Le Voile Abyssal
Lire le chapitre 26: The Offering
L'impact du poing contre ma tempe n'était pas la douleur la plus vive. C'était l'odeur. Celle du métal rouillé et de l'iode, celle de la crevasse, du Scar. Ils m'avaient traîné là, dans ces profondeurs que j'avais explorées des années plus tôt, là où le plancher océanique s'ouvrait comme une blessure non refermée.
Sam tenait mon bras gauche. Snake tenait le droit. Leurs visages étaient vides, lisses, leurs yeux brillants de ce voile irisé que j'avais appris à détester. Ils ne me regardaient pas. Ils regardaient devant eux, vers la faille, comme des enfants hypnotisés par un feu.
— Tu vois, Jack ? fit la voix de Voss.
Elle se tenait au bord de la crevasse, les mains croisées dans le dos, sa combinaison blanche tachée de boue et de quelque chose de plus sombre qui séchait en croûtes irrégulières. Ses yeux étaient deux billes de nacre.
— Elle est belle, n'est-ce pas ?
Je crachai du sang sur le sol. — Elle ? C'est un trou, Voss. Un trou dans la terre.
— C'est une porte. La porte que j'ai dessinée. Celle que vous m'avez aidée à ouvrir.
Derrière elle, la faille s'étendait sur une centaine de mètres, ses parois tapissées de cette matière organique pulsante, cette membrane qui respirait lentement, comme un poumon géant. La créature à mon visage avait disparu, mais sa présence était là, dans chaque vibration du métal, dans chaque battement de cette membrane.
— Pourquoi ? demandai-je. Pourquoi moi ?
Voss s'approcha, ses semelles crissant sur le sol jonché de débris. Elle s'arrêta à un mètre de moi, inclina la tête comme si elle m'étudiait. Il y avait de la compassion dans son regard. C'était pire que la haine.
— Parce que vous êtes vide, Jack. Vous avez perdu votre femme, votre fille, votre équipage. Vous avez abandonné Wade dans ce puits. Vous portez la perte comme un manteau, elle vous recouvre entièrement.
— Ça fait de moi une bonne coquille, c'est ça ?
— Une coquille, non. Un réceptacle. L'entité ne peut pas monter seule. Elle a besoin d'un esprit suffisamment brisé pour ne pas résister, mais suffisamment entier pour la soutenir. Votre perte est une architecture. Elle a des pièces, des couloirs, des fondations. Parfaites pour y installer une conscience.
Je ris, un son rauque qui résonna dans le caisson. — Vous avez organisé tout ça pour que je vienne vous observer ? Vous vous êtes inoculé ce truc pour me manipuler ?
— Je vous ai écouté à la radio, Jack. Pendant des années, après la mort de Wade. Vous parliez tout seul. Vous racontiez vos rêves remplis d'eau. Vous décriviez cette mélodie, ces trois notes qui revenaient sans cesse. Vous étiez déjà connecté sans le savoir. J'ai simplement... facilité le voyage.
Les trois notes. Elles résonnèrent dans mon crâne, nettes, claires, comme si quelqu'un les jouait sur un piano d'os. Je voulus serrer les poings, mais Sam et Snake me tenaient fermement. Leurs doigts étaient froids, anormalement forts.
— Le message dans votre journal ? La mise en garde ?
— Un artefact des précédentes tentatives. L'entité garde des traces de ses échecs. Elle voulait me prévenir de ma propre trahison à venir. Je l'ai ignoré. Je savais ce que je faisais.
— Et vous le savez toujours ? demandai-je en fixant l'éclat dans ses yeux.
— Moins chaque minute. Mais assez pour accomplir ce qui doit être fait.
Elle se tourna vers la faille, leva les bras comme une prêtresse. Les membranes pulsèrent plus fort, émettant un son grave, presque subsonique. Les symboles que j'avais vus sur les murs de la station étaient ici, gravés dans la roche, dans le métal, dans la chair même de cette chose. Ils brillaient d'une lumière blafarde.
— Portez-le à la Margelle.
Sam et Snake m'entraînèrent vers le bord. Je vis alors la structure, là, à moitié engloutie par la membrane : une plateforme, un autel fait d'un matériau que je ne reconnaissais pas, noir comme l'obsidienne, veiné de filaments lumineux. Des restes humains s'y accrochaient, des fragments d'os, des lambeaux de combinaison orange. D'autres tentatives, d'autres vaisseaux.
— Non, soufflai-je.
— Si, murmura Voss en s'approchant, son visage à quelques centimètres du mien. Elle posa une main sur ma joue, doucement. Il n'y aura pas de douleur, Jack. Juste une disparition. La vôtre s'effacera, et ce qui restera sera plus grand, plus vaste, plus ancien que tout ce que vous pouvez imaginer.
— Et vous ? Vous resterez humaine ?
Ses lèvres s'étirèrent en un sourire qui n'était pas tout à fait le sien. — Je serai la première servante du nouvel ordre. C'est un honneur.
On me poussa sur la plateforme. Le contact du matériau noir me fit vibrer jusqu'aux os. Les filaments lumineux remontèrent le long de mes jambes, s'enroulèrent autour de mes bras, de mon torse, me clouant au lit de pierre. La membrane au-dessus de moi s'ouvrit lentement, révélant une cavité humide et sombre, emplie d'un liquide épais et nacré qui luisait comme un œil géant, un œil qui clignait vers moi.
Une voix s'éleva dans mon crâne. Ma propre voix. Ma propre voix, mais avec une profondeur d'abîme.
*Enfin. Tu es prêt.*
Voss se tenait au bord de la plateforme, les bras croisés, récitant dans cette langue ancienne que Sam avait utilisée autour de mon lit. Les autres membres de l'équipage étaient apparus dans l'ombre, eux aussi, leurs silhouettes immobiles formant un cercle autour de la faille. Ils psalmodiaient.
La cavité s'ouvrit plus large. Le liquide nacré commença à couler le long de la paroi, s'approchant de ma tête. Je sentis la pression dans mon crâne, comme si quelque chose poussait contre mes tempes de l'intérieur.
*Ne résiste pas, Jack. C'est si simple de cesser de lutter.*
La voix était presque tendre. Presque maternelle. Et elle avait raison : il serait si simple d'arrêter. De laisser une autre conscience porter le poids de mes morts, de mes erreurs, de mes nuits passées à revoir la lumière qui avait disparu dans les profondeurs.
Les filaments s'enroulèrent autour de ma gorge.
Le liquide toucha mes cheveux.
Et quelque chose dans la station cria.
Un hurlement de métal déchiré, suivi d'un silence brutal. Les lumières vacillèrent. Les symboles sur les parois s'éteignirent d'un coup.
Le liquide s'arrêta à un centimètre de ma peau.
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