Le Voile Abyssal
Lire le chapitre 28: The Key
L’eau montait déjà au niveau de ses genoux quand Jack tourna la clé dans sa paume. Elle était lourde, en laiton ancien, incongrue dans ce monde de titane et d’acier inoxydable. La lumière de secours pulsait en rouge au-dessus de l’airlock, teintant la surface de l’eau d’un sang artificiel.
Voss se tenait de l’autre côté de la cloison vitrée, son visage à moitié dans l’ombre. Elle avait l’air d’une chose en train de se défaire — ses cheveux collés au crâne, ses yeux fixes, mais quelque chose dans sa mâchoire tressaillait encore. Comme si la femme qu’elle avait été luttait toujours pour sortir.
— Tu ne peux pas le porter là-dehors, dit-elle, la voix détimbrée.
Jack serra le poing autour de la clé.
— Tu viens de me la donner.
— Avant que je change d’avis. Le rituel ne peut pas être inversé une fois commencé. Mais il peut être interrompu. Définitivement.
— Par une inondation.
Voss hocha lentement la tête. Elle appuya son front contre la vitre, et Jack vit les symboles sombres ramper sur sa tempe, juste sous la peau. Ils bougeaient. Lentement, mais ils bougeaient.
— Le cœur n’est pas dans la station. Il est sous nous, dans la fosse. La vanne de trop-plein externe, niveau D, section oméga. Elle n’a jamais été reliée au circuit principal. Une sécurité d’ingénieur, un vestige de l’époque où on craignait une surpression géothermique. Elle est restée là, muette, pendant vingt-trois ans.
— Et elle inonde quoi, exactement ?
— La chambre de fusion. La cavité où le noyau s’est logé. On l’a scellée après l’extraction, mais la vanne donne directement sur la mer. Si on l’ouvre, l’eau entrera par le conduit secondaire. De la pression, du froid, du sel. Beaucoup de sel.
Jack regarda la clé. Elle était tiède entre ses doigts, comme si elle avait été portée longtemps contre une peau vivante.
— Et le créneau, dit-il. On a combien de temps ?
Voss eut un rire étranglé, presque humain.
— Six heures, peut-être moins. Il te faut quoi, trois heures pour descendre cinq niveaux et sortir par l’écoutille de maintenance ? Deux heures de crawl sur la coque ?
— Une heure, corrigea Jack. Avec le matériel que je connais.
— Alors tu tombes dans les temps. Si les symboles ne reviennent pas avant.
Jack baissa son regard vers les murs. Les marques sur l’acier étaient noires et mortes depuis la coupure de courant, mais il sentait leur présence, comme un poids qui ne demande qu’à retomber. Dans la poche de sa combinaison, son frère lui avait donné la montre, le pendule de la raison qui battait contre sa cuisse, indifférente à la folie ambiante.
— Le chemin est long, dit Voss. Il faut traverser le sas, longer l’anneau B, contourner la cuve primaire…
— Je connais le plan de la station. Je l’ai réparé de mes mains.
— Tu n’as jamais réparé ça dehors.
Jack ne répondit pas. Il avait fait bien pire que de marcher sur une coque par 2 000 mètres de fond.
Un bruit de course dans le corridor. Des bottes sur le métal mouillé. Le chant montait, bas et rythmé, cette langue ancienne que les lèvres des hommes n’étaient pas faites pour former.
Voss tourna la tête vers le bruit, et ses yeux miroitèrent une seconde. L’iris s’irisa d’une couleur qui n’existait pas sur terre. Puis elle revint vers lui.
— Ils viennent te chercher. Celui qui te ressemble, il est déjà dans le couloir nord.
— Je croyais qu’il attendait dehors.
— Il attend partout.
Jack glissa la clé dans une poche étanche de son torse, puis la couvrit de la main. Il sentit le poids contre sa poitrine, battant comme un second cœur.
— Et les autres ? demanda-t-il. Les hommes de l’équipage, ceux que tu as trahis ?
Voss laissa tomber sa tête. Ses épaules tressautèrent, un sanglot sec et sans eau.
— Ils sont déjà pris. Sam, Michaelson, la petite Tazi… Ils ne demandent plus l’aide. Mais ils te verront. Ils voudront t’arrêter, Jack. Ils ne voudront pas te faire de mal — d’ailleurs ils ne peuvent plus vouloir quoi que ce soit de personnel — mais ils sont branchés sur la volonté du fond. Et cette volonté les pousse vers toi.
Jack recula vers l’échelle d’accès à la coursive inférieure.
— Tu ne viens pas avec moi ?
— Je ne peux pas quitter cette couche. Je suis déjà trop loin dans le brouillard.
Son visage se convulsa, et pendant un instant, Jack revit la femme de la vidéo d’origine, celle qui souriait devant son assistante de recherche en parlant de bioluminescence.
— Je suis désolée, Jack Mercer. Tu aurais dû rester loin de moi.
Elle ne dit pas au revoir. Elle se détourna, raide, et Jack la vit qui s’éloignait dans le couloir sombre, sa silhouette découpée par la lumière rouge. Des bras se tendirent pour l’accueillir : Snake et deux autres ingénieurs, les yeux éthérés, la bouche entrouverte.
Ils regardèrent Jack par-dessus son épaule, et Snake ouvrit la bouche.
— Tu es déjà à nous.
Sa voix n’était que la sienne, mais plus grave, plus vaste, comme le grondement d’un canyon sous-marin.
Jack ne répondit pas. Il ne prit pas la peine de courir.
Il monta.
Ses bottes claquèrent sur les marches, puis sur la grille métallique au niveau trois. Derrière lui, les chants s’élevaient par à-coups, des phrases hachées qui se mêlaient sous les dalles. Les symboles sur les parois frémirent — une pulsation faible, presque dorée, comme un filament qui reprend vie.
Jack ne prit pas le temps de contempler. Il passa le sas étanche, puis poussa la porte de l’atelier de plongée. L’air sentait le néoprène et le caoutchouc chloré. Sa combinaison scaphandre était accrochée au mur, blanche et bleue, ses gants sur la console.
Il commença à enfiler le vêtement avec l’efficacité d’un automate. Les pièces tombèrent en place — cuissard, bracelets, casque sous pression. Il vérifia le détendeur, deux fois, il répétait ce geste comme une prière. En bas, les voix montaient toujours. Il les sentait qui traversaient le pont, se rapprochaient par le couloir est.
La montre de son frère. Il la tira de sa poche, regarda le cadran. Il était à peine trois heures moins quatre minutes. À trois heures passées dix, il serait dehors.
Il ne savait pas ce que cela voulait dire.
Il glissa la montre dans une poche poitrine de sa combinaison. La clé de Voss s’y trouvait déjà, entre deux plaques de kevlar.
Il enfila les palmes, la ceinture de plombs. Sur la console murale, il afficha le plan extérieur : le conduit d’accès à la section oméga passait sous l’anneau B, impossible par l’intérieur — il lui fallait cheminer le long d’une passerelle étroite, exposée à un courant transverse de presque deux nœuds.
Deux nœuds. Pas mortel, mais tenace. Il faudrait se cramponner.
Une voix derrière lui.
— Je l’arrêterai.
Sam se tenait dans l’encadrement de la porte de l’atelier, un marteau à la main, ses yeux gris sans fond comme la coquille d’une noix. Des symboles couraient sur son avant-bras, fins comme des veines.
— Sam, dit Jack, tu te souviens des cartes.
— Les cartes, c’est mort.
— Ta fille, elle s’appelle Mina. Elle habite vers Aberdeen.
La mâchoire de Sam se contracta. Un spasme, puis l’étincelle mourut lentement dans son regard.
— Jack, ce n’est pas moi. De l’aide… aucun…
— Je sais, camarade.
Sam leva le marteau. Jack baissa son casque, tourna le verrou de mise en pression, et entendit le clic au moment où le métal du coup s’écrasait sur le panneau qu’il venait de quitter.
Derrière lui, dans le sas de sortie, l’air commença à se ventiler. Le vide s’installa, puis l’eau.
Jack se glissa entre les lèvres de caoutchouc de l’écoutille extérieure et se retrouva face à l’infinie nuit de la dorsale médio-atlantique, hérissée de fumeurs noirs qui crachaient des panaches de soufre et de minéraux fondus. La lumière de son casque balayait un fond de verre et de basalte.
Il ne se retourna pas pour voir les lumières rougeâtres qui dessinaient la station derrière lui. Il regarda le plan de sa main, la clé à la place exacte où il avait mis sa montre. Il la touchait par-dessus la combinaison, comme pour s’assurer qu’elle était toujours là.
Un courant le heurta. Il s’accrocha à la rambarde rouillée, les bras tendus. Le froid s’insinuait dans ses gants malgré la doublure.
Il commença à ramper vers le sud.
Chaque mouvement le portait loin de la fosse, de la chambre de fusion, du rituel inachevé. Loin du plancher des abysses où le noyau patientait, tapi dans sa cavité marquée de symboles vivants.
Il pensa aux mots de Voss. Le rituel ne peut pas être inversé une fois commencé. Rien de ce qu’il ferait ne ramènerait le temps en arrière.
Mais il pouvait encore finir.
Au bout de quarante minutes de progression, il approchait de l’angle de l’anneau B quand un faisceau lumineux balaya la roche derrière lui. Il tourna la tête.
Une silhouette se tenait sur une crête de basalte. Deux éclats lumineux, fixes, étroits, comme des hublots d’un vaisseau-crâne.
Le visage de la chose — son visage à lui — était tourné vers lui. Les yeux n’avaient pas de cils, pas d’expression. Ils étaient deux trous dans la chair pâle, qui brillaient d’une lumière minérale.
Mais la chose ne bougeait pas.
Elle le regardait.
Jack détourna la tête et poursuivit son chemin. Le courant s’intensifiait, s’accrochant à ses mollets, tirant vers les ténèbres, mais il avançait mètre par mètre, les doigts engourdis sur la rambarde, la clé battant contre son cœur, le poids de son frère dans sa poche.
Derrière lui, à venir jamais, la chose le suivait.
À trois heures moins cinquante, il atteignit la porte de la vanne de section oméga.
Il sortit la clé.
Ses doigts tremblaient, non de froid ni de peur, mais d’effort — deux heures de tension continua contre une eau qui cherchait sans arrêt à le prendre.
Il laissa la clé descendre dans le verrou. Elle entra avec un clic rond, bien calibré, comme si elle l’avait attendu toute sa vie.
Il inspira une grande goulée d’air par le détendeur, puis il tourna.
Un silence s’étendit, celui d’une vanne qui hésite.
Puis, quelque part au fond de l’étrange et profonde fosse, la cavité où le noyau dormait, la mer entra.
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