Le Voile Abyssal
Lire le chapitre 11: Ghost Dive
Le gant de Voss était encore chaud. Pas de la chaleur d’un corps récent — non, une chaleur sourde, presque organique, comme si la main qui l’avait porté avait laissé sa marque dans la matière même du tissu. Jack le retourna lentement, les doigts gourds sous l’épaisseur de ses gants de travail, et quelque chose de dur glissa dans la paume.
Un data slate.
Il le tira du gant comme on sort un poisson d’un filet. L’écran était fêlé, mais il s’alluma au contact de sa peau, projetant une lueur bleutée sur les parois du tunnel. Le Scar l’encerclait de toutes parts — cette cavité lisse et sombre qui n’avait rien d’un forage, dont les parois pulsaient d’une moiteur suspecte. Le souffle de Jack s’épaissit dans son casque.
Il s’accroupit, posa le slate contre une saillie rocheuse, et fit défiler les fichiers.
Le premier écran afficha un logo qu’il ne connaissait pas : VEIL PROJECT — ACCÈS RESTREINT. Sous le titre, une date. Dix-huit mois avant le début de l’expédition. Il ouvrit le premier document, un rapport interne signé Voss, et commença à lire.
« Le spécimen prélevé à 3 800 mètres ne présente aucune structure cellulaire conventionnelle. Les analyses génétiques initiales ont échoué : il n’y a pas d’ADN. Les essais de culture en laboratoire ont produit des répliques exactes de la matière source, mais les tentatives de séquençage ont toutes révélé une organisation… non-biologique. »
Jack cligna des yeux. Non-biologique. Il relut la phrase, s’attendant à ce qu’elle change de sens. Elle n’en changea pas.
Il ouvrit le dossier suivant. Une série de schémas, des vues microscopiques d’une structure filamenteuse qui ressemblait à des racines, mais dont la ramification suivait une logique fractale parfaite. En dessous, une annotation de la main de Voss, griffonnée en rouge : « Réseau. Pas une simple colonie. Les connexions sont dynamiques. Il pense. »
Jack sentit un frisson lui traverser l’échine. Le froid de la station commençait à s’infiltrer dans les coutures de sa combinaison. Il continua.
Le troisième document était un journal de bord, daté de trois mois avant la rupture des communications. La prose de Voss y était plus hachée, plus fébrile :
« Nous avons confirmé l’hypothèse. Le spécimen n’est pas un micro-organisme. C’est un réseau neuronal préservé dans la roche depuis des millions d’années. Chaque filament est un axone. Chaque nœud est une synapse. L’échantillon n’est pas un organisme : c’est un morceau de cerveau. »
Jack laissa échapper un souffle qui se condensa contre la visière. Un cerveau. Le truc qui avait avalé la station, qui chantait dans les gaines de ventilation, qui parlait avec la voix de sa mère — c’était un cerveau. Ancien. Énorme. Encore vivant.
Il feuilleta plus loin. Les entrées devenaient plus courtes, plus saccadées. Des phrases inachevées. Des mots barrés. Puis, une dernière note, écrite d’une main tremblante :
« Riley est au treizième anneau. Le lien est complet pour lui. Il ne souffre plus. Il est devenu la porte. Le quatorzième ouvrira la voie. S’ils le rejoignent, ils seront tous reliés. S’ils le rejoignent, ils ne seront plus seuls. »
Jack referma le poing sur le slate. Treizième anneau. Son frère n’était pas une victime — il était une pièce. Un composant volontaire dans ce putain de puzzle.
Il se força à continuer. Le dernier fichier était une vidéo. Il hésita, mais ses doigts pressèrent l’icône malgré lui. L’image trembla, puis un visage apparut. Voss, plus jeune, moins marquée, casque retiré, cheveux tire-bouchonnés sur les tempes. Elle parlait face caméra, rapidement :
« Si vous regardez ceci, c’est que vous êtes descendu plus loin que quiconque n’aurait dû. Vous avez trouvé le gant. Vous êtes probablement seul. Écoutez-moi, parce que je ne l’écrirai pas. Le réseau ne se propage pas dans les corps — il les reconnaît. Il a déjà connu des gens comme nous, il y a très longtemps. Ce n’est pas une infection. C’est une convocation. Il ne répète pas les gestes. Il répète les fonctions. Les siens, ceux qu’il a perdus, ceux qu’il cherche à reconstituer depuis le fond du temps. La quatorzième place n’est pas un hasard. Le projet Veil cherchait un moyen de communiquer avec lui. Nous avons trouvé le moyen. Nous n’avons pas prévu qu’il voudrait nous garder en retour. »
Elle marqua une pause, jeta un regard par-dessus son épaule, puis revint face caméra. Sa voix baissa :
« Riley était le treizième parce que Riley était là quand nous avons compris. Il s’est porté volontaire. Il a cru que c’était la bonne chose à faire. Il ne sait pas ce que j’ai découvert ensuite. Je n’ai rien dit aux autres. Vous devez le savoir, si vous arrivez jusqu’à lui : le réseau n’a pas besoin d’une quatorzième personne. Il en veut une, oui. Mais pour achever le cercle, il doit d’abord fermer une boucle plus ancienne. Une boucle qui est restée ouverte depuis le commencement du projet. Il y a un autre site. Un site plus profond. Il se sert de Riley pour… pour creuser. »
La vidéo se figea sur l’image de Voss, la bouche ouverte, comme si elle allait ajouter quelque chose. Jack attendit. Rien ne vint.
Il releva la tête. Le tunnel palpitait autour de lui, faiblement, à un rythme presque imperceptible. Un autre site plus profond. Le réseau creusait. Il creusait vers quelque chose.
Et Riley était sa pioche.
Jack glissa le slate dans sa ceinture et se releva lentement. Ses jambes protestaient, les muscles noués par le froid et l’épuisement. Il devait aller plus loin, c’était évident. Mais pour la première fois depuis qu’il avait pénétré dans le Scar, il n’était plus sûr de ce qu’il trouverait au fond.
C’est alors qu’il entendit les pas.
Ils venaient du tunnel devant lui, une cadence lourde, régulière. Pas les piétinements désordonnés du cercle, pas la démarche traînante des marins hypnotisés. Non — des pas. Des pas humains, délibérés, presque mécaniques.
Jack s’accroupit, coupa la lampe frontale. L’obscurité l’enveloppa comme une vague d’huile. Il tendit l’oreille.
La cadence s’arrêta. Un silence épais s’installa, brisé seulement par son propre souffle dans l’écouteur du casque.
Puis, une voix lui parvint. Pas déformée, pas distordue par l’interphone. Une voix directe, qui rebondissait sur la roche avec une netteté inattendue.
« Mercer. Je sais que tu es là. Je t’ai vu entrer dans le tunnel. Éteins ton casque, j’veux pas que le bruit remonte. »
Jack reconnut la voix. Grave, rugueuse, avec le nasillement traînant d’un homme qui avait passé trop de temps sous pression.
Mason. Le chef mécanicien. L’un de ceux que la salle commune montrait en transe.
Sauf que Mason parlait comme un homme réveillé.
Jack resta immobile, la main sur le manche de son tournevis à chocs. La voix reprit, plus basse, presque complice :
« J’suis pas avec eux. J’suis différent. Je me suis arraché les filaments avant qu’ils prennent. Mais j’peux pas les rejoindre, et j’peux pas les quitter. J’existe dans la marge, Mercer. Comme toi vas exister, si tu continues. Alors arrête de te cacher. J’ai quelque chose à te montrer. Quelque chose que Voss n’a jamais voulu qu’on sache. Quelque chose qui va changer ta mission. »
Jack ferma les yeux. Chaque fibre de son instinct lui hurlait de ne pas bouger, d’attendre qu’il fasse boomerang par où il était venu. Mais il regarda le slate dans sa ceinture, pensa à Riley au fond du puits, aux treize anneaux, au quatorzième vide.
Il ralluma sa lampe.
Mason se tenait à une douzaine de mètres, à la limite du cône de lumière. Sa combinaison était maculée de sang séché, son visage creusé, des bandes de chair arrachées sur l’avant-bras. Mais ses yeux étaient clairs. Durs. Éveillés.
Dans sa main, il tenait un objet que Jack n’avait pas vu depuis des heures — une tablette tactique orange, frappée du sceau de la station. Sa lumière vacillait. Son écran affichait une image satellite.
« La Veil n’a jamais cessé de t’observer, Mercer », dit Mason, la voix chargée d’une gravité qui ne fleurait ni le transes, ni le repentir. « Et tu vas découvrir avant d’arriver à Riley que le projet n’avait pas commencé ici. »
Il fit pivoter la tablette. Sur l’écran, au centre du Scar, des coordonnées rouges clignotaient. Dessous, une légende que Jack reconnut immédiatement — le format officiel de la Marine, utilisé pour les épaves et les sites classés.
Site d’enfouissement — ARF-07. Contact initial : 14 juillet 1972. Classification : Vaisseau. Non identifié.
La lumière de Mason scintilla, brûla une seconde de trop, puis s’éteignit. La voix du mécanicien perdit son calme, devint une plainte grêle :
« Je te l’avais dit, Jack. On n’aurait jamais dû creuser ce trou. »
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