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Le Voile Abyssal

Lire le chapitre 8: Echoes

Le conduit s’élargit soudain, et Jack déboucha dans une salle basse de plafond, noyée d’ombre. Le faisceau de son casque balaya des panneaux de commande morts, des câbles arrachés qui pendaient comme des lianes. La salle des communications de l’ADRS. Il la reconnut d’après les plans que Riley lui avait montrés, un soir d’ivresse, il y avait des années de cela.

Le silence ici n’était pas du repos. C’était une absence, un trou dans le tissu de la station. Les écrans étaient noirs, les voyants éteints. Un fauteuil renversé, une tasse brisée, une traînée brunâtre séchée qui zigzaguait vers l’issue opposée. Jack posa la main sur le pupitre central. La poussière ne s’était pas déposée en couche uniforme. Quelqu’un était passé ici depuis.

Il s’accroupit devant le rack de transmission. Le boîtier principal était ouvert, les cartes électroniques arrachées, non pas brisées avec rage, mais retirées avec une précision chirurgicale. Il n’y avait pas trace d’effraction mécanique. Quelqu’un avait su exactement ce qu’il faisait.

— Bordel de mer, souffla-t-il dans son micro.

Sa voix résonna dans le silence de la pièce. Il activa le canal surface. Le transpondeur émit un grésillement, un souffle continu, puis rien. Pas de réponse, juste une porteuse blanche, propre, qui ne correspondait à aucun bruit de fond naturel. On ne l’écoutait pas. On l’empêchait d’envoyer.

Jack contourna le rack. Derrière, dans l’ombre, un appareil discret, fixé à la paroi par des sangles auto-serrantes. Un brouilleur. Pas un modèle militaire, mais un assemblage de pièces civiles détournées, câblées avec une ingénierie propre et froide. La barre rouge du voyant clignotait lentement, comme un cœur artificiel.

Il tira dessus, le décrocha de sa fixation. La chose pesait lourd, encore chaude. Il chercha un interrupteur, n’en trouva pas. Alors il prit son pied de biche, suspendu à son harnais, et fracassa le boîtier. Les composants volèrent dans l’air. Le voyant rouge s’éteignit. Le souffle dans les écouteurs cessa net.

Jack attendit. Un blanc silence radio absolu. Il rouvrit le canal surface.

Rien.

Le brouilleur était mort, mais un autre verrou, plus profond, tenait la station muette. Il laissa retomber sa main. Le plan initial s’effritait. Contacter la surface, signaler sa position, organiser un plan B. Tout cela lui glissait entre les doigts. Il était seul, à une profondeur que son manomètre ne mesurait plus en mètres mais en chapitres impossibles.

Il allait devoir continuer vers le bas. Récupérer l’échantillon, remonter, et prier qu’il trouve une voie de sortie qui fonctionne encore.

Il se tournait vers l’issue opposée quand un clic systématique fit vibrer le plafond. Un haut-parleur du système d’interphonie général. Un ronronnement, une harmonique aiguë. Puis une voix. Pas un message préenregistré. Une voix vivante, qui l’appelait.

— Jack Jack Jack Mercer…

Le son était déformé, étiré comme une bande magnétique trop lente. Mais la prononciation était précise, presque douce. Une voix de femme.

— Tu fais du bruit. Tu réveilles les échos.

Jack se figea, main sur son couteau de plongée.

— Tu es descendu avec l’idée de redresser ce qui ne va pas. Mais il n’y a pas de mal ici, Jack. Seulement des silences qu’on comble.

Le son frémit. Il y avait autre chose, sous les mots, une couche quasi musicale, quelque chose qui rappelait le chant des baleines mais à l’envers, ou en boucle, une mélodie à l’envers qui semblait se replier sur elle-même.

— Tu cherches Riley. Le scaphandrier. La couleur de tes yeux, on la connaît.

Jack eut un mouvement de recul involontaire. La voix prononçait le nom de son frère comme on presse un point sensible, avec une tendresse maligne.

— Il est là-bas, tu sais. Là où la veille est mince. Il a arrêté de lutter. Il nous a dit de t’attendre. Il a dit : « Japhet viendra. »

Le souffle de Jack se coinça. Japhet. Personne ne l’appelait Japhet. C’était le rire de Riley, un soir d’été, Jack oubliant son casier au vestiaire, Riley lui criant ce prénom qu’il détestait. Personne ne le savait, ici. À part son frère.

La voix reprit, plus près encore, comme si le haut-parleur s’était rapproché de son oreille :

— Il t’attend près du trou, Jack. Et quand tu le verras, tu comprendras que la peur n’était qu’une vieille croûte. On l’enlève.

Un silence. Jack sentit une sueur froide lui couler le long de la colonne. Mais il y avait autre chose, une légère détente au creux de son ventre, comme une main inconnue qui desserre une tension qu’il portait depuis des jours. Il se força à respirer profondément. Le filtre de son casque émettait un léger chuintement d’air pur.

— Qui parle ? demanda-t-il, le ton aussi plat que possible.

La voix eut un rire, une cascade de sons irréguliers, un mélange de femme et de métal qui vibre.

— Une qui t’a vu dormir dans tes rêves. Une qui a connu Riley avant qu’il ne devienne lui-même.

Une pause. Puis, plus bas, presque tendue, charnelle :

— Reviens, Jack. Pas vers haut. Vers dedans. Le silence est fin, là-haut. Ici, il est fond qui t’emporte.

Le système de son grésilla, puis une nouvelle couche s’ajouta. Un récitatif monocorde, qui montait du fond de la station, indistinct, mais Jack reconnut le même ton que celui des hommes qu’il avait croisés plus haut. Le chant. Ils étaient proches maintenant. Le rythme accéléra, une pulsation qui tentait d’imiter un cœur.

Jack fit un pas vers la sortie. Puis il s’arrêta. Le contenu du message, la voix, tout cela l’avait ébranlé. Mais ce qui l’ébranla plus encore, c’était ceci : dans la fraction de flottement entre son cœur et le battement du chant, il s’était surpris à trouver cela presque… beau. Aisé.

Il faucha ses propres pensées d’un coup de volonté. Il désigna le rack de transmission, ouvrit un compartiment bas, et enfouit son pied de biche dedans. Puis, avec une lenteur délibérée, il reboucla son harnais, vérifia ses joints étanches, et fit jouer ses doigts dans ses gants.

— Japhet va venir, répéta-t-il à voix basse. Pas pour rejoindre. Pour chercher.

Et là, alors qu’il s’engageait dans le couloir qui menait vers le poste de descente, son pied heurta un carnet tombé sous le pupitre. Il le ramassa. Couverture plastique, élastique. La page de garde portait un nom : E. Voss.

Il l’ouvrit au hasard. Une unique ligne, écrite d’une encre bleue presque éteinte :

« Riley Mercer a été le treizième. Quand Japhet arrivera, le cercle sera prêt. »

Jack ferma le carnet. Sa main tremblait. Le commentaire de Voss datait de l’époque où elle était encore assez lucide pour écrire. Treizième. Riley était le treizième. La voix, son frère, le chant, tout convergeait vers une seule géométrie immuable.

Il glissa le carnet dans sa combinaison, et pressa le pas vers le puits de descente, le battement de son propre cœur dévoré par la houle du chœur, plus bas, toujours plus bas.