Le Voile Abyssal
Lire le chapitre 9: The Hive
Le sas de la coursive B s’ouvrit dans un soupir hydraulique qui me parut assourdissant après le silence des niveaux inférieurs. Je restai immobile une longue seconde, la lampe de mon casque balayant l’obscurité devant moi. Le corridor s’élargissait ici, les parois métalliques laissant place à des panneaux de composite aux reflets mats, et l’air — cet air recyclé qui avait déjà le goût étrangement sucré du miel et de la rouille — semblait plus dense, presque solide.
Je fis trois pas, puis je l’entendis.
Un souffle. Pas un chant, pas une plainte. Un souffle collectif, régulier, comme celui d’un dormeur unique réparti sur plusieurs poitrines.
Ma main droite trouva la crosse du couteau à ceinturer, sans le dégainer. Je longeai la paroi, dos collé au métal froid, et je parvins à l’angle qui ouvrait sur ce qui avait dû être le réfectoire de la station.
La lumière y baignait, douce et ambrée, provenant de bandeaux LED qu’on avait réglés sur une intensité crépusculaire. Et là, disposés en cercle sur le sol de moquette technique, six membres d’équipage étaient assis en tailleur, se tenant mutuellement les mains.
Ils ne bougèrent pas à mon approche. Leurs têtes étaient inclinées, leurs yeux ouverts mais vagues, comme des miroirs sans reflet. Et entre leurs doigts entrelacés, une substance diaphane courait, fine comme une toile de donneuse, luisant d’un éclat bleuté à chaque battement de pouls.
Je m’arrêtai net.
La substance ne s’arrêtait pas à leurs mains. Elle filait le long de leurs avant-bras, montait le long des cols relevés de leurs combinaisons, s’insinuait dans leurs cheveux. Sur le visage le plus proche — un homme aux tempes grises, peut-être le chef mécanicien dont j’avais vu le nom sur l’organigramme, un certain Kowalski — je vis les filaments dessiner un réseau serré autour des orbites, comme des veines superficielles devenues bleues.
Je reculai d’un pas. Le talon de ma bottine heurta un gobelet tombé, le bruit sec rebondit contre les parois.
Et les six têtes pivotèrent vers moi.
D’un seul mouvement. Parfaitement synchrone.
Pas un de leurs visages n’exprima la moindre émotion. Mais leurs yeux — leurs yeux n’étaient plus des yeux. La pellicule luminescente que j’avais vue sur mon agresseur dans le corridor s’était épaissie ici, formant une surface laiteuse, presque opalescente, où dansaient des ombres indistinctes.
L’un d’eux — une femme, les cheveux ras, une tache de naissance sur la joue — ouvrit la bouche. Je me préparai au cri, au chant, à l’attaque.
Elle dit simplement : « Tu peux t’asseoir. Il y a une place. »
Sa voix était normale. Humaine. Et pourtant, c’était cela qui me glaçait le plus : elle ne sonnait pas comme une invitation. Elle sonnait comme un constat, comme si ma présence ici avait déjà été intégrée, anticipée, résolue.
Comme si j’étais la pièce manquante d’un puzzle dont je ne voyais pas encore l’image.
Je sentis quelque chose céder dans ma poitrine. Une tension dont je n’avais pas conscience de la porter, qui se relâchait d’elle-même, remplacée par une chaleur douce qui montait de mon ventre vers ma gorge. L’air sucré me remplissait les poumons, et soudain l’idée de m’asseoir ne me sembla plus si absurde. Mes jambes étaient lourdes. Mes paupières aussi.
La femme sourit. Un sourire paisible, presque bienveillant.
« On t’attendait depuis longtemps, Jack. »
Mon nom. Bien sûr qu’ils le connaissaient.
Je fis un pas vers le cercle. Les filaments entre leurs doigts semblèrent pulser plus vite, comme un cœur unique qui accélérait à l’approche d’un aliment. Un des hommes — Kowalski — tourna légèrement la tête, et je vis le réseau bleuté palpiter autour de sa pomme d’Adam.
« Riley est plus bas, dit la femme. Il t’expliquera. »
Riley.
Mon frère mort depuis onze ans. Mon frère disparu, porté disparu en mer, que j’avais pleuré, que j’avais enterré dans mon esprit, que j’avais appris à haïr pour m’être noyé dans l’Atlantique un soir d’hiver.
Le treizième.
La place était là, entre Kowalski et la femme aux cheveux ras. Un intervalle net dans le cercle, comme s’ils s’étaient écartés pour moi. Je regardai le sol de moquette, et je vis — à peine visible sous la lumière ambrée — une fine pellicule de cette substance luminescente qui tapissait le cercle entier, convergeant vers un point central où elle prenait une teinte plus profonde.
Un nœud de filaments qui pulsait doucement, comme une grosseur organique au cœur du réfectoire.
Je fis un second pas.
Le chant monta. Pas un chant, pas tout de suite. Un ton tenu, grave, qui vibrait dans le plancher et remontait le long de ma colonne vertébrale. Les six voix s’étaient élevées ensemble, sans inspiration préalable perceptible, et le son ne venait pas de leurs bouches — leurs lèvres restaient closes — mais de leurs poitrines, de leurs gorges, peut-être de plus loin encore.
Et le son était bon.
Le son était bon, et c’était bien là le problème.
Je m’arrêtai. Ma botte gauche à quelques centimètres du bord de ce maillage bleuté, à quelques centimètres de la place qui m’était offerte. La sueur coulait le long de ma nuque, mais je n’étais plus sûr de savoir si c’était de l’angoisse ou autre chose. La chaleur dans ma poitrine s’était transformée en une envie presque physique, un besoin de m’agenouiller, de tendre les mains, de laisser les filaments me toucher, me parcourir, me connecter.
Dans mon casque, un grésillement. Puis la voix qui m’avait parlé dans la salle des communications — cette voix qui semblait sortir des haut-parleurs eux-mêmes, avec cette résonance métallique et cette familiarité troublante.
« Tu n’as plus besoin de lutter, Jack. Ta vie d’avant était déjà finie. Le deuil ne t’a jamais quitté. »
Le chant montait encore.
« Viens. Riley t’attend. Le cercle se ferme. »
Le cercle.
Quatorze. Treize plus un. Un chiffre que Voss avait noté dans son journal avec soin, en soulignant, en entourant. Un chiffre qui n’avait rien d’aléatoire.
Quatorze.
Le chant était dans ma gorge maintenant. Je ne l’avais pas commencé, mais je sentais ma poitrine vibrer en harmonie, mes cordes vocales se préparer, comme un réflexe. Ma main droite se leva, presque malgré moi, vers l’anneau de filaments.
Puis, de loin, un bruit.
Un bruit qui n’appartenait pas au chant. Le cliquetis métallique d’une porte coulissante mécanique, quelque part plus bas, suivi d’un gémissement long, presque plaintif. Un son si humain, si solitaire, qu’il fissura l’enchantement.
Le chant s’interrompit net.
Les six têtes pivotèrent vers la coursive d’où venait le bruit. Et sur leurs visages, pour la première fois, je vis une expression qui ressemblait à de la confusion. La femme aux cheveux ras fronça les sourcils, et la pellicule de ses yeux s’agita comme de l’eau troublée.
« Ce n’est pas prévu, dit-elle. Il n’aurait pas dû se réveiller. »
Qui ? De quel réveil parlait-elle ?
Mais je n’attendis pas de réponse. Le sortilège s’était brisé, la chaleur avait fui, et la peur — ma vieille amie, ma compagne de tous les instants — était revenue avec une clarté brutale. Je fis trois pas en arrière, contournai le cercle par la gauche, évitant de justesse le tapis de filaments qui semblait s’étirer vers moi.
Je fonçai vers la sortie opposée du réfectoire, celle qui plongeait vers les tréfonds de la station. Je savais où j’allais.
La dernière coursive. Le sas d’excavation. Le Scar.
Derrière moi, les six voix reprirent leur chant — non, leur ton unique, plus fort, plus pressant, comme si elles cherchaient à rattraper quelque chose qui venait de leur échapper. Et par-dessus le chant, la femme aux cheveux ras lança une dernière phrase, d’une voix qui n’avait plus rien d’humain :
« Tu cours vers lui, Jack. Mais lui ne court plus depuis longtemps. »
Je dévalai l’escalier métallique, sautai les dernières marches, et mon torche éclaira un sas ouvert dont la porte intérieure béait sur une obscurité absolue. Une odeur de sel, de minéral, de quelque chose d’ancien montait par bouffées.
Un panneau sur le mur portait l’inscription gravée dans l’acier : NIVEAU EXCAVATION — BIORISQUE TYPE IV.
En dessous, à la peinture blanche, on avait ajouté à la main un message récent, écrit d’une écriture nerveuse :
« Laissez-leur les machines. Prenez ce qu’elles ont trouvé. »
Je franchis le sas.
Le chant s’éteignit derrière moi.
Il ne restait plus que l’obscurité, l’odeur de chose trop vieille, et le battement double, presque humain, de mon cœur contre l’écouteur interne de mon casque.