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Le Voile Abyssal

Lire le chapitre 4: The Silence

Le couloir était plus large que les sections techniques, mais la même odeur de métal froid et d'air recyclé stagnait. Jack fit jouer le faisceau de sa lampe torche contre les parois, suivant les marques de passage au sol — des traînées claires dans la poussière fine qui recouvrait tout, comme si des pieds traînants avaient circulé ici des centaines de fois.

Porte 4-A. Quartiers de l’équipage scientifique.

Il poussa le battant. Le compartiment s’étendait en longueur, douze couchettes alignées, moitié supérieure en alcôves, moitié inférieure en rangements. Pas de corps. Pas de sang. Pas de désordre. Mais des affaires. Partout des affaires — des photos collées aux cloisons, des ouvrages cornés sur les étagères, une veste de laine accrochée à une patère, encore gondolée comme si elle venait d’être retirée.

Jack fit deux pas. Le silence ici était plus épais qu’ailleurs. Il tendit la main vers une tablette fixée près de la couchette la plus proche, l’alluma d’une pression. Un journal de bord personnel, protégé par un code simple. Le premier nom de famille lui sauta aux yeux : **Harthaway.**

Il fit défiler. Harthaway était géologue. Trois semaines de notations sur sa carrière, ses doutes, ses conférences à venir. Puis, sept jours avant la coupure, le ton changea.

« Jour 214. On a entendu encore la voix cette nuit. Elle est moins distante. Certains parlent de remonter. D’autres disent qu’on ne peut pas — que c’est trop tard, qu’elle nous attend. »

Jack relut la phrase. *Elle nous attend.* Il parcourut les entrées suivantes, de plus en plus courtes, de plus en plus étranges. Harthaway parlait de lumière dans l’eau, de filaments bleus sous la roche, de « la vibration qui passe dans les os ».

Puis, trois jours avant le silence :

« Je crois que je commence à comprendre. Ce n’est pas un message. C’est une invitation. »

Jack coupa la tablette. Il la reposa exactement là où il l’avait trouvée.

Le long du couloir central, les autres alcôves offraient le même spectacle : des vies congelées, suspendues. Une brosse à dents sur un lavabo, demie-utilisée. Une carte postale non envoyée, timbrée, adressée à une petite fille en Écosse. Dans la troisième alcôve, un carnet de la station, épais, à couverture rigide, ouvert sur la table fixe. La mention « Journal du commandant » y était gravée en lettres argentées.

Jack s’assit sur le bord de la couchette la plus proche. Le matelas était encore marqué d’une empreinte de corps. Il ouvrit le carnet à la première page propre.

La dernière entrée, écrite d’une main nerveuse mais régulière, datait du jour même où le câble avait été coupé.

« Commandant É. Rousseau. Jour 221. Je certifie que cette décision est collective et volontaire. Les communications avec la surface seront suspendues. La station ne quittera pas sa position. Personne ne remontera avant la fin de la descente. »

La phrase finale était soulignée trois fois.

« Le voile s’amincit. Et nous savons désormais que ce qu’il y a dessous vaut tout ce que nous avons au-dessus. »

Jack resta immobile. Sa lampe tremblait légèrement dans son poing.

*Descente.* Le mot renvoyait à son frère, à ce sourire figé dans la dernière transmission. Riley avait parlé de descente, lui aussi. *Je descends, Jack. Je suis presque là.* Puis plus rien.

Il claqua le carnet. Il avait besoin d’air — mais il n’y avait pas d’air ici, seulement le cycle recyclé de la station, le même que celui des morts et des disparus.

Il sortit des quartiers, remonta le couloir, s’arrêta au niveau d’un hublot donnant sur l’extérieur. L’eau était noire, chargée de sédiments, mais au-delà du verre, dans le lointain, quelque chose brillait. Une lueur diffuse, bleutée, comme si le fond de l’océan irradiait doucement. The Scar, sans doute. La fosse elle-même.

Il resta là un long moment, front collé au verre froid.

Son oreillette grésilla. La voix de Delacroix, hachée par la distance, presque inaudible à cette profondeur :

« … Mercer… vous me recevez ? Écho… confirmez la situation… »

Jack appuya sur le bouton central de son comms.

« Je vous reçois très mal. La station est vide. Pas de corps, pas de blessés. Mais je peux confirmer que l’isolement a été décidé par l’équipage. Ils ont coupé les communications eux-mêmes. »

Une pause. Un grésillement.

« …Répétez… la décision… ? »

« Ils ont coupé eux-mêmes, Delacroix. Le commandant Rousseau a laissé un carnet. Il parle d’une descente, d’un voile qui s’amincit. Ils croient tous à quelque chose en bas. »

Un long silence statique. Puis, dans un craquement de parasites, la voix de Delacroix traversa :

« Mercer. Ma dernière transmission reçue de la station avant le silence disait… “sûr”. Un seul mot. Leurs familles les attendent. Leur commandant ne ment pas à un comm’s court-circuiter en pleine mission. Vous devriez vérifier l’intégrité du carnet. »

Jack fronça les sourcils. Mais la communication se noya dans une nappe de parasites et le silence revint.

Il laissa retomber sa main.

*Sûr.* Pourquoi ce mot-là ? Si l’équipage avait voulu rassurer la surface, ils auraient dit « nous allons bien », « retour prévu ». « Sûr » était un mot de fin, un mot de clôture. Comme pour dire *ne venez pas.*

Son regard se posa sur la porte du laboratoire principal, ouverte au bout du couloir. Il savait ce qui l’attendait à l’intérieur.

Il y entra.

La salle était plus petite qu’il ne l’avait imaginée, encombrée de paillasses, de microscopes électroniques, d’armoires réfrigérées dont les voyants clignotaient. Et au centre, posée sur une table renforcée comme une pièce de musée, la roche noire.

Elle mesurait la taille d’un ballon de rugby, polie comme de l’obsidienne. À sa surface, dans les veines du minéral, des filaments bleus couraient — fins comme des cheveux, lumineux comme des vers luisants, vibrant doucement. Le phénomène était si subtil qu’on aurait pu le prendre pour un reflet d’écran. Mais il n’y avait pas d’écran allumé dans la pièce.

Jack fit deux fois le tour de la table, sans la toucher. Les filaments réagissaient-ils à sa présence ? Il n’aurait pas su le dire. Mais le bourdonnement, le fameux *Le chant* inscrit sur la carte, cette vibration sourde qui semblait venir du métal lui-même — ici, dans cette pièce, il était plus fort. Presque audible. Presque mélodique.

Il sortit un enregistreur de la poche de sa combinaison, l’approcha de la roche. Sur le spectre, rien que du bruit blanc. Il tendit la main, paume ouverte, à quelques centimètres de la surface. Une chaleur légère, comme une braise sous un lit de cendres. Il retira la main.

Quelque chose bougea dans son champ de vision périphérique.

Il se retourna, la main sur le manche de son couteau de plongée. Mais il n’y avait personne dans l’embrasure de la porte. Le couloir était vide — ou peut-être pas tout à fait. Une ombre s’attardait au niveau du sol, une forme qui ne collait pas avec la géométrie du couloir, comme un corps recroquevillé dans l’angle mort de la lumière.

— Il y a quelqu’un ? appela Jack.

Silence.

Il fit un pas vers la porte. Un autre. Le faisceau de sa lampe balaya le mur opposé — et ce qu’il vit l’arrêta net.

Une photo punaisée près de l’entrée, parmi d’autres clichés de l’équipe, des prises de vue de laboratoire. Il l’avait dépassée sans la voir. Mais maintenant il la reconnaissait.

C’était Riley. Son frère. Plus jeune de quatre ans, en combinaison de plongée, debout devant le même type de roche noire, les filaments bleus couvrant déjà le dos de sa main gantée. Une légende manuscrite courait le long du bas de la photo, à l’encre séchée, d’une écriture qui n’était pas celle de son frère :

*Étape finale — hôte viable. Descente imminente.*

Jack eut l’impression que la station entière venait de se resserrer autour de lui. Riley avait été ici. Pas sur une mission comparable — ici, sur ce site, face à ce même échantillon. Et quelqu’un, parmi cette équipe, avait noté son nom avec les mots *hôte viable*.

Le bourdonnement monta d’un cran. Sa propre respiration parut s’inscrire en rythme dans le métal.

Jack arracha la photo, la plia, la glissa dans la poche intérieure de sa combinaison. Puis il se tourna vers la roche noire, posa la paume sur son enveloppe froide.

— Qu’est-ce que tu es ? murmura-t-il.

Les filaments vibrèrent à peine — ou fut-ce un hasard ?

Dans le couloir, quelque chose traîna son poids sur le sol métallique. Lentement. Délibérément.

Le bourdonnement de la station, pour la première fois, sembla répondre : en changeant de tonalité. Un demi-ton plus haut. Comme un appel.

Jack retira sa main.

— Bon, dit-il à voix haute, pour lui-même. Je ne serai pas un hôte viable. Mais je vais bien finir par trouver qui l’a écrit.

Il sortit du laboratoire, remonta le couloir, le couteau contre la cuisse, les yeux rivés sur chaque ombre.

Le silence était revenu. Mais Jack savait désormais qu’il n’avait jamais signifié l’absence.