrile : « ILS SONT TOUS DANS LE FIL. NE RÊVE PLUS. »
Je restai un instant immobile devant ces mots. « Ne rêve plus ». Ce n’était pas une phrase de technicien. C’était une phrase de quelqu’un qui avait vu autre chose. Quelqu’un qui avait résisté.
Je longeai la paroi de la galerie, ma lampe balayant les angles. La matière gris-violacé s’y faisait plus dense à mesure que je m’éloignais de la foreuse, gagnant le plafond en volutes épaisses, comme des stalactites inversées. Elles émettaient ça et là des lueurs bioluminescentes, faibles, aléatoires — une communication que je ne pouvais déchiffrer.
C’est à cet instant que je vis le gant.
Il gisait au sol, à une dizaine de mètres de la cuve, comme abandonné en pleine course. Un gant de plongée, orange, usé au niveau des articulations. Ma gorge se serra. Sur son poignet, une étiquette plastifiée portait un nom imprimé que je connaissais trop bien : Dr. É. VOSS.
Je m’accroupis près du gant, tendis une main hésitante. Le gant était intact, mais à l’intérieur, quelque chose bougeait. Une masse sombre, compacte, qui épousait la forme d’une main. Je le retournai. Des filaments fins, pareils à ceux que j’avais vus filer entre les membres de l’équipage au mess, s’échappaient du poignet du gant et s’enfonçaient dans le sol de la galerie, y traçant des racines grêles.
Ils l’avaient prise. Elle avait couru, elle avait lâché son gant — ou il avait été arraché — et le réseau avait poussé dedans.
Je me relevai brusquement, le cœur battant un rythme trop rapide. La galerie entière semblait respirer autour de moi. La pulsation des veines sur les murs s’accéléra imperceptiblement, comme si elle répondait à ma propre panique. Le temps que je comprenne ce qui se passait, une sensation diffuse s’empara de moi : quelque chose d’ancien, de patient, en train d’écouter.
Pas le chant. Pas ce bourdonnement sourd qui m’avait happé au mess. Rien d’aussi grossier. C’était plus subtil — une attention posée sur moi, comme un œil invisible qui se serait enfin tourné vers une figure familière. Et dans cette attention, il y avait quelque chose de reconnaissable. Quelque chose qui me connaissait.
Le nom, Japhet, résonna dans ma tête, pas en écho de la voix déformée du système d’interphone, mais comme un souvenir. Comme une évidence. Comme si ce nom n’avait jamais cessé de vivre ici, sous la surface, tant que l’on m’avait laissé venir.
La matière sur le mur proche se souleva, une protubérance molle qui s’étira vers moi, pareille à une main qui se tend.
Je reculai d’un pas. Le pied-biche se leva devant moi, geste inutile contre une chose sans os.
La protubérance s’arrêta à un mètre de mon casque. Elle trembla, puis s’ouvrit en pétales humides. À l’intérieur, quelque chose brillait. Une tache lumineuse, plus intense que la bioluminescence environnante. Une forme ronde, à peine plus grosse qu’un œil.
Je la regardai. Elle me regarda.
Et puis, une voix — pas dans l’air, pas dans l’interphone, mais à l’intérieur de mon propre crâne — prononça, avec la voix claire et fatiguée de ma mère morte depuis dix ans :
« Il faut que tu descendes, Jack. Il ne reste que toi. »
Je clignai des yeux. La pulsation des murs ralentit. La protubérance se rétracta, rentra dans la paroi, ne laissant qu’une cicatrice subtile sur la chair grise.
Le gant de Voss, à mes pieds. Si je le laissais là, je pouvais encore remonter. Je pouvais encore revenir vers l’échelle, vers le sas, vers une porte de sortie hypothétique. Mais les mots résonnaient encore en moi, et ils ne venaient pas du réseau. Ils venaient de ma propre mémoire. Ma mère avait dit ça, un jour, dans un hôpital, à propos de mon frère. « Il faut que tu descendes. Il ne reste que toi. »
L’organisme ne me connaissait pas par des fichiers. Il me connaissait par mes souvenirs. Il avait digéré Riley, et maintenant il savait tout de moi.
Je ramassai le gant. À l’intérieur, mes doigts rencontrèrent une forme plate et rigide — un écran de données, un calepin électronique. Je le glissai dans ma poche de poitrine et remis le gant à sa place, non sans y avoir repéré une fine entaille le long de l’index.
La faille, le Scar, s’ouvrait devant moi dans le plafond bas de la galerie. Ses bords étaient tapissés de la même chair gris-violacé, et je compris maintenant que le tunnel n’avait pas été creusé par la foreuse seule. L’organisme avait élargi le passage. Il m’attendait, comme il attendait tous les autres.
Je mis une main sur la paroi du tunnel, là où la chair pulsa une fois, forte, comme un battement de cœur en guise de bienvenue.
Puis je me rappelai le visage de Snake Dubois dans la coursive, son regard lucide une seconde avant la chute : « Ils ne veulent plus qu’on les sauve. » S’ils ne veulent plus de la surface, peut-être parce que la surface n’a déjà plus rien à leur offrir.
Je commençai à ramper dans le passage étroit qui menait aux profondeurs du Scar. Derrière moi, la galerie d’excavation retomba dans un silence épais, à peine troublé par le lent pouls de la matière sur les murs.
À mi-chemin, l’écran de données de Voss vibra dans ma poche. Un message, d’une ligne, apparut :
« Vous lisez ceci quelque part entre mon époque et la vôtre. Si vous êtes vivant, c’est qu’ils vous ont laissé passer. Ce n’est pas une bonne nouvelle. Arrêtez-vous maintenant. Ne suivez pas la voie. Le réseau s’étend pour compléter le cercle — et vous en êtes le quatorzième. Il ne vous reste qu’un choix : rejoindre ou rompre. Mais sachez ceci : ceux qui rejoignent sont encore eux-mêmes. Ceux qui rompent, nous ne savons pas ce qu’ils deviennent. »
Le message s’effaça, remplacé par un unique mot, tapé en lettres majuscules :
« CHOISISSEZ. »
Je restai là, immobile, dans l’étroit boyau, le souffle court, une main posée sur le froid humide de la chair qui m’enserrait de toutes parts.
Le choix. Riley n’avait probablement pas eu d’autre option que de suivre. Moi, j’avais encore mes jambes, mon masque, mon filtre peut-être défaillant, et ma colère.
Je rampai plus loin.