Le Voile Abyssal
Lire le chapitre 37: Breath
L’eau montait plus vite qu’il ne l’avait imaginé. Le rugissement du métal tordu couvrait presque le battement sourd de son cœur. Jack s’agrippa à la rambarde de la passerelle supérieure du caisson réacteur, les doigts engourdis, la clé-à-molette toujours serrée dans sa main gauche. La droite pendait, inerte, un filet de sang se diluant dans la brume saline qui commençait à lécher ses bottes.
Il ne restait que le corps du réacteur. Une masse de titane et de plomb, noircie par la chaleur, éventrée par sa propre folie. La créature – l’entité, peu importait le nom – s’y était nichée comme une tique dans la chair. Jack avait ouvert les vannes. Le déluge noircissait maintenant l’air, remplaçant les alarmes par un gargouillis sourd.
Il chercha refuge. Le bouclier anti-souffle, une structure en anneau qui ceinturait le réacteur pour contenir une explosion, offrait un renfoncement de trois mètres sous la couronne. Un piège à air. S’il pouvait s’y glisser avant que le niveau ne dépasse l’arc supérieur, il aurait peut-être quelques minutes d’oxygène prisonnier.
— Allez, souffla-t-il, s’engageant dans l’espace exigu.
L’eau lui mordit les genoux, puis la taille. Il se coucha sur le dos, la visière du casque presque contre la paroi incurvée. La clé, fichée dans son baudrier, lui rentra dans les côtes. Il ignora la douleur. Il levait les yeux vers la poche d’air qui rétrécissait, un croissant de lumière ambrée entre l’eau noire et le métal brûlant.
Le dernier sas se referma. Un silence atroce. Puis le cri.
Pas un son. Une pression derrière les yeux, un pic à glace planté dans le crâne. La voix de l’entité – celle qu’il avait entendue dans le ventre du Frelon, celle qui avait pris les traits de son frère – déchira le voile de sa conscience.
« Jack. Tu ne peux pas… tu ne peux pas me noyer. Je suis l’abîme. Je suis le temps qui s’arrête. »
Il serra les mâchoires, les paupières closes. L’eau – la vraie, la froide, l’Atlantique en furie – bouillonna contre la coque du réacteur. Vapeur sifflante. Le métal gémit. L’entité hurla, cette fois de surprise. La voix changea, se fissura, devint multiple, comme un chœur de noyés.
« Jack. Ton frère t’attendait. Là. Dans la chaleur. Il n’a pas souffert, c’est moi qui ai tenu sa main. »
La main de Daniel. La montre arrêtée à 3:33. Le mensonge. Toujours le mensonge. Jack rouvrit les yeux et fixa la poche d’air qui se réduisait à un millimètre de vide.
— Il est mort dans un lac de méthane, articula-t-il, la voix rauque. Pas dans tes eaux. Sa montre ne s’est pas arrêtée parce que tu l’as voulu – elle s’est arrêtée parce qu’il l’a remontée une dernière fois pour la donner à quelqu’un qui rentrerait. Et ce quelqu’un, ce n’est pas toi.
L’eau atteignit ses lèvres. Il gonfla ses poumons, inspira une dernière gorgée d’air contaminé – ozone, huile brûlée, sel – et s’enfonça.
Le froid le frappa comme un marteau. Sa lampe frontale, maintenue à deux pour cent de puissance pour ménager la batterie, dessina des ombres dansantes contre le blindage. Les bulles de vapeur montaient du cœur du réacteur, bouillonnantes. L’entité ne se noyait pas à proprement parler – c’était une chose de l’eau, pas une créature des airs. Mais sa prison, sa forge, son nid – le réacteur irradié qui chauffait la zone – se remplissait d’eau froide. Elle ne pouvait nourrir sa conscience, étendre ses filaments, tant que le métal et son âme étaient immergés à des centaines de mètres sous la surface.
Il nagea vers le haut, poussant contre le courant doux qui descendait des tuyaux de décompression. Le bouclier le surplombait d’une demi-courbure : l’air, s’il restait, serait piégé là, comme du mercure dans un thermomètre renversé.
Sa tête heurta la paroi. Le métal sonna. Il s’accrocha à une bride de câblage, remonta le long de la courbe, chercha la poche à tâtons. Ses poumons commençaient à brûler. Sa blessure au bras – la morsure de la créature, cette saleté infectée – pulsait comme un deuxième cœur.
Ses doigts rencontrèrent du vide. De l’air, une poche, moins d’un mètre de haut, formée par le renflement extérieur du bouclier. Il brisa la surface, aspira un mélange si chaud et si visqueux qu’il crut avaler de l’eau. Toussant, crachant, il se cala dans l’étroit refuge, la tête renversée, le nez et la bouche juste hors de l’eau.
Silence.
Pas un cri. Pas une voix. L’entité s’était tue. Même sa présence – cette pression subtile à la limite de l’audible qui l’avait accompagné depuis le premier contact – avait disparu. Non pas vaincue, peut-être, mais muette. Délavée. Diluée dans des tonnes d’eau de mer.
Jack flotta, désœuvré. Combien de temps ? Le manque d’oxygène lui donnerait des hallucinations s’il restait immobile trop longtemps. Mais nager le refroidirait. Seule la chaleur du réacteur, encore rayonnante à travers le blindage, maintenait cette poche d’air viable. Quand l’eau finirait par le noyer, la vapeur de surface serait assez chaude pour lui donner encore dix, peut-être quinze minutes.
Il pensa à Snake. Elle était dans le Frelon, avec Voss. Il avait choisi de rester. Pourquoi ? Parce que quelqu’un devait veiller à ce que la porte se ferme. Parce que courir, encore une fois, aurait eu un goût de trop familier.
Il pensa à la montre de Daniel. L’avait-il jetée dans l’eau montante, au chapitre précédent ? Oui, dans un geste de défi imbécile. Et maintenant, elle reposait quelque part dans la salle des machines engloutie, à trois cent mètres sous le niveau de la mer. Le temps arrêté, deux frères, un océan.
Qui était le plus idiot des deux ?
L’eau grimpa. La poche diminua. Il dut plier les genoux, se recroqueviller, le menton touchant presque le sternum. Sa respiration devint courte, rapide. Le monoxyde de carbone, la vapeur surchauffée, l’air vicié – il n’était plus respirable depuis longtemps. Chaque inspiration brûlait ses poumons comme de la lave.
Il compta les secondes, à voix basse, pour s’ancrer.
— Un. Deux. Trois. Quatre…
Quand il atteignit cent quatre-vingt, l’eau toucha son nez. Il laissa les chiffres mourir, remplit ses derniers litres d’air, et bascula sous la surface.
Le froid le saisit, mais cette fois, il ne résista pas. Il ne nagea pas. Il se laissa dériver, les bras en croix, la clé toujours amarrée à la ceinture. Sa main droite, la blessée, ne le faisait plus souffrir. L’engourdissement était complet. Autour de lui, l’eau devenait plus sombre, plus dense à mesure qu’elle se stabilisait. Le grondement des turbines s’arrêta, un à un. Le réacteur, refroidi par son bain forcé, cessa de chanter.
Puis, sans avertissement, un courant. Pas un flux mécanique, mais quelque chose d’autre. Son corps, poussé par une onde de pression, tourna lentement sur lui-même. Le bouclier du réacteur formait une arche, et par son sommet – un rectangle de nuit – l’océan s’ouvrait.
Jack poussa vers l’ouverture. Ses mouvements étaient mous, lents, comme s’il traversait du sirop. Ses poumons suppliaient. Il passa la tête dans le rectangle, sentit l’eau changer – plus fraîche, plus salée, illuminée par un halo verdâtre – et creva la surface.
Une bulle énorme. Pas la sienne, mais celle de la station elle-même, libérée de sa coque. L’air à la surface de l’Atlantique, filtré à travers des couches d’eau stable. Il respira, avala, toussa, nagea sur place. Autour de lui, des débris montaient – plaques de métal, câbles, une botte solitaire – en chapelets parasites de la lumière du matin.
La station gisait, engloutie, trente mètres sous ses palmes. Il flottait dans ce qui avait été la coursive extérieure. L’échelle d’accès flottait près de lui, et au-delà, l’immensité.
Une heure passa. Une heure à flotter à la surface, les yeux mi-clos, les bras écartés pour rester en position, la clé-à-molette lui servant de lest rudimentaire. Le soleil, pâle et froid, monta au-dessus de la ligne d’horizon. Pas de navire en vue. La station avait été une cheminée verticale, et son effondrement avait créé un entonnoir. Les débris commençaient à se disperser.
Jack ne comptait plus les secondes. Il regardait l’onde de fond, d’un blanc grisâtre, qui semblait monter vers lui à travers plusieurs couches thermiques. Une silhouette sombre, dessinée par la réfraction de la lumière du matin.
Un sous-marin. Pas le Frelon – trop gros, trop lent. Un sous-marin de sauvetage, sans doute envoyé par la nef étrangère qui avait accéléré vers le site.
Il agita la clé, dans un geste fatigué, presque désespéré. Son bras retomba. Il flottait, seul, au-dessus de ce qui avait été son tombeau.
« Merde », murmura-t-il, la voix brisée par une heure d’eau de mer. « Alors comme ça, tu arrives quand on a fini le travail. »
Il ne souriait pas. Il était trop épuisé pour cela. Mais au fond de lui, quelque chose – un verrou, une certitude ancienne – se desserrait. La montre était au fond. Le frère était au fond. Le poids qu’il portait depuis des années, ce poids qui avait trouvé dans l’entité un écho pervers, s’était dilué dans l’Atlantique.
Il laissa la clé tomber. Elle sombra sans un bruit. Le sous-marin s’approcha, ses lumières balayant la surface. Une écoutille s’ouvrit, une silhouette en combinaison le héla.
Jack leva la main, en signe de paix, ou de capitulation. Il ne savait plus faire la différence.
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