Le Voile Abyssal
Lire le chapitre 32: Abyss
L’eau ne se contenta pas de jaillir. Elle explosa.
Jack n’eut pas le temps de voir le phénomène complet. Il vit d’abord la lumière — une lueur blanche, aveuglante, qui monta de la chambre centrale comme un soleil inversé. Puis le bruit. Un sifflement terrible, suraigu, qui traversa le casque et lui vrilla le crâne. L’eau autour de lui ne monta pas, elle *recula*.
Il comprit ce qui se passait une fraction de seconde avant que la douleur ne l’atteigne.
La valve était ouverte, l’eau de l’abysse se précipitait dans le conduit vers le cœur de la station. Mais la créature — le corps incandescent de Voss ou ce qu’il était devenu — dégageait une chaleur si intense que le premier volume d’eau se vaporisa instantanément. La vapeur, surchauffée, sous pression, chercha une issue. Elle la trouva dans le conduit même par lequel l’eau arrivait.
Jack fut projeté en arrière comme une feuille dans une tempête. Son corps heurta la paroi rocheuse de la faille avec un bruit sourd qu’il sentit jusque dans ses dents. Le casque sonna, un impact secondaire le fit tournoyer. Il perdit l’orientation. Le hublot — tout ce qu’il voyait — n’était qu’un tourbillon de bulles, de boue et de lumière blanche.
L’eau brûlante trouva une faille dans sa combinaison. L’endroit où la lame l’avait tailladé, quelques heures plus tôt, si longtemps auparavant. Il sentit la morsure du chaud sur son avant-bras — pas une brûlure, mais quelque chose de pire : une chaleur qui cherchait à entrer, à s’infiltrer comme une chose vivante. Il serra le poing, s’attendant à la douleur de la chair vive.
Mais il n’y avait pas de chair. Pas de douleur. La combinaison isolait encore. L’eau chaude n’était qu’une pression contre le tissu.
Il tournoya dans le courant, incapable de contrôler sa trajectoire. Les rochers défilèrent. La paroi de la faille devenait plus étroite, plus sombre. La lumière de la chambre centrale s’atténua derrière lui.
Il avait la valve. Il l’avait ouverte. Il avait tout donné pour cela.
Mais l’eau ne montait pas. Elle se transformait en vapeur. La créature brûlait l’océan.
*Putain de merde.*
La dernière image qu’il eut avant le choc fut une grande crevasse latérale, une déchirure dans la roche sombre, comme une bouche ouverte. Le courant l’y poussa. Il tendit les bras — réflexe de plongeur, instinct de survie — pour se protéger la tête. Les rochers défilèrent de part et d’autre, il les frôla, heurta une saillie avec l’épaule, sentit un craquement dans sa clavicule qu’il ne prit pas le temps d’analyser.
Puis le noir complet. L’eau se calmait légèrement autour de lui, le courant faiblissait.
Il tenta de nager, de se stabiliser, mais son bras droit ne répondait plus correctement. Il remua les doigts — engourdis. La combinaison craquait quelque part au niveau de l’épaule. L’air commençait à manquer.
Le dernier indicateur qu’il nota fut la montre de son frère, fixée au poignet gauche. Les chiffres clignotaient toujours. 3:33. Intacte.
Il ouvrit la bouche pour mordre le régulateur de son recycleur, mais le flux était faible, sporadique. Un goût métallique envahit sa bouche.
Tout devint flou, silencieux, puis rien.
Il se réveilla sur un fond de sable noir, le visage tourné contre la roche.
L’eau autour de lui était parfaitement calme. Pas de courant. Pas de vibration. Sa tête bourdonnait, un mal de crâne sourd qui pulsait dans sa nuque et derrière ses yeux. Il toussa dans le masque, et de l’eau salée lui remplit la bouche. Il cracha, toussa encore, et força ses paupières à s’ouvrir.
Noir. Absolu.
Il leva la main gauche devant ses yeux. Rien. Sa lampe frontale était morte. Le cadran de la montre émettait une lueur faible, trichant, mais qui éclairait à peine sa paume tremblante.
Il trouva la lampe de secours à sa ceinture d’un geste lent, mécanique. Ses doigts rencontrèrent le boîtier plastique et il l’alluma.
Un rayon blanc transperça l’eau trouble. La lumière révéla un plafond bas de roche noire, à quelques mètres au-dessus de lui. Les parois étaient lisses, striées de veines de quartz irrégulières. Un plancher de vase et de sable volcanique s’étendait autour de lui, sans relief, comme une pièce vide et sans fenêtres.
Le rayon de la lampe balaya la caverne. Une poche d’air — haute de quelques centimètres seulement — sous un plafond irrégulier. D’étroits passages s’ouvraient à gauche et à droite, noirs d’encre.
Sa boussole dorsale était morte ou faussée. Son sonar de poignet n’affichait plus rien. Le transpondeur vers la station ne répondait pas.
Pas de bip. Pas de localisation. Rien.
Il tendit l’oreille, et le silence de l’eau devint une chose dense, pressante, qui lui enveloppait le crâne comme du coton mouillé.
Il regretta ce silence. Il aurait préféré la voix.
La créature avait cessé de parler. Elle n’avait plus besoin de mots.
Sa combinaison émettait un faible sifflement au niveau du poignet droit. L’air fuyait. Le recycleur ferait tenir encore une heure, peut-être deux s’il ne bougeait pas.
Bouger.
Il se hissa en position assise et saigne par un filet d’air qui se formait à l’avant-bras. La coupure de la lame s’était élargie en déchirure, les lèvres du tissu blanches et retournées, comme une plaie ouverte.
Il s’obligea à balayer la caverne avec la lampe, lentement, méthodiquement.
Un passage — le plus étroit, à mesure qu’il approchait la lumière, semblait déboucher sur un espace plus régulier. Des traces de coulures métalliques sur la roche. De l’usure. Quelque chose d’artificiel.
Un tunnel de service. Une galerie d’aération.
Il se retourna en crabe pour scruter le plafond. Rien de visible. L’eau s’éclaircissait légèrement à cet endroit.
L’air fuyait. La montre marquait 3:33.
Et l’eau, tout autour de lui, restait immobile — calme comme le ventre d’un gigantesque animal qui respire doucement, une fois toutes les heures, sans jamais s’excuser de sa lenteur.
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