Le Voile Abyssal
Lire le chapitre 29: The Edge
La porte du sas de maintenance céda avec un gémissement métallique. L’eau froide mordit à travers la combinaison de Jack avant même qu’il n’eût fini de la fixer. Ses doigts engourdis luttèrent contre les attaches, et chaque seconde qui passait semblait un compte à rebours contre sa propre vie. Il jeta un coup d’œil au badge de son frère, accroché près du régulateur — l’aiguille tremblait à 3:27.
Le sas intérieur se referma avec un bruit sourd. Il tourna la vanne d’équilibrage, sentit l’air se raréfier dans ses poumons artificiels, puis la porte extérieure s’ouvrit sur un néant noir et glacé.
L’obscurité n’était pas totale. Des traînées luminescentes flottaient autour de la coque, vestiges de la panne qui avait affaibli les systèmes de secours. Leurs reflets maladifs dansaient sur les parois de la station, dessinant des formes qui rappelaient trop les symboles gravés dans la peau de Voss.
Jack s’élança.
Le courant le frappa de côté, une bourrasque liquide venue de la fosse, puissante et régulière comme un souffle. Il s’agrippa à un rail de sécurité, les muscles de ses bras hurlant sous l’effort. À travers le casque, son propre souffle emplissait ses oreilles, rythmé, trop rapide.
Quatre niveaux restants jusqu’au cœur du confinement. Le sas de maintenance était censé offrir un chemin direct, mais Voss — ou ce qui l’habitait — avait fait obstruer les passages internes. Jack n’avait que l’extérieur.
Trois cent mètres de coque courbe, exposé, avec une créature vêtue de son propre visage quelque part dans les ténèbres.
Il rampa le long de la plaque de blindage, les aimants de ses bottes claquant à chaque pas contre l’acier. Les chiffres imprimés sur la structure défilaient : niveaux 4, 3. À chaque halte, il vérifiait la montre. 3:30. Ses poumons semblaient s’emplir de glace.
Un bruit sourd vibra sous ses paumes.
Jack s’immobilisa. Le grondement n’était pas mécanique — non, cela ressemblait à un murmure, des cordes qui se tendent, un très long soupir montant de la fosse. Les traînées lumineuses s’intensifièrent, prenant lentement la configuration des symboles réveillés pendant que la panne s’estompait.
« Pas encore », murmura-t-il pour lui-même.
Sa lampe frontale balaya la paroi. Là — le panneau d’accès du cœur de confinement, à une cinquantaine de mètres. Entre lui et ce but, une section de la coque avait été percée, probablement par les secousses du court-circuit de Snake. Des câbles arrachés flottaient, enchevêtrés comme des serpents morts.
Jack poussa sur ses jambes, bondissant de point d’appui en point d’appui. Un câble lui cingla le bras, sectionnant une veine externe de sa combinaison. Un filet d’eau se faufila. Pas grave. Pas maintenant.
Il atteignit le panneau et le dégagea à mains nues, chaque geste compté, économique. La clé de Voss dansait dans sa poche, enveloppée d’un métal encore tiède, comme imprégnée de sa présence.
Sa montre indiqua 3:32.
Le panneau céda et découvrit une gorge humide, où une roue de vanne émergeait d’un boîtier à moitié noyé de vase et de boue. Jack tendit la main. Ses doigts touchèrent la jante.
La montre s’arrêta.
3:33.
Le clic fut si discret qu’il le ressentit plus qu’il ne l’entendit, une vibration presque invisible contre son poignet. Il baissa les yeux. Le cadran était figé — aiguille immobile sur le chiffre exact, la même heure, la même minute où la dernière transmission de son frère s’était interrompue, dix-sept années plus tôt.
« Merde. »
Jack resta suspendu, main sur la roue, regardant le cadran immobile. Le courant le bouscula, mais il ne bougea pas. Il se souvenait du message.
*« Jack. Si tu reçois ceci, ne descends jamais. Il n’y a que du vide ici. »*
Le même vide qui l’entourait, qui filtrait lentement à travers la déchirure de sa combinaison, froid comme un souvenir.
Il ferma les yeux, respira deux fois, puis tourna la roue.
Un mouvement. Faible, presque imperceptible, en dessous. Puis un grondement caverneux résonna à travers la coque — un flux massif d’eau sous pression pénétrait les chambres centrales du confinement, submergeant lentement le cœur de l’entité. Les traînées lumineuses vacillèrent. Les symboles, à la surface de la station, pâlirent comme une encre qu’on efface.
Le murmure cessa.
Jack sourit, pour la première fois depuis des jours. Il retira la main de la roue et s’apprêta à repartir.
C’est alors que le comm grésilla dans son casque.
Une voix. Grave, familière, déformée par les parasites.
« Jack. »
Son sang se glaça. Ce n’était pas Voss. Ce n’était pas Snake.
C’était la voix de son frère.
« Tu as fait ce qu’il fallait. Tu as toujours fait ce qu’il fallait. Mais tu sais ce que cela signifie, n’est-ce pas ? »
Jack regarda la montre figée, l’aiguille plantée dans 3:33.
« Tu as fermé la porte. Mais quelqu’un devait la garder. Et tu as toujours été le gardien, Jack. Même cette nuit-là. »
La voix se fit plus douce, presque aimante.
« Tu te souviens de la nuit sur le *Meridian* ? Tu te souviens de qui a fermé la porte de la chambre étanche ? »
Jack ne pouvait plus respirer. Il se rappelait. Il l’avait fermée, la porte, cette nuit où son frère était resté à l’intérieur.
« Tu croyais le protéger. Tu l’as piégé. Cette voix, cette chose, elle ne fait que te montrer ce que tu sais déjà, au fond de toi : tu n’es pas venu ici pour sauver le monde. Tu es venu ici pour finir ce que tu as commencé. »
Le poing de Jack serra la montre. Le verre craqua sous la pression.
« Non. »
Sa propre voix sortit, rauque mais calme.
« Mon frère est mort dans l’océan parce qu’il a donné sa place dans le caisson à l’équipage. J’étais sur la plate-forme, pas dans la chambre. Ce que tu trouves là-dedans n’est pas un souvenir. C’est un mensonge que tu tisses pour me faire rester. »
Un long silence, ponctué par le grésillement des profondeurs.
« Alors, pourquoi ta montre s’est arrêtée maintenant, Jack ? »
Jack ouvrit la bouche. Aucun son n’en sortit.
Il regarda la montre. 3:33. Toujours.
Et dans le reflet du verre craquelé, quelque chose bougea derrière lui — une silhouette blanche comme un linge mouillé, coiffée de son propre visage, iridescente sous la lumière bleue, rampée sur la coque à moins de cinq mètres. Le sourire qu’elle portait n’était pas celui de Jack. C’était celui du frère mort.
Le comm grésilla une dernière fois.
« Rejoins-moi. Tu as fermé la vanne. Mais je t’avais prévenu : cette chose ne se détruit pas. Elle se transfère. »
La silhouette ouvrit la bouche, d’où sortit un bruit qui n’était ni un cri ni un chant — juste un long souffle d’air qui semblait aspirer toute la température de l’océan.
Jack arracha la clé de Voss et la jeta — non, l’enfonça dans un second boîtier, dissimulé, celui qu’elle avait décrit comme une réserve. Il le tourna.
Un clic sec. Tout s’arrêta.
La silhouette frissonna. Le sourire s’effaça lentement, comme une marée qui se retire. Le courant changea de direction, soudainement, brutalement, et la forme blanche fut arrachée de la coque, projetée dans le noir.
Jack resta là, suspendu à la paroi, respirant l’air froid de son casque, la montre brisée dans sa main, le cadran figé pour toujours à 3:33.
La voix revint, une dernière fois, mais ce n’était plus celle de son frère. C’était un écho d’eau et de roche.
« Tu ne pourras pas fermer toutes les portes, Jack. »
Le comm s’éteignit.
Autour de lui, à travers les hublots des niveaux supérieurs, il vit des ombres bouger — une douzaine, alignées, les visages pressés contre les vitres, comme une congrégation attendant que la messe reprenne.
Au centre, une silhouette plus sombre, plus droite.
Voss. Ses yeux brillaient d’un éclat iridescent, même à travers le verre et l’eau.
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