Le Voile Abyssal
Lire le chapitre 18: The Plan
L’air dans la cellule de quarantaine semblait plus épais que celui du couloir. Voss s’était adossée contre la paroi métallique, le tissu de sa combinaison Faraday gondolé, des traces de corrosion là où les mailles d’aluminium perçaient. Elle respirait par à-coups, mais ses yeux restaient fixes, calculateurs.
Jack s’accroupit devant elle, le casque sous le bras.
— Tu dis que la tour de télémétrie. Là-haut, sur le dôme extérieur. Elle émet encore ?
— Elle n’émet plus rien. C’est pour ça qu’elle nous intéresse.
Son ton était sec, presque professoral. Voss écarta une mèche de cheveux gris de son front couvert de sueur.
— Le Mémoire n’utilise plus le réseau câblé. Il a saturé les canaux internes. Mais la tour est restée silencieuse depuis le premier jour. Une anomalie qu’ils n’ont pas jugée utile de corriger, ou qu’ils ne peuvent pas atteindre. Elle est équipée d’un émetteur sonar résiduel, prévu pour le balisage des glaces. Si on le retune sur la fréquence porteuse du réseau…
— On lui balance une cacophonie géologique dans le crâne, finit Jack.
Voss hocha la tête. Un sourire fatigué lui tordit la bouche.
— Les sédiments du fond, la croûte qui bouge, les émissions du rift. Un bruit pur, sans intention. Le Mémoire se nourrit de schémas émotionnels. Le bruit de la Terre n’a pas de schéma. Ça devrait saturer leurs processeurs de résonance.
Sam, resté près de la porte, se gratta la nuque.
— Et combien de temps tu penses que ça le bloque ? Une heure ? Deux ? Le temps que l’émetteur chauffe puis fonde ?
Voss eut un geste vague.
— Assez pour que Jack atteigne le sas de secours du hangar et lance le Néréïde. Après… soit on aura trouvé un moyen de sortir tous les trois, soit on sera devenus membres du chœur. Dans le bon ordre, de préférence.
Jack se releva, fit les cent pas dans les trois mètres carrés de la cellule.
— La tour est où, exactement ? Au-dessus du dôme principal ? Y a quelle distance entre le sas médical et le point de sortie ?
— Deux cents mètres de coursives, répondit Sam en sortant un compas de sa poche. Ensuite un sas de maintenance qui donne sur la face nord du dôme. La tour se dresse à vingt mètres du sas, montée sur un pylône. Elle est raccordée à la coque par un tube de passage et un escalier extérieur. Mais le tube est bouclé de l’intérieur depuis le premier incident.
— Bouclé comment ?
— Verrouillage herculéen. Sept tonnes de blindage. Le Mémoire n’a pas voulu laisser un chemin d’accès à son propre émetteur. Par contre…
Sam hésita. Voss termina sa phrase.
— Par contre le passage par l’eau est libre. Le pylône plonge dans la coque du dôme à hauteur de la flottaison. Il faut sortir par le sas de maintenance, longer la coque sous la ligne de glace en combinaison étanche, remonter le long du pylône par l’extérieur et entrer dans la tour par le panneau d’accès technique qui sert aux plongeurs de maintenance.
Jack s’arrêta net.
— Une sortie en eau libre. Par ici ?
— La température est à deux degrés au-dessus de zéro, dit Voss. Votre combinaison est faite pour. Vous êtes le seul ici à qui ce genre de plongée ne fait pas peur.
— C’est pas la température qui m’inquiète, gronda Jack. C’est ce qui nage à côté de moi en douce. Le Mémoire contrôle les systèmes. Les capteurs de la coque. Les caméras. Il verra le sas s’ouvrir.
— Le système de sas de maintenance est un relais pneumatique, dit Sam. Indépendant du réseau. Si on ouvre la valve manuellement, le Mémoire ne saura pas qu’on est sortis avant qu’on soit dehors. Et une fois dehors…
— Je suis une cible facile dans l’eau.
Voss se leva, en s’appuyant contre la cloison. La sueur perla à ses tempes.
— C’est le seul plan viable. La tour est notre seule issue. Vous voulez qu’on vous livre le monde entier sur un plateau, Mercer ? C’est le meilleur qu’on puisse faire. Le sonar du Néréïde pourra amplifier l’anti-signal si on le pirate, mais pour le pirater, il faut déjà être dans la tour et transmettre. On ne peut pas faire les deux en même temps.
— Et vous deux ?
Sam haussa les épaules.
— On reste ici. Je connais les systèmes médicales. Je peux garder Voss sous perfusion de Faraday jusqu’à votre retour, ou trouver un moyen de court-circuiter davantage le secteur. Ça, c’est joindre la batterie aux barres de renfort.
— Vous serez exposés, dit Jack.
Sam échangea un regard avec Voss.
— On le sait, dit-il doucement. C’est une affaire de temps.
Jack passa une main dans ses cheveux humides. Il sentait la vibration sourde du silence entre les murs. Quelque part, très bas, une pulsation régulière montait du plancher. Le Mémoire, qui s’étirait dans les câbles comme sous une peau, patient comme un courant marin.
— Y a un problème, dit-il finalement. La tour est retunée, le signal part vers la surface. Comment on sait que lui ne l’entendra pas venir ? Il a des oreilles partout.
Voss resta silencieuse une seconde. Puis elle sortit de sa combinaison un petit bout de papier froissé. Elle le déplia, laissa Jack voir une série de codes que lui seul aurait pu recopier.
— Le Mémoire ne ressent pas les fréquences de sa propre onde porteuse, dit-elle. Il vit dedans. Le sonar de la tour n’est pas connecté à son système nerveux primaire. Il est relié au réseau de balisage de la station, oui, mais d’une manière différente. Quand j’étais chef de mission, j’ai fait vingt-trois ajustements sur ce balisage pour qu’il reste silencieux pendant les observations sur les glaces. C’est un fantôme pour le réseau. Il ne le voit pas s’il ne l’écoute pas activement.
— Et s’il l’écoute activement ?
— Alors tout est fini avant de commencer. Mais je vous choisis parce que vous prenez des risques, Mercer. Je vous choisis parce que être revenu dans cette station après avoir laissé votre fille mourir en surface exige une certaine capacité à avancer malgré le poids des morts.
Le silence se fit plus dur. Jack leva les yeux vers elle.
— Vous saviez pour ma fille.
— J’ai lu votre dossier complet avant de vous envoyer la demande. Et je connais la plaie que ça vous laisse. Le Mémoire la connaît aussi. Il ne va pas cesser de l’utiliser. C’est votre point faible.
— C’est pour ça que vous m’avez envoyé ici ? Comme un appât ?
Voss soutint son regard sans ciller.
— Je vous ai envoyé ici parce que vous êtes du genre à finir ce que vous commencez. Votre peur, c’est de perdre une autre âme que vous n’avez pas pu sauver. Cette peur est une arme. Utilisez-la.
Sam s’approcha du mur et fit glisser une plaque de maintenance de deux centimètres, révélant une cavité blindée. À l’intérieur, une combinaison de plongée lourde, pliée avec une précision militaire. Elle semblait vieille de quelques années, mais le tissu luisait encore d’un fin vernis d’étanchéité.
— Celle-ci est suffisante, dit Sam. Pas la meilleure, mais elle fermera. Vous aurez besoin de deux bouteilles pour longer le pylône avec le courant.
Jack prit la combinaison, la soupesa. Elle pesait.
— Et le Néréïde ? Il pourra me récupérer après la transmission ?
Voss secoua la tête lentement.
— Le Néréïde est toujours condamné. La baie est verrouillée par le champ de force. Votre seule sortie sera par la tour. Une fois l’anti-signal émis, vous n’aurez que quelques minutes pour redescendre par le pylône, longer la coque et revenir par le sas de maintenance ou monter sur la plateforme d’évacuation signalée dans les cartes. Après ça…
— Après ça, je décide, dit Jack.
Elle le regarda une seconde de plus. Puis elle recula, comme si elle évaluait un poids.
— Je veux vous poser une question, Mercer. Quand vous plongerez dans ce trou d’eau noire, là où le fond a été fendu par la faille, vous sentirez un appel. Une voix. Celle-ci ne sera pas votre fille. Mais elle aura sa forme, son timbre, son souffle. Qu’est-ce que vous allez faire ?
Jack enfila la combinaison sans répondre. La fermeture claqua, le tissu s’ajusta à son torse.
— Je vais répondre.
— Et vous répondrez quoi ?
Il leva la tête, le casque sous le bras. Dans ses yeux, une dureté de métal froid.
— Je vais dire qu’on est tous les deux noyés, elle et moi, et que l’océan n’a pas de mémoire qui vaille la peine d’être gardée.
Voss ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Elle hocha la tête.
— Alors, dans cette tour, vous aurez besoin d’un code d’accès séparé de celui du réseau central. Sam vous donnera les coordonnées de retune sur le bandeau de la console. Vous devrez chanter la fréquence originelle à voix haute pour que le sonar sache ce qu’il doit annuler.
— Chanter quoi ? demanda Jack, s’arrêtant à mi-mouvement de fixation du casque.
— La fréquence ne s’écrit pas. Elle se fredonne. Le Mémoire se transmet comme un chant, pas comme un signal. Voss, elle, connaissait un extrait de ces fréquences, un motif qu’elle avait capté dans les écoutes du fond avant le silence. Elle le gardait imprimé comme une cicatrice au fond du crâne.
Elle fredonna une séquence de trois notes, graves, presque inaudibles. Le silence autour d’eux sembla s’épaissir un instant, comme si le couloir entier s’était penché pour l’écouter.
— Vous n’oubliez pas ça, dit-elle. Sinon votre sonar ne vous entendra pas.
Jack répéta les trois notes à voix basse, deux fois, les ancrant dans sa mémoire. Puis il fixa son casque et ouvrit le sas interne de la cellule. Sam se plaça de profil, sortit une lampe-tempête rechargeable et la lui glissa dans la ceinture.
— Le panneau d’accès technique du pylône est à quatre mètres au-dessus de la ligne de glace. Une fois dans l’eau, vous verrez la peinture orange qui s’écaille. Ne vous fiez pas au radar. Le froid entre nous et la surface perturbe les ondes. Comptez vos mouvements de palme.
Jack hocha la tête. Il posa la main sur la valve manuelle, sentit le métal froid sous ses doigts. Voss s’approcha, posa une main sur son bras, une pression brève.
— Le temps que vous arriviez à la tour, si parfois vous entendiez ma voix dans votre oreillette, gardez à l’esprit que ce ne sera pas moi. Vous comprendrez.
Jack la regarda un instant dans les yeux. Là, pour la première fois, il vit autre chose que de l’épuisement. Il vit une femme seule, en train de perdre la bataille contre le temps qu’elle avait elle-même déclenché.
— Je comprends, dit-il.
La valve tourna. L’eau monta dans le sas avec un rugissement sourd.
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