Le Voile Abyssal
Lire le chapitre 33: The Waiting Dark
L’eau autour de lui était noire, absolument noire. La lampe de secours accrochée à son épaule projetait un cône de lumière chiche qui se perdait dans l’obscurité de la caverne. Jack inspira, écouta le souffle régulier de son recycleur, et vérifia une fois de plus le joint de sa manche déchirée. La coupure suintait à travers le néoprène, mais la pression tenait. Pour l’instant.
Il se remit en mouvement, palmant lentement le long de la paroi rocheuse. Les parois étaient lisses ici, presque polies, comme si quelque chose les avait usées pendant des siècles. Des concrétions calcaires s’accrochaient aux aspérités, formant des silhouettes qui ressemblaient à des visages. Jack détourna les yeux.
Son casque émettait un faible sifflement statique. Le comm était mort, mais le récepteur captait encore quelque chose, une interférence sourde qui montait et descendait comme une respiration. Jack coupa l’alimentation du récepteur. Il préférait le silence à ces murmures.
Il nagea pendant ce qui lui parut une heure. Peut-être moins. Le temps se déformait ici, dans le ventre de la terre sous la station. Il gardait le rythme de ses palmes, comptait ses respirations, mordait dans l’angoisse qui lui tirait le ventre. Chaque fois qu’il s’arrêtait pour écouter, la caverne lui renvoyait le bruit de son propre sang dans ses oreilles.
Puis il la vit.
Une ouverture circulaire, taillée proprement dans la roche, bordée d’un cadre métallique rouillé. Un tunnel de service. Il y passa, pas plus large que ses épaules, les mains guidées par le métal. La condensation glissait le long des parois. Quelque part au-dessus, il savait, se trouvait la station. Le son de sa respiration se répercutait dans le tube, amplifié par la chambre d’écho du métal et de l’eau.
Le tunnel se rétrécit, puis s’élargit brusquement. Il émergea dans une cavité arrondie, une sorte de chaussette de décompression utilisée par les équipes d’entretien lors des sorties sous-marines. L’eau lui arrivait à la poitrine. Il retira son casque, aspira l’air confiné, chargé d’humidité et d’odeur de rouille, de carburant. Une échelle métallique montait vers un sas circulaire.
Jack examina la trappe. Le mécanisme semblait intact. Il tourna la roue centrale, sentant la résistance céder sous son effort. Le sas s’ouvrit avec un soupir hydraulique. Il poussa le panneau et déboucha dans un couloir technique faiblement éclairé par des diodes d’urgence, toutes en veilleuse.
Il abandonna son équipement dans la soute, garda la lampe dans une main, le couteau brisé dans l’autre.
Il était de retour dans la station.
Le couloir sentait le chlore et la chair brûlée. Les murs portaient des traces de suie près du plafond, là où les joints de câblage avaient chauffé. Des débris jonchaient le sol. Un gant de travail, un tournevis, une tasse en céramique fendue. Personne.
Jack progressa, dos collé à la paroi, chaque pas contrôlé. Sa respiration restait mesurée, mais il sentait le muscle de son épaule qui tirait à chaque mouvement. Il tourna à l’angle du couloir et les vit.
Trois silhouettes, debout face à lui, immobiles au milieu du passage. Leurs combinaisons étaient détrempées et grises. Leurs visages, tournés vers lui, étaient vides. Leur regard n’avait plus rien d’humain. Il les connaissait. Le technicien de maintenance avec l’anneau au doigt. La jeune femme du laboratoire, celle qui avait souri quand il était arrivé. Il ne se souvenait plus de son nom. Le troisième, un vieil homme, trapu, dont l’oreille gauche manquait, arrachée proprement.
Ils n’avaient plus l’éclat irisé de Voss. Leurs yeux d’un vert sale, troubles, comme baignés d’un voile. La vase du noyau.
« Dégagez le passage », dit Jack. Sa voix sonnait creux dans le couloir.
Ils ne bougèrent pas. Mais le vieil homme fit un pas en avant, bouche entrouverte, l’air de quelqu’un qui s’apprête à parler. Jack serra la poignée de son couteau brisé. Il savait que s’ils étaient ce qu’ils étaient devenus, ce ne serait pas une conversation.
« Écoutez-moi. » Il les regarda tour à tour. « L’entité vous a lâchés. Elle se noie ou elle s’éteint, je ne sais pas. Mais elle n’est plus en vous. Pas complètement. Réveillez-vous. Réveillez-vous et passez de l’autre côté. »
Le vieil homme fit un second pas. Son regard se plissa, comme s’il cherchait à reconnaître Jack à travers un brouillard. Ses lèvres remuèrent. Un son, une syllabe incompréhensible, s’échappa dans un souffle.
La femme plongea la première.
Le réflexe commanda le geste, sans la pensée. Jack fit un pas latéral, s’écarta du plongeon. Elle heurta le mur à l’endroit où il se tenait l’instant d’avant, rebondit sur elle-même, tourna vers lui, prête à bondir à nouveau. Le vieux s’avança par l’autre côté, les bras écartés, dans une embrassade maladroite. Le technicien restait en retrait, tremblant, les mains collées à son visage, semblant lutter contre quelque chose.
Les trois. Il pouvait les battre, les contourner, les neutraliser sans les tuer. Mais chaque seconde comptait.
La femme feinta de nouveau. Jack la bailla d’un mouvement court, lui mordit le tendon de sa cheville monte, la fit tomber. Il ne laissa pas le vieil homme profiter de l’ouverture. Il se baissa, passa sous ses bras, frappa du plat de la main le côté de sa mâchoire, pas assez fort pour casser, juste assez pour étourdir. Le corps s’effondra dans un bruit sourd.
Le technicien releva la tête. Ses yeux tremblaient, vert sale puis presque limpides, comme s’il luttait entre deux états. Il prit une inspiration hachée.
« Elle… elle les a envoyés… dis-leur de descendre… »
Il se tut, se mit à trembler violemment. Jack en profita pour passer devant lui, lui plaquant une paume sur le torse pour le maintenir à distance sans le blesser.
« Tu vas me dire où elle est. »
Les doigts du technicien agrippèrent le devant de sa propre combinaison, se tordirent dans le tissu.
« La salle de contrôle… Elle est de retour en haut. Elle a fermé les écoutilles. »
Jack hésita un instant. Le technicien le regarda, une supplique muette dans les yeux, puis le voile tomba à nouveau. Les mâchoires se serrèrent. La créature gronda.
Jack poussa l’homme sur le côté, contre le mur, et courut.
Il remonta le couloir jusqu’aux escaliers de service, dépassa trois embrasures, ignora la salle de repos dont les portes coulissantes étaient bloquées, poussa la porte blindée de l’étage supérieur. Les diodes d’urgence clignotaient, plus faibles ici. Un pan de câblage pendait du plafond, plus bas.
La salle de contrôle se trouvait au bout du couloir, porte fermée. Une lumière bleuâtre filtrait par les hublots latéraux.
Jack s’approcha, dos au mur, jeta un coup d’œil à travers le hublot.
À l’intérieur, Dr. Voss était seule. Assise face aux écrans du petit ordinateur de mission, les mains posées sur le clavier, immobile. Ses cheveux sombres pendaient en mèches collées le long de ses joues. Ses yeux brillaient encore de cet éclat couvert, irisé à la lumière des écrans, quand elle tourna la tête vers la porte. Elle le vit.
Son visage n’avait plus la tension figée des possédés. Elle paraissait fatiguée, mais présente. Vivante.
Elle sourit. Un sourire mince, presque triste.
« Vous revenez toujours, Jack. Vous êtes un problème récurrent. »
Jack posa la paume sur la commande d’ouverture de la porte. Elle ne bougea pas.
« Voss. Je suis là pour vous sortir d’ici. »
« Trop tard. » Elle tourna son regard vers l’écran. Un curseur clignotait sur une barre de chargement presque pleine. « Ou peut-être juste à temps. Difficile à dire. »
Jack poussa la porte. Elle céda, les gonds protestant. Il fit un pas dans la salle, la lampe braquée sur elle, le couteau prêt.
« Qu’est-ce que vous faites ? »
« J’enregistre. » Elle désigna l’écran. « L’entité se réplique. Elle essaie de survivre. J’accélère le processus. »
Jack s’arrêta net.
« Vous alimentez l’ordi ? »
« Je complète le transfert. Ses pensées, ses souvenirs, son code. Il ne restera plus rien d’elle dans la station. Mais si j’ai raison, elle survivra dans une autre forme. Dans le réseau de données de la mission. »
Le curseur avança encore d’un pixel.
« Pourquoi ? » La voix de Jack était rauque.
Voss se tourna vers lui. Ses yeux avaient un éclat calme, presque bienveillant.
« Parce qu’elle sait des choses. Des choses sur ce qui dort sous la plaque, sur ce que la station a découvert. Quelqu’un doit préserver cette connaissance. Même si le prix est ce qu’elle est. »
Jack regarda l’écran, la barre de chargement, les yeux de Voss. Il leva le couteau, chercha un angle, un coup qui ne nécessiterait pas de pointe intacte.
La lame brisée reflétait la lumière froide de l’écran.
Il s’approcha lentement.
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