Le Voile Abyssal
Lire le chapitre 6: Debt Collecting
Le sas de maintenance débouchait sur une coursive de stockage, et Jack comprit trop tard que le piège s’était refermé derrière lui. La porte coulissa avec un soupir hydraulique, puis le silence revint, plus lourd qu’avant.
Il était dans un vaste compartiment encombré de conteneurs scellés, de bras robotiques inactifs et de caisses de matériel daté. L’éclairage de secours baignait l’espace d’une lueur ambrée et tremblotante. Quelque part, au fond, une goutte d’eau tombait d’une conduite fissurée et sonnait sur le métal — *toc*. Puis une autre. Puis une troisième, plus proche.
Jack éteignit sa lampe frontale et recula jusqu’à un pilier, le souffle court. Sa main chercha le manche de son couteau de plongée, encore fixé au ceinturon. Il écouta.
Sous le goutte-à-goutte, un raclement de semelles, lentes, obliques. Quelqu’un le cherchait. Et il comprit que ce « quelqu’un » était venu pour lui, que le bruit n’était pas hasard. Le chant montait dans les parois — ce bourdonnement cristallin qu’il connaissait désormais par cœur, qui semblait vibrer dans ses dents et dans ses os.
Une silhouette franchit l’encoignure d’un conteneur, côté tribord. Grand, massif, bras ballants. Il s’arrêta à douze mètres de Jack, tourna la tête comme un animal qui teste le vent. Ses yeux s’allumèrent d’un voile bleuté, et Jack serra le couteau.
Mais le visage, dans la pénombre ambrée, il le connaissait. Mâchoire lourde, cicatrice en arche au-dessus du sourcil gauche.
— Snake.
Le mot sortit seul, presque un réflexe. Antoine Dubois, dit « Snake » — pour sa façon de se faufiler dans les coques, disait-on — avait été collègue sur le chantier de la dorsale, quatre ans plus tôt. Jack lui devait une pause d’air, une de ces heures où l’oxygène manque et où un autre tend son détendeur sans compter. Une dette qui n’avait jamais été remboursée.
Snake ne répondit pas. Il fit un pas, et son ombre sembla se dilater dans la lumière rasante. Sa combinaison était déchirée à l’épaule, la peau en dessous d’un gris cendré, comme si le sang ne circulait plus tout à fait pareil.
— Snake, répéta Jack en avançant d’un demi-pas, pas un de plus. C’est Jack. Jack Mercer. Tu m’as sauvé sur la dorsale. Souviens-toi.
Silence. Le chant monta, plus aigu. Jack percevait maintenant sa provenance exacte : il ne venait pas de la structure, mais de Snake. La gorge du grand homme vibrait d’un bourdonnement continu, presque subsonique.
— Laisse-moi passer, vieux. Je veux juste redescendre. Voir le trou. Voir ce que vous avez trouvé.
Un tic parcourut la joue de Snake. Ses yeux se focalisèrent — brièvement, Jack vit l’homme derrière le voile : la pupille se contracta, la mâchoire se desserra.
— Mercer.
Le mot tomba, rauque, presque étranglé.
— Je te dois pas ça. Mais Parsifal te doit rien non plus. Rends-toi tant que tu es encore toi.
Jack retint son souffle. « Parsifal » — le nom de code interne de la station, référence à je ne sais quel conte que le directeur aimait citer. Snake parlait, vraiment parlait.
— Qu’est-ce qui vous arrive ? La roche ? Ce truc bleu ?
Snake ferma les yeux. Une lutte passa sur son visage, brève et violente, comme un muscle qui se contracte contre une décharge.
— C’est pas un truc, Mercer. C’est un échange. Tu donnes ta peur, tu reçois la voix. Tu donnes ton corps, tu reçois le fond. On est presque tous à la fin. Et on veut pas être interrompus.
Il rouvrit les yeux, et le voile reprit sa place, luminescent, plus épais qu’avant.
— Le don se disperse. On l’a pris dans l’eau, dans l’air, dans les filtres de recyclage. Il est dans ta mauvaise putain de bouche quand tu respires, Jack. Dans ton sang. Dans ton lobe frontal.
Jack sentit le froid monter le long de sa colonne. Il avait respiré l’air de la station depuis l’accostage. Il avait touché le minerai. Il avait ouvert des portes, activé des consoles, mis les mains à même les surfaces.
— Et Delacroix ? lança-t-il, pour ne pas laisser le silence s’installer.
Snake pencha la tête.
— Delacroix est dehors. Il est resté dehors. Eux, là-haut, ils croient qu’on attend du secours. Mais nous, on attend autre chose.
Il fit un second pas. Sa main droite, qu’il tenait le long de la cuisse, se leva lentement, paume ouverte. Quelque chose brillait dedans — une boule de métal terni, de la taille d’un poing, criblée de griffures. Le caillou bleu, poli, comme un œil de pierre.
— Reviens avec nous, dit Snake. Oublie le trou. Oublie ton frère. On oublie tout. C’est ça, la paix.
Le mot « frère » claqua comme un coup de fouet. Jack serra les dents, fit un pas de côté, et son épaule heurta un conteneur qui rendit un son creux. Derrière Snake, à l’autre bout du sas, une porte était entrebâillée, laissant filer une bande de noir.
Coulée de sueur dans le cou.
— Je peux pas, répondit Jack. Je suis venu pour lui.
Snake baissa la main, et pendant une seconde, son visage montra une expression que Jack n’avait jamais vue chez lui : non pas la colère, non pas la folie, mais une tristesse sèche, celle d’un homme qui sait.
— Alors tu vas descendre, Mercer. Et tu verras la fin de la dette.
Il recula d’un pas, puis d’un second, et s’effaça dans l’ombre du conteneur. Le chant diminua, mais ne disparut pas — il demeura, lové au cœur de la coque, comme une respiration patiente.
Jack exhala. Ses mains tremblaient. Il se força à bouger, à longer les caisses jusqu’à la porte entrebâillée, à passer dans le couloir sombre. Il ne savait pas où il allait, ne connaissait plus le plan de la station. Il n’avait qu’un mot qui tournait dans sa tête, un mot tout simple, tout bête, un mot de plomb.
*Dette.*
Il n’y avait qu’une façon de la solder.