Le Voile Abyssal
Lire le chapitre 19: The Sacrifice
Le sas de la section 7 s’ouvrit avec un gémissement métallique qui résonna dans le couloir comme un présage. Jack braqua sa lampe dans l’obscurité, la lumière dansant sur des silhouettes immobiles. Elles étaient là. Six, peut-être sept. Les membres d’équipage convertis se tenaient en rangée parfaite, leurs yeux sans clignement fixés sur lui, leurs visages étrangement paisibles.
— Ils nous attendaient, souffla Voss derrière lui, sa voix étouffée par la visière du Faraday suit.
Sam recula d’un pas, son visage blême dans la lueur des lampes.
— Comment… ils ont dû sentir la fréquence de Voss. La rupture de la cellule a créé une onde qu’ils ont perçue.
Jack serra la clé à molette dans sa main. La sueur glacée coulait le long de sa colonne vertébrale.
— On peut les contourner. Le conduit d’aération du hangar…
— Ils bougeront aussi vite que nous, coupa Voss. Sa main gantée se posa sur son bras, une pression ferme et insistante. Il y a un autre chemin. Le tube d’éjection de secours du Néréïde passe sous le hangar. Il est rouillé, mais il débouche directement sur le socle de la tour.
— Je connais ce tube, dit Sam. Il y a un sas d’entretien à mi-chemin. Personne ne l’utilise plus depuis des années.
La première silhouette fit un pas en avant. Un homme que Jack reconnut — Patel, le mécanicien en chef. Ou ce qui restait de lui. Ses lèvres s’entrouvrirent, et un son étrange en sortit, une note unique, tenue, qui sembla vibrer dans les os de Jack.
— Ne les écoute pas, murmura Voss d’une voix pressante. Leur chant est une amorce. Un simple son peut ouvrir la porte en toi.
Jack détourna le regard, fixa la porte du conduit d’aération à sa droite. Il mesura la distance : dix mètres. Cinq secondes pour y arriver, une pour l’ouvrir. Les convertis étaient lents, mais ils étaient nombreux.
— Sam, tu connais le chemin du tube mieux que nous. Tu ouvres la voie. Voss et moi, on couvre la retraite.
Mais Sam ne bougea pas. Ses yeux étaient rivés sur Patel, et quelque chose dans son expression fit froid dans le dos de Jack. Une intensité nouvelle. Une familiarité.
— Sam ? répéta Jack.
Le jeune technicien secoua la tête comme pour chasser une pensée.
— Oui. Oui, le conduit. Par ici.
Il s’élança, et Jack lui emboîta le pas, tirant presque Voss derrière lui. Le chant de Patel s’intensifia, rejoint par d’autres voix, une polyphonie dissonante qui semblait caresser les pensées de Jack, chercher une faille, une inquiétude à exploiter.
Dans le conduit, l’obscurité était totale. Jack avançait à l’aveugle, guidé par le bruit de Sam devant lui. Le métal résonnait sous leurs pieds. Derrière, un bruit sourd : les convertis entraient à leur suite.
— Ils nous suivent, dit Voss. Ils savent où nous allons.
Jack jura entre ses dents. Le conduit déboucha dans une salle basse, encombrée de tuyaux rouillés et de débris. Au fond, un trou béant dans le sol : le tube d’éjection, incliné vers le bas, débouchant sur l’eau noire de la fosse de lancement.
Sam se pencha au-dessus du bord.
— Il est partiellement inondé. Mais le sas d’entretien est à environ trente mètres. On peut le faire en apnée si on ne traîne pas.
Le chant résonna dans le conduit derrière eux. Les convertis approchaient.
Voss retira son casque d’un geste brusque. Ses cheveux gris collaient à son front, ses yeux étaient fiévreux. Elle fouilla dans sa ceinture et tendit deux fusées éclairantes à Jack.
— Prends-les. Tu en auras besoin pour le retour. Et pour signaler quand tu auras atteint la tour.
— Et toi ? demanda Jack, la gorge serrée.
— Moi, je reste ici.
Un silence. Sam se figea à mi-pente sur le tube.
— Voss, dit Jack d’une voix rauque, tu ne peux pas…
— Écoute-moi, c’est important. Son regard plongea dans le sien, intense, presque brûlant. Je t’ai attiré ici. Toi, précisément. J’ai manipulé ton dossier, j’ai choisi tes trajets, j’ai fait en sorte que tu sois le premier sur cette station lorsque le silence s’est installé. Parce que tu as ce que personne d’autre n’a : l’habitude de perdre et la capacité de continuer malgré tout.
Jack la dévisagea, le choc et la fureur se disputant sa poitrine.
— Tu m’as utilisé.
— Je t’ai choisi, corrigea-t-elle. Parce que je savais que tu ne céderais pas. Le Mémoire peut imiter une voix, peut ressusciter des souvenirs, mais il ne peut pas fabriquer cette obstination-là. La tienne. Celle qui survit à la perte.
Le chant se rapprochait encore. La première silhouette apparut à l’entrée du conduit.
Voss sortit une dernière fusée de sa combinaison, l’arma d’un geste sec. La lumière blanche inonda la pièce, et les convertis reculèrent, leurs visages se tordant d’une douleur soudaine.
— Va-t’en, Jack. Va finir ce que j’ai commencé.
— Je ne peux pas te laisser…
— Tu peux. Et tu le feras. Elle tenait la fusée dans sa main, aveuglante, son ombre immense contre la paroi du tube. La tour attend. Les trois notes sont en toi. Maintenant, tu es le seul qui peut les porter.
Jack hésita une seconde. Une seule. Le temps de voir dans les yeux de Voss cette chose étrange — une foi absurde, presque maternelle, placée en lui.
Puis il pivota et se laissa glisser dans le tube, Sam sur ses talons. L’eau glacée leur mordit les jambes jusqu’à la taille. Jack prit une dernière inspiration d’air sale quand le conduit s’enfonça dans l’obscurité.
Derrière lui, la fusée siffla, et le silence qui suivit fut plus terrible que tout le bruit du monde.
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