Le Voile Abyssal
Lire le chapitre 22: The Wake
Le silence revenait par degrés, comme une marée qui se retire. Jack était agenouillé près de Sam dans le bloc médical, la main encore crispée sur le pansement improvisé, quand le premier gémissement monta du couloir.
Un son humain. Pas un son de créature.
Il se releva, le sang cognant dans ses tempes. Le couloir était jonché de corps — des membres du personnel, six ou sept d'entre eux, affalés contre les parois métalliques comme des marionnettes dont on aurait coupé les fils. Mais ils bougeaient. Des doigts qui se replient, une paupière qui cligne, une inspiration sifflante.
La femme de la cantine — celle qui avait chanté la mélodie avec une voix qui n'était pas la sienne — souleva sa tête du sol. Ses yeux étaient vides, puis se concentrèrent. Elle cligna plusieurs fois, comme si elle émergeait d'un rêve très profond.
— Qu'est-ce que... qu'est-ce qui s'est passé ? murmura-t-elle.
Jack ne répondit pas. Il fit un pas par-dessus un corps — le technicien aux cheveux roux, qui respirait par saccades — et inspecta la section. Les filaments rétractés avaient laissé de fines lignes rosâtres sur les tempes et les nuques. Comme des cicatrices de naissance. Comme des promesses de retour.
— Snake, appela-t-il.
Pas de réponse immédiate. Puis un grognement étouffé, plus loin, dans le renfoncement près de l'armoire technique. Jack avança, la lampe torche braquée devant lui. Snake était assis adossé au mur, les jambes étendues, la tête inclinée. Ses yeux étaient ouverts. Pour la première fois depuis longtemps, ils étaient *présents*.
— Merde, dit Snake d'une voix rauque. Ma tête...
— Tu saignes ? demanda Jack.
Snake avala une salive difficile. Il passa une main sur son front, puis l'examina. Pas de sang.
— Non. Juste... j'ai l'impression d'avoir couru un marathon dans ma tête.
Jack tendit la main. Snake la regarda une seconde, puis la saisit. Jack le hissa sur ses pieds avec un effort audible. Snake vacilla un instant, s'appuya au mur, puis hocha la tête pour signifier qu'il tiendrait debout.
— Les autres ?
— En train de revenir à eux.
— Et Sam ?
— Vivant. Le bras est mal en point, mais il respire.
Snake ferma les yeux une seconde, comme pour vérifier que le monde était toujours là derrière ses paupières. Quand il les rouvrit, il avait retrouvé quelque chose — une dureté que l'entité avait effacée.
— Voss.
Jack hocha la tête, déjà orienté vers la sortie. Snake le suivit, boitillant légèrement, le pas incertain d'un homme qui réapprend à marcher sur un pont qui tangue.
Ils la trouvèrent au bout du couloir où elle était tombée. Voss gisait sur les genoux, le haut du corps effondré contre un panneau de commande, une main encore crispée autour du corps de la fusée éclairante. Son visage était paisible, détendu, comme si la chute avait effacé des années de tension. Les traces des filaments, sur sa tempe, étaient plus marquées que les autres. Plus anciennes.
Jack s'accroupit près d'elle. Il tendit une main, la tint suspendue une seconde — le souvenir de sa voix dans le casque, *lance la séquence et ne m'attends pas*, la supplique de ne pas l'écouter, le doute — puis il posa deux doigts sur la carotide.
Le pouls était faible mais régulier.
— Elle respire, dit-il.
Snake s'accroupit de l'autre côté, l'observa un long moment.
— Elle était avec eux. Elle était le pont.
— Elle est revenue.
Snake ne répondit pas. Ses yeux firent le trajet des marques sur la tempe de Voss, puis du visage de Jack. Il y avait quelque chose dans son regard qui n'était pas de la gratitude.
— On la porte au médical, dit-il enfin.
Ils la portèrent. Elle pesait peu, ce que Jack trouva étrange — elle avait semblé si massive dans ses convictions. Ils l'allongèrent sur la couchette à côté de Sam. Les deux blessés, côte à côte, dans la lumière blanche et fatiguée du bloc médical.
Le travail commença.
Retrouver les autres, les aider à se relever, les rassembler. Le personnel du Néréïde était une trentaine au total, et la plupart gisaient dans les coursives, la cantine, la salle commune. Il n'y avait aucune panique — c'était ce qui frappait Jack. Ils revenaient à eux dans une confusion tranquille, comme des gens qui se réveillent d'une opération sous anesthésie. Des questions, oui. Des mains qui cherchent. Mais aucun cri. Aucune terreur.
Peut-être que quelque chose les avait vidés. Peut-être que l'entité, en se retirant, avait emporté une partie d'eux.
Jack verrouilla cette pensée dans un coin de son esprit et se concentra sur les tâches concrètes.
Le sas principal. Il fallait vérifier l'intégrité. Sa main tourna la molette, sentit la résistance, puis le mouvement fluide quand la pression s'égalisa. Le panneau coulissa avec un grondement métallique. Au-delà, le tunnel de connexion menant à la surface — inondé, partiellement écroulé, mais hors de l'eau.
Il referma.
Le poste de communication. L'écran était noir. La radio émettait un souffle constant, sans aucune voix par-dessus. Le réglage de fréquence ne fit naître que des parasites.
— La tour est toujours debout ? demanda une technicienne — une femme brune aux yeux cernés, qui tenait sa nuque d'une main comme si elle craignait qu'elle ne tombe.
— Partiellement, dit Jack. Le signal est passé. Le reste devra attendre.
Le premier jour passa dans une brume de vérifications. Les systèmes, le générateur, les niveaux d'oxygène. Tout était dans les tolérances. Rien n'exigeait d'intervention urgente. Sam fut recousu par Snake, dont les mains tremblaient encore un peu mais qui connaissait la procédure. Il s'évanouit plusieurs fois pendant la suture, et Jack dut le maintenir en place.
Voss resta inconsciente.
La nuit tomba — ou ce qui en tenait lieu, à sept cents mètres de profondeur, dans l'éclairage artificiel permanent du Néréïde. Jack ne dormit pas. Il fit des rondes, vérifiant les portes, les capteurs, l'écran mort du poste de communication. Le silence radio était un poids physique.
Le deuxième jour, certains membres de l'équipage commencèrent à demander.
— Le signal a été reçu, non ? La surface va répondre.
— Peut-être que la transmission a interrompu l'émission, mais la réception ?
— On devrait envoyer une balise de détresse sur les fréquences d'urgence.
Jack n'essaya pas de les dissuader. Les balises furent activées. Les fréquences d'urgence furent émises. La radio écouta dans l'autre sens, et ne perçut rien.
Que le souffle.
Le troisième jour, Sam se réveilla complètement. Sa première parole fut :
— Patel ?
Jack était assis près de lui, une tasse de café froid entre les mains.
— Patel n'est pas là.
Sam ferma les yeux. Sa mâchoire se contracta.
— Elle y est allée ?
— Elle est morte, Sam. Je suis désolé.
Il resta silencieux très longtemps. Puis il dit, d'une voix très basse :
— Je l'avais perdue avant. Elle avait cessé de répondre à la radio il y a des semaines. Je pensais que c'était de la colère. J'aurais dû...
Il n'acheva pas.
Jack ne trouva rien à répondre. Il hocha la tête, et ils restèrent là, dans la lumière blanche, à écouter la ventilation.
Voss ouvrit les yeux le quatrième jour.
Ce fut Snake qui la découvrit, en passant dans le bloc médical pour vérifier ses propres points de suture. Il sortit dans le couloir, trouva Jack devant le poste de comm, et dit simplement :
— Elle est réveillée.
Jack posa les mains sur la console, les y laissa une seconde, puis suivit Snake.
Voss était assise sur sa couchette, adossée au mur, les mains croisées sur les genoux. Elle avait les yeux ouverts, clairs, mais fixés sur un point lointain derrière la paroi. Elle ne bougea pas à leur entrée.
— Il y a trois jours, dit Jack.
Elle cligna lentement.
— Le temps a passé.
— Oui.
Elle baissa les yeux sur ses mains.
— Ça a fonctionné. Le signal.
— La surface ne répond toujours pas.
— Le message a été envoyé. Le temps que la flotte arrive...
— On n'a pas de confirmation.
Pour la première fois, son regard se tourna vers lui. Il y avait quelque chose de différent dans ses yeux — une sérénité que Jack n'y avait jamais vue. Avant, il y avait de la tension, de la volonté. Maintenant il y avait presque de l'apaisement.
— Il faudra faire confiance, dit-elle.
Les jours passèrent.
Ils n'avaient plus de notion de nuit ni de jour — seulement les cycles des veilles, la rotation qu'ils établirent pour les rondes et l'entretien. La radio émit son souffle. Les balises émirent leurs signaux. Toujours rien en réponse.
Jack mit de l'ordre dans les affaires de Voss. Il trouva son journal, quelques notes sur le Mémoire, des transcriptions de ses conversations avec lui. Il les lut une seule fois, puis les replaça où il les avait trouvées.
Le cinquième jour, un bruit nouveau remplit le silence : le son lointain d'un sonar actif qui balaya le flanc du Néréïde. Jack leva la tête de la console, écouta.
Snake apparut dans l'embrasure, les yeux à nouveau vifs.
— C'est un bâtiment de surface.
Jack hocha la tête. Il se leva, traversa le sas, monta vers la tourelle de communication. Il n'y avait rien à voir — l'obscurité absolue de sept cents mètres — mais il écouta le ping se rapprocher, régulier comme un cœur.
Derrière lui, dans le bloc médical, Sam murmura à Voss :
— Ils arrivent.
Et Voss, qui regardait à travers la paroi vers une distance qu'elle était la seule à voir, répondit :
— Ils ont entendu.
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