Le Voile Abyssal
Lire le chapitre 38: Surface
L’eau autour de lui était devenue silencieuse, puis chaude. Jack sentit à peine les bras mécaniques du submersible se refermer sur son harnais. Sa vision se brouillait, trouée de blancs de plus en plus longs. Une voix, déformée par l’interphone, lui parvint comme à travers un mur de coton.
— … reçu, on vous tient. Ne bougez plus.
Il ne bougeait déjà plus. Ses doigts crispés sur le filet de sa combinaison, il laissa la machine l’aspirer dans un sas exigu. La pression changea, ses oreilles crissèrent, puis une main gantée le tira hors de l’eau. On le déposa sur une surface froide, métallique. On lui arracha son casque. La lumière était crue, blanche, différente de celle des projecteurs de l’Abyssal Veil. Des visages penchés au-dessus de lui, des yeux qui clignaient, une voix féminine, calme, avec un accent qu’il ne situa pas tout de suite.
— Monsieur Mercer. Vous êtes en sécurité.
Il voulut répondre, mais sa gorge ne produisit qu’un râle. Quelqu’un pressa un masque à oxygène sur son visage. L’air sentait le plastique neuf et le désinfectant. Autour de lui, la coque du submersible vibrait doucement, comme une bête repue. Il ferma les yeux une seconde. Quand il les rouvrit, il était allongé sur une civière, dans une coursive plus large, et une femme en combinaison grise marchait à côté de lui, un lecteur de données à la main.
— Perte de sang importante, fracture du radius probable, début d’hypothermie. Vous avez de la chance.
— Le pod, réussit-il à articuler. Le Frelon. Cinq personnes.
La femme marqua un temps d’arrêt, consulta son écran.
— Le Frelon a été récupéré il y a quarante minutes. Ils sont à bord. Tout le monde est vivant.
Il sentit quelque chose se dénouer dans sa poitrine, un nœud qu’il portait depuis la première alarme. Il laissa sa tête retomber sur le coussin.
— Le navire, souffla-t-il. Vous étiez à quarante kilomètres. Qui vous a envoyés ?
La femme ne répondit pas tout de suite. Elle poussa une porte blindée et le fit entrer dans une infirmerie sommaire, où un homme en blanc l’attendait avec une trousse.
— Le navire s’appelle le *Sébastopol*. Nous avons capté votre détresse il y a onze jours. Nous étions déjà en route dans le cadre d’une mission océanographique indépendante.
Onze jours. Jack cligna des yeux. Onze jours qu’il se débattait dans les entrailles de la station, et ce navire était déjà là, à l’écoute, avant même que le silence ne commence. Il n’eut pas le temps de s’appesantir sur la coïncidence. L’homme en blanc lui planta une aiguille dans le bras, et le monde se fit cotonneux.
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Il se réveilla dans une cabine étroite, la lumière tamisée, un bandage propre sur l’avant-bras. Quelqu’un avait posé un verre d’eau sur la table basse. Il mit dix secondes à comprendre où il était, puis dix autres à accepter que la station n’existait plus. Il se leva, la tête lourde, et ouvrit la porte. Un marin en treillis le salua et l’accompagna sans un mot jusqu’à une salle de réunion exiguë.
Snake était assis au fond, un pansement sur le crâne, les yeux rouges mais vifs. À côté d’elle, trois visages qu’il reconnut : Yanis le mécanicien, la biologiste Osei, et un jeune opérateur radio dont il avait oublié le nom. Pas de Voss.
— Elle a refusé de monter, dit Snake, comme si elle lisait dans ses pensées. Elle a voulu rester pour vérifier les systèmes du pod. On a dû la porter dedans. Elle n’a pas dit un mot depuis.
Jack s’assit en face d’eux, sans demander où était Voss maintenant. Une silhouette en civil se tenait près de l’écran mural, le dos tourné. Quand elle pivota, il reconnut la femme qui l’avait accueilli. Elle s’appuyait sur une canne, et son regard était de ceux qui mesurent tout.
— Commandant Ilsa Brandt, dit-elle. Directrice de mission du *Sébastopol*. Nous avons envoyé une équipe sur le site.
Jack redressa la tête.
— Le site ? La station est au fond, à plus de deux cents mètres. Et l’entité…
— L’entité. Oui. Le mot circule déjà parmi mes équipiers. Laissez-moi vous épargner les explications : nous avons déployé un ROV vers l’épave de l’Abyssal Veil il y a trois heures. Il a renvoyé des images de la coque, du caisson que vous avez noyé.
Elle fit glisser son doigt sur l’écran. Une image granuleuse apparut : une masse d’acier tordue, des algues naissantes sur les jointures, et là, au cœur du caisson brisé, une tache noire, informe, qui semblait absorber la lumière des projecteurs. Mais ce n’était pas l’image qui fit serrer le poing de Jack.
C’était l’inscription gravée sur la coque interne, à l’endroit où le caisson avait été ouvert de l’intérieur. Pas des chiffres. Pas un code. Un nom.
*Théo Mercer. 2014-2041.*
Il se figea. Autour de lui, personne ne semblait remarquer l’incongruité. Snake fronça les sourcils, lisant l’expression de Jack.
— Jack ? Qu’est-ce qu’il y a ?
— Ce nom, dit-il lentement. Il est sur le caisson. Mais le caisson a été construit en 2038. Mon frère n’est mort qu’en 2041.
Un silence glacé s’installa. Le commandant Brandt consulta son propre écran, les sourcils levés.
— Ce relevé a été pris par le ROV, Mercer. S’il est erroné, c’est que nos instruments ont été… altérés.
Jack ne répondit pas. Il se leva, fit deux pas vers l’écran, et laissa ses yeux parcourir la gravure. Il connaissait cette écriture. Il avait vu son frère l’employer sur des centaines de rapports de plongée. Ce n’était pas un hasard. Ce n’était pas un faux.
— Ce n’est pas un relevé altéré, dit-il d’une voix qui ne tremblait presque pas. C’est un message. Mon frère a posé sa montre sur ce caisson, il y a des années. Il l’a laissée là quand il a compris que quelque chose montait du fond. Le temps qu’elle indiquait s’est arrêté à l’heure de sa mort. Et maintenant, vous me la rendez.
Le commandant Brandt fit signe à un équipier, qui déposa un objet sur la table. Une montre. Un vieux chronographe en acier, le verre fêlé, les aiguilles figées sur 03 h 47.
— L’équipe l’a trouvée dans un compartiment étanche dérivant à la surface, précisa Brandt. On l’a identifiée à votre nom.
Jack la regarda, puis leva les yeux vers l’écran, vers la gravure sur la coque. Il revit son frère, vingt ans plus tôt, penché sur la console de la station. Il revit les rapports tronqués, les silences radio, la façon dont le Veil avait toujours semblé savoir où plonger son chagrin. Il comprit, dans une fulgurance, ce que l’entité avait toujours été : non pas une bête, mais un écho. Elle n’avait pas choisi Jack au hasard. Elle avait choisi son deuil. Elle s’était nourrie de la dernière preuve qu’il ait jamais eue que son frère avait existé.
Il saisit la montre. Elle était froide, inerte. Les aiguilles ne tournaient plus. Mais pour la première fois depuis des mois, l’absence de tic-tac ne lui sembla pas une malédiction. C’était un point final. Il la glissa dans sa poche.
— Vous disiez une mission océanographique indépendante, reprit-il. Le commandant Brandt acquiesça. Alors vous allez me dire ce que votre navire cherchait, quarante kilomètres au large d’une station qui n’était pas censée exister.
Brandt soutint son regard un long moment. Puis elle coupa l’écran, rangea sa tablette, et se tourna vers lui avec une expression que Jack n’avait encore jamais vue sur un visage humain : celle de quelqu’un qui sait que ce qu’elle va dire ne pourra plus être effacé.
— Nous cherchions des signaux identiques, Mercer. Des lieux où la mer avait cessé de parler. Et nous en avons trouvé trois autres.
Elle laissa la phrase flotter. Jack sentit la montre peser dans sa poche, et quelque part, tout au fond de l’Atlantique, il lui sembla entendre, très faiblement, un écho qui répondait.
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