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Le Voile Abyssal

Lire le chapitre 3: First Light

Le sas s’ouvrit dans un soupir hydraulique, une expiration mécanique qui parut à Jack le premier son vivant émis par la station depuis son arrivée. Il était entré par effraction, avait forcé la porte intérieure, et maintenant il se tenait dans un couloir faiblement éclairé par des rampes de secours qui diffusaient une lumière ambrée et stagnante.

L’air sentait le métal chaud, le caoutchouc neuf et une pointe âcre de produit chimique. Pas d’odeur de corps. Pas d’odeur de sang. C’était presque pire. Une station habitée par huit personnes, silencieuse depuis soixante-douze heures, aurait dû sentir la vie ou la mort. Elle ne sentait rien.

« Station ADRS, ici Jack Mercer, » dit-il, sa voix résonnant dans le creux métallique. « Je suis à l’intérieur. Répondez sur n’importe quelle fréquence. »

Le silence lui revint en écho. Il coupa la radio de son casque, la rangea dans une poche de sa combinaison, et avança.

Le couloir principal s’étirait sur une trentaine de mètres, ponctué de portes coulissantes aux panneaux sombres. La plupart étaient ouvertes, laissant voir des cabines vides, des lits défaits, des effets personnels abandonnés comme si les occupants s’étaient levés d’un coup pour ne jamais revenir. Dans la première cabine, un mug de café trônait encore sur une table, une pellicule blanchâtre à la surface. Jack le toucha du bout du gant. Sec depuis longtemps.

Il remonta le couloir, la lampe frontale balayant les murs. Des panneaux de contrôle clignotaient en code rouge, mais aucun n’émettait de son. Il passa devant la salle commune : une table longue, des chaises renversées, des assiettes à moitié pleines. Sur un écran mural, une image figée montrait une vue satellite de l’océan, un curseur clignotant sur un point qu’il reconnut comme « La Scar ». L’annotation en dessous, tapée en petites capitales, lui serra l’estomac.

*Le chant. Ne pas interrompre.*

Il prit une photo avec le capteur de son casque, puis poursuivit.

Le laboratoire principal se trouvait au bout du couloir, derrière une porte blindée à double joint qui n’était que partiellement fermée. Jack dut peser de tout son poids pour la faire coulisser. L’intérieur était un chaos organisé : des boîtes de Pétri renversées, des échantillons de carottes sédimentaires rangés dans des tiroirs métalliques, des moniteurs affichant des courbes de données erratiques. Un granit de roche noire, poli comme de l’obsidienne, trônait sur un socle au centre de la pièce. Autour, des instruments de mesure étaient orientés vers lui, comme des gardiens.

Jack s’approcha. Le spécimen était légèrement veiné de filaments bleutés qui semblaient palpiter sous la lumière. Une illusion, sans doute. Mais il ne put s’empêcher de reculer d’un pas.

Sur un bureau adjacent, coincé sous un clavier, un cahier à spirale était ouvert. Jack le souleva. La couverture portait l’inscription « Journal de bord – Voss ». Il feuilleta les pages, les doigts gantés rendant la manipulation difficile. Des notes de laboratoire, des relevés de température, des dessins de cellules sous microscope. Rien d’alarmant jusqu’à la dernière page écrite, datée de quatre jours plus tôt.

*Nous avons cessé de transmettre. Ce n’est pas une panne. C’est un choix. Le chant exige le silence.*

*La mer nous parle, et pour la première fois, nous l’écoutons.*

Il tourna une page, espérant trouver plus, mais le reste était vierge. Il glissa le cahier dans sa sacoche, puis ses yeux se posèrent sur une feuille volante épinglée au mur, près d’un présentoir de photos. Une liste de noms, tapée à la machine, titrait « Personnel permanent – ADRS ». Chaque nom était précédé d’une case. Huit noms. Toutes les cases étaient cochées d’une croix rouge, sauf une.

*Dr Elara Voss – Biologiste en chef.*

Son nom était entouré d’un cercle au stylo, et une flèche menait à une annotation en marge, écrite d’une main nerveuse :

*Retournée dans le chant. Ne pas la chercher.*

Jack resta immobile, la feuille entre les doigts. Retournée dans le chant. Il se souvint de la carte du site, de la mention « Le chant » soulignée deux fois à l’emplacement de The Scar. Ce n’était pas une simple étiquette géologique. Pour le commandement de la station, c’était devenu une destination.

Il décrocha la feuille, la replia, la glissa dans sa combinaison contre sa poitrine. Puis il continua vers le module d’habitation.

Les quartiers de l’équipage étaient alignés de part et d’autre d’un second couloir, plus étroit. La première porte était ouverte. Une chambre double, des lits superposés, des affiches de surf et de paysages californiens. Un ballon de rugby traînait sur le sol. Des vêtements propres dans un tiroir, une brosse à dents dans un verre. Mais pas de corps. Pas de trace de lutte.

La deuxième porte refusa de s’ouvrir. La poignée tournait à vide, la porte légèrement entrebâillée. Jack poussa de l’épaule. Un meuble, une armoire métallique, avait été poussé contre la porte de l’intérieur. Il glissa la lampe frontale dans le jour. La chambre était vide, mais l’armoire déplacée avec une méthode délibérée. Quelqu’un avait voulu se barricader. Et puis, il était sorti. Ou avait été sorti.

Une troisième porte, en face, était ouverte. Dans la cabine, il trouva les affaires du commandant : un uniforme pendu, des photos d’une famille sur une plage, un livre de Tchekhov marqué à la page cent douze. Sur la petite table d’écriture, un carnet était ouvert. L’encre du stylo était encore humide quand elle avait été posée, les derniers mots baveux.

La dernière entrée, écrite en majuscules serrées, se lisait :

*Les portes s’ouvrent de l’intérieur. Elles se ferment aussi. Nous avons choisi de rester. Le voile s’amincit chaque jour. Bientôt, il n’y aura plus de surface. Plus de haut. Plus de bas. Plus que la voix.*

Jack referma le carnet. Sa main tremblait légèrement, et il la serra en un poing pour la stabiliser. Il avait connu ça, dans les semaines qui avaient suivi la disparition de Riley. L’obsession, l’isolement, la conviction que l’eau était plus réelle que la lumière. Il avait failli y sombrer. Il savait reconnaître une cassure psychologique à trois mille mètres de profondeur quand il la voyait.

Mais ce n’était pas que ça. Les croix sur la liste, l’abandon des effets personnels, le silence radio volontaire. Tout ça sentait l’orchestration, pas la folie spontanée. Huit personnes ne décident pas du jour au lendemain, d’un commun accord, de couper les ponts avec le monde sans une étincelle. Et cette étincelle avait un nom : The Scar. Et un son. Un chant.

Jack remonta vers le sas, mais au lieu de ressortir, il ouvrit le coffret du panneau d’accès et tapa la séquence d’entrée qu’il avait mémorisée des plans. Un schéma s’afficha, montrant les volumes de la station. Une section clignotait en rouge, dans la partie basse, sous le laboratoire : un sas de plongée menant à un tunnel d’observation vers le fond marin.

Y était inscrit, en grosses lettres rouges : « Accès The Scar – Interdit sans autorisation du commandement. »

Jack regarda le clavier, puis la liste des noms qu’il avait dans sa poche, puis la photo de Riley dans son portefeuille qu’il n’avait pas besoin de regarder pour se souvenir. Il se retourna vers le fond de la station.

Il n’était pas descendu ici pour réparer un câble. Il l’avait compris en voyant la liste, en feuilletant le cahier de Voss, en voyant le dernier mot du commandant. La station n’était pas tombée en panne. Elle avait été convertie.

Quelque part dans la fosse, dans l’excavation de The Scar, huit esprits apprenaient à écouter une voix que Jack commençait à entendre, lui aussi, résonner faiblement dans les coques métalliques comme un chant sourd et obsédant.

Il engagea le verrou du sas inférieur. La roue tourna, et une lumière rouille s’alluma dans le tunnel sombre de la descente.

« Riley, » murmura-t-il, le souffle court. « Si tu es là-dedans, j’espère que tu m’entends. Je viens te chercher. »

Il n’y avait pas de réponse. Mais dans les profondeurs du tunnel, il lui sembla que le silence lui-même commençait à chanter.