Le Voile Abyssal
Lire le chapitre 5: Breach
Le bruit de traînement venait de la coursive principale, juste derrière la cloison. Jack coupa sa lampe frontale et s’accroupit, le dos contre le métal froid. Le souffle court. Il compta ses propres pulsations dans le silence, tentant de localiser la source du son dans son esprit.
Le chant continuait — cette vibration basse, à peine audible, qui semblait émaner du sol et des murs. Toujours plus présente qu’avant la descente.
Le bruit s’arrêta.
Jack attendit. Une seconde. Cinq. Dix. Rien. Peut-être n’avait-il entendu qu’un tuyau qui se contractait, la station ajustant sa température. Le vent d’un système de ventilation mourant.
Il ralluma sa lampe et fit deux pas vers la jonction de la coursive.
Le choc le cueillit par-derrière. Quelque chose de lourd et de rapide le percuta dans les omoplates, le propulsant en avant. Sa lampe heurta le sol dans un claquement de verre et la lumière vacilla, projeta des ombres grotesques sur les parois. Jack roula, se releva d’un geste brusque.
Un homme se tenait au-dessus de lui, vêtu d’une combinaison ADRS toute simple, sans sangles, sans ceinturon. Son visage était émacié, les joues creusées comme s’il n’avait pas mangé depuis des jours. Ses cheveux étaient gras, collés en mèches sur un front moite. Il ouvrit la bouche et un son sortit — pas un mot, pas un cri. Une note. Une plainte tenue, presque mélodique, synchronisée avec le chant du métal autour d’eux.
Jack recula, les mains levées.
« Hé. Hé, je suis pas un intrus. Je viens de la surface. Réparation. Communication. Vous avez coupé le contact. »
L’homme le fixa. Ses yeux reflétaient un éclat étrange sous la lampe blessée de Jack. Une pellicule luisante, irisée, qui dansait au fond de ses pupilles. Comme de l’huile sur l’eau.
« Le contact », répéta l’homme, la voix rauque, avec un accent qui semblait se souvenir des mots plutôt que les former.
« Ouais. Le contact. Vous êtes qui ? »
L’homme pencha la tête, puis avança d’un pas. Un mouvement nerveux, précis, presque magnétique. Ses doigts s’agrippèrent au bord de sa combinaison, les tendons saillants comme des câbles.
« Fini », dit-il. « On a fini. Le bateau a fini. »
« Quel bateau ? »
« Le chant. Le chant a commencé. »
Sa voix était plate, sans timbre, comme s’il récitait un texte gravé dans ses os. Il fit un autre pas. Ses yeux brillaient davantage maintenant.
Jack recula, cherchant mentalement sa position sur les plans de la station. Il se trouvait dans la coursive B, à proximité du sas de maintenance B2 — un tunnel d’accès aux câbles électriques du pont inférieur. S’il pouvait y entrer, il pourrait se verrouiller de l’autre côté.
« J’ai besoin de rejoindre le pont inférieur », dit Jack, en gardant un ton neutre, une main tendue pour apaiser. « Le Scar. Je dois parler à vos gens. »
À ce mot, l’homme cessa de bouger. Ses yeux se resserrèrent, la pellicule argentée captant la lumière en un éclat brusque. Sa bouche s’ouvrit plus grand, révélant des dents intactes mais une langue pâle, sans salive visible.
« Le Scar », répéta-t-il, avec un souffle aigu. « Le Scar est veuf. Le Scar est vide. On a quitté le Scar. »
« Les gens de Voss ? »
La question électrisa l’air. L’homme poussa un halètement soudain, presque un sanglot, puis se rua.
Jack esquiva d’un mouvement de hanche. L’homme le frôla — ses doigts effleurèrent son épaule, griffèrent le métal de son harnais. Il tourna sur lui-même, déséquilibré, cherchant Jack à tâtons. Jack en profita pour reculer vers la porte B2, quatre mètres derrière lui.
« Écoutez-moi, je ne veux pas vous faire mal. »
L’homme grogna, une bête apprise à imiter la rage humaine. Il bondit de nouveau, plus sauvage, les bras tendus pour saisir Jack à la gorge. Jack attendit le dernier instant, pivota et attrapa le poignet de l’homme, le tordit d’un geste sec contre l’articulation. L’homme hurla — un son bizarre, prolongé, qui se fondit dans le chant de la station, presque comme une harmonique.
Jack poussa, le propulsant contre la cloison. La tête de l’homme claqua contre le métal avec un bruit sourd, et il s’affaissa. Mais Jack savait que cela ne suffirait pas. Il n’avait pas frappé assez fort. Il n’avait pas mis la force nécessaire.
Il se précipita vers la porte B2. Le panneau de commande était mort — probablement en panne secteur depuis l’isolation. Il tira le levier manuel, accompagné d’un sifflement hydraulique, et la porte se souleva lentement. Derrière lui, des pas. Un grattement.
L’homme se relevait.
Jack se glissa sous la porte, se retourna et poussa vers le bas le levier. Le panneau retomba avec un grincement, se verrouillant avec un claquement — juste au moment où l’homme arrivait.
À travers la vitre blindée de la porte, Jack le vit debout, la tête inclinée. Le métal lui avait déchiré un arc sourciller, et un filet de sang coulait le long de sa joue. Mais le sang était épais, sombre, presque noir. Et ses yeux, dans la lumière du couloir, lançaient des reflets argentés, comme deux petites lunes brillant dans la nuit.
L’homme ne paraissait pas furieux. Il paraissait simplement observateur. Il pencha la tête de l’autre côté, comme s’il écoutait quelque chose à travers la porte — quelque chose que Jack ne pouvait entendre.
Puis il parla. Un seul mot, clair, affreusement lucide, comme si toute l’humanité de cette voix avait été concentrée dans cette syllabe :
« Reviens. »
Il détourna le regard et s’éloigna, sa démarche redevenant cette traînée molle sur le linoléum de la coursive. Jack le regarda disparaître dans l’ombre, le cœur tellement serré qu’il n’entendait presque plus le chant.
Il se laissa glisser le long de la porte, le souffle ample et douloureux. Il tira la montre de son père de sa poche, pour se souvenir du bruit d’un tic-tac. Il n’y avait pas de tic-tac. Elle était arrêtée depuis des années, depuis l’abandon de son frère au fond de l’eau.
Le chant montait plus fort maintenant. Dans cette gaine étroite et sombre, il semblait venir de tous les murs, de tous les joints de soudure.
Jack remit la montre dans sa poche, ralluma la lampe de son casque — elle fonctionnait encore, faiblement — et commença à ramper vers le bas, vers la zone 3, vers le tunnel qui menait au bord du Scar.
Le silence derrière lui ne le rassura pas. Car ce n’était pas un silence de paix. C’était un silence d’attente, un silence qui respirait.
L’homme avait dit que les choses étaient terminées. Jack savait que lui, elles ne faisaient que commencer.