Le Voile Abyssal
Lire le chapitre 24: Cracks
La lumière du couloir B vacillait. Jack la vit avant de la comprendre : cette irisation, ce reflet huileux qui glissait sur la cornée de Voss comme un souvenir de marée noire.
Elle était adossée au mur près de l’infirmerie, un gobelet d’eau tiède entre les mains. Elle avait l’air épuisée — le genre d’épuisement qui précède la reddition. Mais ses yeux, eux, ne faiblissaient pas. Ils luisaient.
— Vous avez vu ça ? demanda-t-il, la voix rauque.
Voss cligna. Le reflet disparut, ou peut-être se fondit dans l’ombre de ses cils.
— Vu quoi, Jack ?
— Vos yeux. Il y avait… une pellicule. Comme sur les autres.
Elle fit un pas vers lui, pas de recul. C’était déjà un indice. Les gens qui n’ont rien à cacher ne choisissent pas l’angle d’approche.
— La lumière est mauvaise, dit-elle. Les lampes du couloir B ont été endommagées quand la tour est tombée. Vous le savez.
— Je sais ce que j’ai vu.
— Vous avez vu des symboles sur les murs, tout à l’heure. Vous me l’avez dit. Snake ne les voyait pas.
Jack serra les poings. Il avait encore le goût du métal sur la langue, souvenir de ces lignes gravées dans l’acier, trop nettes pour être un mirage. Des angles impossibles, des courbes qui se repliaient sur elles-mêmes comme des intestins de créatures marines. Une écriture qui n’appartenait à aucune langue connue.
— Ce n’est pas pareil, dit-il.
— Vraiment ? Vous êtes resté seul sous l’eau pendant des jours. Vous avez vu votre frère mort. Vous avez entendu une mélodie que vous ne pouviez pas connaître. Et maintenant vous me demandez de me fier à votre perception ?
Elle ne haussa pas la voix. C’était pire. Elle le regardait comme on regarde un patient fiévreux, avec cette patience clinique qui le rendait fou.
— Vous avez vu la mer dans leurs yeux, Voss. Vous l’avez vue parce que vous l’avez eue en vous. Je ne vous accuse pas d’être comme eux. Je vous dis que quelque chose est encore là.
Voss baissa le gobelet. Ses doigts tremblaient — ou peut-être était-ce un effet de l’épuisement.
— Je suis restée en contact avec l’échantillon plus longtemps que quiconque, Jack. Plus longtemps que Wade. Plus longtemps que les autres. Si le signal avait laissé une trace en moi, je le saurais.
— Vous le sauriez ? Ou vous le sentiriez comme une bénédiction ?
Le silence dura trois secondes. Quatre. Elle le dévisagea, et quelque chose passa dans son regard — un pli, un tressaillement presque imperceptible au coin de sa bouche.
— Vous me croyez compromise, dit-elle.
— Je crois que vous avez organisé ma présence ici. Je crois que vous saviez ce qui se passait avant même que je mette le pied dans ce sous-marin. Et je crois que vous avez choisi de me faire venir parce que vous pensiez que je pourrais comprendre.
Elle ne nia pas. C’était la première fois qu’elle ne niait pas.
— Et maintenant ? demanda-t-elle.
— Maintenant, je me demande si vous m’avez fait venir pour arrêter la chose… ou pour la nourrir.
Le gobelet tomba. L’eau se répandit sur le sol de métal, formant une flaque qui refléta la lumière crue des lampes. Voss ne baissa pas les yeux vers elle. Elle les garda plantés dans les siens, et pour la première fois, Jack vit autre chose que de la compassion ou de la science dans son regard.
Il vit de la peur. Mais pas de la peur d’être découverte. De la peur d’être abandonnée.
— Vous avez vu les symboles ? dit-elle d’une voix plus douce.
— Oui.
— Ils ne sont pas là pour guider les convertis.
Jack attendit.
— Ils sont là pour guider la conscience qui remplace l’ancienne. Une carte. Un chemin pour que la nouvelle entité trouve ses réceptacles.
Un frisson glacé remonta le long de sa colonne. Il pensa aux traits gravés dans l’acier, aux courbes répétées le long des couloirs, dans la salle des machines, sous les panneaux d’accès. Ils étaient partout. Il n’avait vu que ceux qui se trouvaient dans les zones éclairées.
— Vous les avez laissés s’étendre, dit-il.
— Je n’ai rien laissé s’étendre. Je les ai étudiés.
— Vous les avez documentés. Vous les avez cartographiés. Vous les avez gardés secrets.
Elle ne répondit pas. Derrière elle, dans la pénombre du couloir, Jack remarqua une autre série de marques gravées près de la porte de l’infirmerie. Elles n’étaient pas là avant. Il aurait juré qu’elles n’étaient pas là avant.
— Quand les avez-vous vus apparaître ? demanda-t-il.
Voss suivit son regard. Ses épaules se raidirent.
— Ils ne sont pas nouveaux, dit-elle.
— Ils le sont.
— Jack…
— Je me suis tenu exactement à cet endroit il y a deux heures. Il n’y avait rien. Maintenant, il y a ces lignes. Et ces lignes suivent le circuit de ventilation. Elles descendent vers le dortoir.
Il fit un pas vers elle. Elle ne bougea pas.
— Vous vouliez que je voie les symboles sur le mur de la salle commune, poursuivit-il. Celui que Snake ne pouvait pas voir. Vous l’avez laissé là pour que je le trouve. Pour que je commence à douter de ma propre perception. Pour que je pense que j’étais le seul à les voir, et donc que j’étais folle, et donc que je me taise.
La main de Voss glissa vers sa poche. Instinctivement, Jack se tendit — mais elle n’en sortit qu’un vieux carnet à spirale, les pages cornées par la condensation.
— Les premiers symboles sont apparus après l’extraction de l’échantillon, dit-elle en lui tendant le carnet. J’ai tout noté. Chaque apparition, chaque localisation, chaque phase de développement.
Jack prit le carnet d’une main hésitante. Il l’ouvrit. Les pages étaient couvertes d’une écriture serrée, technique, émaillée de croquis des marques. Des dates. Des heures. Des corrélations avec les phases de sommeil du personnel.
— C’est un journal d’observation, dit-il.
— C’est un avertissement.
Elle le regarda avec une intensité nouvelle, une urgence qu’elle n’avait pas montrée en quarante-huit heures.
— Les symboles ne sont pas apparus autour du personnel. Ils sont apparus autour de moi. En premier lieu. J’en rêvais. Je les dessinais sans m’en rendre compte. C’est pour ça que je vous ai fait venir, Jack. Pas pour réparer la tour. Pas pour comprendre le signal. Pour que quelqu’un me surveille quand je ne pourrais plus me surveiller moi-même.
Jack referma le carnet. Le silence du couloir semblait épais, chargé de quelque chose qu’il ne pouvait nommer. Il entendait son propre pouls dans ses tempes, la mélodie des trois notes qui montait sans qu’il la convoque.
— Vous avez mis en scène toute l’opération, dit-il, la voix sourde.
— Oui.
— Pour que je sois là quand vous basculeriez.
— Non. Pour que vous soyez là pour arrêter le processus avant qu’il ne bascule pour tout le monde.
— Et si je n’y arrivais pas ?
Voss sourit. C’était la première fois qu’il voyait ce sourire-là sur son visage — celui de quelqu’un qui n’a plus rien à perdre.
— Alors vous savez ce que j’ai ressenti en voyant l’échantillon pour la première fois. La fascination absolue. L’envie de m’abandonner.
Elle tendit la main et toucha son avant-bras, là où les veines affleuraient la surface de la peau. Sa peau était fraîche. Trop fraîche.
— Si vous me voyez hésiter, Jack. Si vous me voyez chercher un crayon et commencer à tracer des lignes sur un mur. Si vous me voyez sourire quand les lumières s’éteignent — vous quittez cette station. Vous laissez tout derrière vous. Vous m’oubliez.
Elle marqua une pause.
— Et vous ne répondez pas à la mélodie.
Jack retira son bras. Quelque chose venait de se nouer dans sa poitrine — pas la peur, mais une certitude amère.
— Il est déjà trop tard pour ça, dit-il.
Il déplia le coin d’une page du carnet. Dedans, entre les annotations de Voss, une trace de crayon différente. Plus tremblée. Plus pressée. Elle avait été ajoutée après coup, comme si quelqu’un d’autre avait emprunté le carnet sans son accord.
Ce n’était pas une phrase. C’était un symbole — le même que ceux des murs. Et sous ce symbole, une note dans une écriture qui n’était ni celle de Voss, ni celle d’aucun membre de l’équipage.
*Il nous reste six heures avant qu’elle ne ferme les portes.*
Voss suivit son regard et blêmit. Il vit les jointures de ses doigts se contracter, vit ce qui ressemblait — pour la première fois depuis qu’il la connaissait — à de la véritable peur.
— Ce n’est pas moi qui ai écrit ça, murmura-t-elle.
Jack referma le carnet. Derrière eux, dans l’obscurité du couloir, quelque chose gratta contre l’acier. Un petit bruit sec, doux, rythmé.
Comme des ongles.
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