Le Voile Abyssal
Lire le chapitre 12: The Lost
Il y avait sept d'entre eux. Peut-être huit. Jack ne compta pas vraiment, son cerveau encore engourdi par la descente et la conversation avec Mason. Ils sortirent des ombres du couloir avec une synchronie qui n'avait rien d'humain. Leurs yeux étaient ouverts, mais vides, comme vitreux. Leurs mouvements portaient cette fluidité légèrement décalée qu'il avait vue dans la salle commune, ce décalage d'un temps partagé qui n'était pas le sien.
Jack pivota, cherchant une issue. Mason était déjà derrière lui, repoussé contre la paroi par deux silhouettes en combinaison orange. Le chef mécanicien ouvrit la bouche pour crier, mais un filament pâle s'enroula autour de sa gorge avant qu'un son ne sorte, le réduisant à un gargouillement terrifié.
— Mason !
Jack fit un pas vers lui. Les autres avancèrent, un mur de corps. L'un d'eux tendit une main, et Jack vit les filaments sous la peau, une maille lumineuse qui parcourait l'avant-bras comme des veines artificielles.
Il recula. Le mur avança.
Et dans cette seconde, la voix résonna dans sa tête, claire comme un cristal. La voix de sa mère, celle qui lui chantait des berceuses quand il était enfant, avant que la mer ne la prenne.
*Jack. Arrête de fuir.*
Il serra les dents, convoqua le visage de son frère pour rester ancré. Japhet. Japhet qui flottait dans la baie de béton, les yeux ouverts, la bouche emplie d'eau de mer. *Pas comme ça. Pas comme eux.*
Il balança son poing, un crochet désespéré qui heurta la mâchoire d'un des membres d'équipage. La tête pivota sèchement, mais le corps suivit le mouvement dans une rotation complète, presque gracieuse, puis reprit sa marche vers lui. Les yeux de Jack cherchèrent un angle, un avantage, mais ils étaient sept, huit, dans un couloir large de deux mètres.
Des bras le saisirent. Il se débattit, mais ils étaient forts, leurs prises précises, sans effort superflu. Une aiguille s'enfonça dans son cou, une piqûre froide et chimique.
— Non… pas moi…
Sa vision se troubla. La voix de sa mère redevint un chuchotement, puis un silence. Un silence profond et aquatique, comme un plongeon la nuit.
Quand il ouvrit les yeux, il était dans le noir. Un sol métallique rugueux sous sa joue. L'air sentait l'huile mécanique et le renfermé. Il cligna plusieurs fois, remonta dans sa tête, tâta son cou. L'aiguille, la piqûre : un sédatif. Combien de temps était-il resté évanoui ?
Sa montre — toujours fonctionnelle, sa bonne vieille plongeuse baptisée par l'écume — indiquait quatre heures de perdues. Quatre heures. Le temps que le réseau avait eu pour…
Il palpa son crâne, ses bras. Pas de nouveaux filaments. Pas de piqûres autres que le sédatif. Étrange. S'ils voulaient le transformer, pourquoi ne pas l'avoir fait pendant qu'il était inconscient ?
*Parce qu'ils veulent que je choisisse.* La pensée l'irrita autant qu'elle le glaça.
Ses yeux s'adaptèrent. Le rayon d'une lampe de secours brisée éclairait faiblement l'extrémité de la pièce. Un local de stockage, équipement d'entretien, rangées de pièces détachées le long des murs. La porte était verrouillée — pas une serrure simple, un verrou magnétique scellé de l'extérieur. Il le savait avant même d'aller vérifier. Le réseau ne prenait pas de risques avec un récalcitrant.
Il fit un tour du local. Une grille d'aération à l'intersection du plafond et du mur. Trop étroite pour un homme — à moins d'un angle précis, et encore, il devrait retirer son harnais. Une perspective plausible, mais plus tard. Il nota mentalement l'emplacement, puis ses yeux tombèrent sur ce qu'il y avait au centre de la pièce.
Un corps.
Un homme. Il s'approcha, instinct méfiant. L'homme était allongé sur le dos, les bras écartés comme un crucifié. Membres d'équipage. Son visage était calme, presque serein. Jack s'accroupit à ses côtés, tendit une main vers la gorge pour chercher un pouls, puis la retira. La peau était froide, cireuse, et les yeux étaient ouverts — mais fixant un point qu'aucun vivant ne voyait.
Le grand sédentaire.
La poitrine de l'homme était ouverte. Non pas par une blessure nette de scalpel ou de violence, mais une dissection prolongée, les tissus repoussés comme les pétales d'une fleur étrange. Et là, là où le sternum aurait dû offrir une ossature intacte, Jack vit le vide. Une cavité béante et propre, sans trace de sang frais. Ce n'était pas un meurtre. C'était une moisson.
*Le réseau a besoin de quatorze. Riley était le treizième. Celui-ci devait être le quatorzième.*
Un échec. Une transformation incomplète. La preuve que la conversion n'était pas inévitable, qu'on pouvait résister — mais le prix à payer était sa propre chair.
Jack détourna les yeux, sentit l'acidité de la bile monter. Il la ravala, se força à examiner le corps. Méthodique. C'était son métier. Chercher. Trouver. Intervenir.
La main gauche de l'homme était crispée sur quelque chose, les doigts enserrant un objet dans une rigidité cadavérique. Jack dut forcer les doigts, entendit les tendons céder avec un craquement sec. Un badge. Une carte magnétique noire, aux coins usés, avec une trace jaune sur le bord.
La clé de l'aire des véhicules sous-marins.
Jack la retourna entre ses doigts, sentit le plastique froid contre sa peau moite. L'aire des véhicules. Les capsules de plongée. Le moyen de sortir d'ici.
Mais une carte, c'était bien. Une porte, c'était mieux. Le corridor menant à l'aire passait par la salle des machines. S'il parvenait à sortir de ce local, à y accéder sans se faire reprendre…
Sa radio grésilla soudain dans son casque. Trois syllabes. Sa voix à lui, enregistrée, passée en boucle comme un mantra malveillant.
*Il nous faut quatorze. Il nous faut quatorze. Il nous faut quatorze.*
Jack ferma les yeux, posa son front contre le métal froid de la paroi. La voix de sa mère serpenta à nouveau sous celle de l'enregistrement. Un murmure, un chant.
*Arrête. Rejoins-les. Il n'y a pas de fuite.*
Il ouvrit les yeux, regarda la grille d'aération, puis la carte dans sa main. Pas de fuite. Pas par les portes.
Il se redressa, glissa la carte dans sa poche de poitrine, et leva les yeux vers le conduit.
Il y avait toujours un passage.
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