Le Voile Abyssal
Lire le chapitre 20: Out of the Deep
L’eau s’engouffra dans le tube avec un rugissement sourd qui secoua la coque jusqu’aux os. Jack sentit le courant l’arracher à l’ouverture, le projeter dans un tunnel de métal rouillé où la lumière de son casque ne portait qu’à quelques mètres. Derrière lui, la trappe de l’éjection claqua, scellant le passage. Sam était resté dans le sas intérieur, cramponné à la console, le visage déformé par le plexiglas de son masque. Il avait murmuré quelque chose à propos du fusible, un plan de secours que Jack n’avait pas vraiment entendu, trop occupé à ne pas mourir.
Le tube était plus large qu’il ne l’avait imaginé, un boyau d’évacuation de sous-marin de sauvetage, conçu pour un Néréïde qui n’existerait plus jamais. Des dépôts de calcaire et de rouille tapissaient les parois, et l’eau était d’un noir d’encre, presque visqueuse. Jack nageait à l’aveugle, les mains plaquées contre le métal pour garder le cap, les palmes battant dans un rythme effréné. Le froid n’était plus une sensation, c’était une densité, quelque chose qui pesait sur sa combinaison comme un linceul.
Il devait rejoindre la tour de télémétrie. Voss avait dit que le tube débouchait dans une chambre de maintenance sous la tour elle-même, une verrue de béton et d’antennes plantée dans le plancher océanique à quelques centaines de mètres de la station. Encore deux longueurs de couloir, puis une remontée.
La première hallucination vint comme un frisson dans l’eau.
— Tu vas te noyer pour elle, frérot.
La voix de son frère, Marcus. Pas un écho, pas une distorsion. Une voix réelle, grave et posée, celle qu’il n’avait plus entendue depuis un cargo retourné au large d’Aberdeen, il y a neuf ans. Jack serra les dents et continua de nager.
— Elle t’a menti, tu sais. Depuis le début. Voss. Elle savait pour toi, elle t’a choisi comme un outil.
— Tais-toi, souffla Jack entre ses gorgées d’oxygène.
— Je suis juste là, reprit Marcus, un peu plus proche. Juste là, derrière toi. Tu ne veux pas te retourner ?
Jack ne se retourna pas. Il compta les battements de ses palmes. Un. Deux. Trois. La voix de Marcus n’était qu’un résidu de son propre cerveau, une boucle de chagrin que la pression et l’épuisement faisaient tourner en boucle. Il l’avait déjà expérimentée, cette mécanique, lors de plongées trop profondes, trop longues. L’esprit se fabriquait des compagnons quand le silence devenait insupportable.
— Elle t’a envoyé ici pour te faire tuer, dit Marcus. Et tu m’as laissé mourir, toi. Tu étais le survivant, Jack. Tu as pompé l’air de mon réservoir pendant que je partais.
Jack s’arrêta. L’eau autour de lui était d’un calme mort, et son souffle ricochait dans le casque. Il serra les poings, sentit la pression monter dans ses tempes.
— Tu n’es pas réel, dit-il.
— Je ne suis pas réel ? Alors pourquoi tu pleures, frérot ?
Il ne pleurait pas. Pas encore. Mais le goût salé au fond de sa bouche était celui du deuil, un vieux dépôt qu’il croyait avoir colmaté.
La clé, c’était la mélodie de Voss. Trois notes. Il les chanta mentalement, la première monte, la deuxième plate, la troisième qui retombe. Une petite phrase simple, presque enfantine. Elle n’avait rien de personnel, c’était un signal de balise, un code de navigation. Mais la chanter, ne serait-ce que dans sa tête, c’était une ancre.
— Trois notes, ricana Marcus. Elle t’a appris à siffler pour mieux te lancer dans le vide. Comme le reste.
Jack ouvrit les yeux et se remit à nager. Le tube commençait à monter, une pente douce qui s’incurvait vers la droite. Les parois devenaient plus irrégulières, ponctuées de valves rouillées et de conduits éclatés. Il distingua, au loin, une grille d’acier qui barrait le passage — là devait se trouver la chambre de la tour.
Il poussa sur ses palmes, la grille apparut dans le cône de sa lampe frontale. Elle était cadenassée, mais le cadenas était d’un modèle standard, et Jack sortit une pince de sa ceinture. Il travailla lentement, les doigts engourdis, la respiration courte. Derrière lui, Marcus continuait de parler, une litanie sourde de reproches et de secrets de famille, mêlant souvenirs réels et invents.
— Tu te souviens de la mer du Nord ? Tu avais peur du noir. Tu refusais de dormir sans une lampe allumée.
Jack fit sauter le cadenas. Le loquet céda dans un gémissement métallique, et la grille s’ouvrit vers l’intérieur. Il passa dans une cavité plus large, un puits vertical percé au centre d’une cage de béton. Au-dessus, à travers une couche d’eau trouble, se dessinait une structure métallique dense : les jambes de la tour de télémétrie.
Il ne restait qu’à remonter.
La pression augmentait à chaque mètre. La combinaison, déjà stressée par la fuite dans le tube, émettait des craquements sourds. Jack se propulsa le long d’une échelle de maintenance, les échelons glissants d’algues et de résidus. Il atteignit une plateforme, puis un sas de visite, verrouillé de l’extérieur. À travers la vitre ovale, il distinguait une salle sombre, encombrée de boîtiers électriques et de baies de câblage.
— Elle est là, dit Marcus. Elle attend que tu ouvres la porte pour te le dire en face.
— Elle est morte, murmura Jack.
— Vraiment ?
La voix se fit plus douce, presque consolatrice. Jack sentit une main invisible se poser sur son épaule, une pression réelle, insupportable.
— Tu n’as pas à faire ça, Jack. Tu peux renoncer. Le silence, c’est pas si mal. Tu pourrais rester avec moi, là, dans le noir.
Jack ferma les yeux et chanta mentalement les trois notes. Encore. Encore. Sa main droit saisit la volve du sas, la tourna lentement. L’étanchéité céda dans un soupir, et un filet de bulbes s’échappa. Le panneau s’ouvrit vers l’intérieur, et Jack se hissa dans la salle, s’écroulant sur le sol de béton humide.
Il reprit son souffle, le visage brûlé par l’air recyclé. La salle était un capharnaüm : des transmetteurs hors d’usage, des câbles éventrés, un pupitre renversé. Sur le mur du fond, une baie de distribution ornée d’une diode rouge, morte.
— Le fusible, dit-il à voix haute pour se donner une contenance.
Le générateur de secours devait alimenter la tour en attendant d’être retuné, mais sans fusible, plus rien ne passait. Jack se fouilla, trouva dans une poche étanche un sachet de pièces détachées arraché par Sam avant de partir. Un fusible de rechange, un peu cabossé, mais présent.
Il traversa la salle en boitant presque, les jambes lourdes de fatigue. Ouvrit la baie. Une simple opération : retirer l’ancien, insérer le nouveau. Ses yeux se brouillaient par moments, et quand il cligna des paupières, il vit — un instant, pas plus — le reflet de Marcus dans le plexiglas du casque. Il chassa l’image en secouant la tête.
Le fusible entra avec un clic sec. Une série de voyants s’allumèrent, verts, ambrés, puis une lumière principale qui pulsait régulièrement. Le transmetteur sonar s’éveilla avec un bourdonnement grave qui vibra dans toute la structure métallique.
Jack s’approcha du pupitre, essuya la vitre recouverte de condensation d’une paume gantée. L’interface était rudimentaire, cinq boutons et un écran à cristaux liquides qui affichait des niveaux de fréquence. Il se souvint des instructions de Voss : régler le transmetteur sur un signal de base — les trois notes — puis lancer une séquence d’émission continue.
— Trois notes, murmura-t-il en tapotant les curseurs.
La mélodie monta du haut-parleur de contrôle, étouffée par l’eau, mais audible. Do. Ré bémol. Mi bémol. Sèche et pure. Il régla la puissance au maximum, verrouilla le paramètre.
Une secousse traversa la tour. Le plancher tangua, et Jack se rattrapa au pupitre. Un grondement sourd monta de la base — un mouvement de sable, de graviers, peut-être un courant qui déstabilisait l’assise. Il avait senti, plus tôt, la rouille qui rongeait les jambes de la tour, cette fragilité qu’aucune maintenance n’avait adressée depuis des années.
Il fallait lancer le compte à rebours et partir.
Jack trouva sur le pupitre un interrupteur marqué “PRÉP. ÉMISSION”, protégé par un capot. Il le tira, et un compte à rebours s’afficha sur l’écran : cinq minutes. Cinq minutes pour évacuer, redescendre par le tube, rejoindre Sam, et s’éloigner de la zone. Le signal serait diffusé à la fin du cycle, sans possibilité de l’interrompre de l’extérieur.
— C’est trop long, murmura-t-il.
Mais c’était le réglage de Voss, un délai qu’elle avait choisi pour permettre une fuite. Il ne le modifierait pas.
Une nouvelle secousse, plus violente. Un craquement métallique déchira l’air, et l’escabeau à l’autre bout de la salle s’effondra dans l’eau sombre. La tour penchait, lentement, comme un arbre dont on aurait taillé les racines. La baie de distribution émit un grésillement, et la diode verte vacilla.
Jack ne s’attarda pas. Il retraversa la salle, plongea dans le sas, et referma le panneau derrière lui. L’eau glacée le saisit de nouveau, lui coupant le souffle, mais il était déjà en mouvement, palmes battantes, redescendant le long de l’échelle vers le tube.
Tout en nageant, il entendit, à la limite de la perception, une voix qui n’était plus celle de Marcus. Une voix de femme, claire, précise, qui fredonnait les trois notes.
Il ne ralentit pas. Il ne répondit pas. Il compta les secondes du compte à rebours dans sa tête — quatre minutes, trois minutes trente — et se concentra sur l’air qui restait dans ses poumons. L’écho de la voix s’estompa, se fondit dans le courant, puis disparut.
Le tunnel se referma autour de lui. La station l’attendait, avec Sam, avec les convertis, avec tout ce qui restait à faire. La mélodie de Voss tournait encore dans sa tête, plus insistante que jamais, mais c’était la sienne maintenant. Il l’avait intégrée, ancrée, arrachée à celle qui l’avait donnée.
Il nagea vers la lumière du sas, vers le visage pâle de Sam derrière la vitre, sans regarder en arrière.
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