Le Voleur de Mémoires de Paris
Lire le chapitre 13: Interrogation at the Dôme
L'ascenseur vibre avec un grondement sourd qui remonte dans les os de Luca. Adrian ne l'a pas touché, pas menotté, pas même parlé depuis la crypte. Il marche derrière lui, le souffle régulier, comme un accompagnateur vers l'échafaud.
La cabine s'arrête avec une douceur trompeuse. Les portes s'ouvrent sur un couloir voûté de pierre, baigné d'une lumière jaune pâle. Le Dôme des Invalides n'est pas qu'un tombeau doré pour empereur. C'est aussi un bunker. Et Luca vient de comprendre pourquoi personne ne retrouve jamais certains types à Paris.
Adrian le guide vers une salle au bout du couloir. Une porte blindée, épaisse d'au moins trente centimètres, qui se referme derrière eux avec un bruit de banque. À l'intérieur, pas de néons cruels, pas de chaise trouée. Juste une table d'acier, deux sièges ergonomiques, et un mur entier de données qui défile en silence.
— Assieds-toi, dit Adrian.
Ce n'est pas une offre. Luca s'assoit. Il examine la pièce du regard pendant qu'Adrian prend place en face de lui, les mains croisées sur la table.
— Je ne vais pas te faire mal, Luca. Je ne vais pas te menacer. Tu as déjà compris que je pouvais.
Luca maintient son regard neutre.
— Tu peux aussi me libérer. Ça marche pour tout le monde.
Le coin de la bouche d'Adrian se soulève, à peine. C'est la première expression non protocolaire que Luca voit sur son visage depuis qu'il le connaît.
— Tu as raison. Je pourrais. Mais ce que j'ai à te montrer va changer ce que tu crois savoir sur cette affaire.
Il fait glisser son index sur une fine tablette encastrée dans la table. Le mur de données se réorganise en une fresque chronologique. Luca reconnaît le style des visualisations de campagne de la famille Moreau.
— Il y a huit mois, commence Adrian, Catherine Moreau était en tête des sondages pour la primaire à onze points. Onze. Aujourd'hui, elle est à deux.
Luca hausse un sourcil.
— Les scandales. Les fuites. La rumeur du cube. Je connais la musique. J'ai en partie orchestré certaines de ces fuites, si tu veux tout savoir.
Adrian ne cille pas.
— Et c'est justement pour ça que je te parle, Luca Vidal. Parce que les fuites que tu as vendues n'étaient que des miettes qu'on t'a données à grignoter. Toi, et dix autres types comme toi, à travers la ville. Tous pensaient avoir le scoop. Tous vendaient la même salade.
Luca se redresse. Une piqûre de doute s'insinue dans son cou.
— Quelle salade ?
Adrian fait défiler l'écran. Des articles de presse, des heures de diffusions, des interviews. Tous liés à un nom : Jean-Paul Lacroix. Luca ne comprend pas immédiatement pourquoi ce nom devrait lui parler, puis le visage apparaît. Caractéristiques fines, cheveux argentés impeccables, sourire de notaire.
— Le rival de Catherine dans la course. À l'époque, on le donnait perdu d'avance. Ses soutiens s'évaporaient. Le parti le surnommait le « vague souvenir ».
— Sauf que plus Catherine s'effondre, plus Lacroix monte.
— Exactement.
Adrian marque une pause. Il laisse la conclusion flotter dans l'air entre eux, évidente.
— Ce n'est pas la loi qui a tué la campagne de Catherine, Luca. C'est la stratégie. Quelqu'un a décidé que cette élection devait se jouer entre un candidat fantoche et elle, et que son rôle à elle était de perdre.
Luca se penche en avant. Son implant pulse doucement à sa tempe, comme pour capter les nuances de la conversation.
— La Taupe.
— La Taupe, confirme Adrian. Je ne sais pas qui c'est. Je ne sais pas pourquoi il œuvre pour enfoncer Catherine. Mais je sais qu'il finance la campagne de Lacroix, qu'il emploie au moins une demi-douzaine de réseaux d'intermédiaires comme toi pour déstabiliser Catherine, et qu'il s'apprête à la détruire.
— La détruire ?
Adrian ouvre un dossier sur le mur. Le nom de Christophe apparaît. Des photos de lui, vivant, souriant, au Bois de Vincennes. Puis des images de la procédure de janvier, que Luca reconnaît aussitôt. Son estomac se serre.
— Le meurtre du pavillon n'était pas un accident. Ce n'était pas un crime isolé commis par une femme paniquée, dit Adrian. C'était l'acte fondateur de la campagne contre Catherine. Quelqu'un a fabriqué une situation où elle était forcée de tuer, a filmé le moment, puis a effacé sa mémoire pour qu'elle ne sache même pas ce qu'elle avait fait.
Luca pense à la jeune Moreau terrifiée dans son souvenir, poussée par la voix de La Taupe. Il sent une sueur froide pointer sur sa nuque.
— Et si La Taupe publie ça en pleine campagne, dit-il lentement, ce n'est pas un détail qui tue une candidature. C'est une bombe atomique.
— Elle l'est déjà, presque. Les versions tronquées qui circulent suffisent à la faire vaciller. Si le public découvre l'intégralité de la procédure, la preuve que Catherine a été manipulée pour commettre un meurtre alors qu'elle n'avait plus la capacité de faire des choix éclairés… ça ne l'innocente pas, Luca. Ça fait pire. Ça la transforme en marionnette. Et personne ne vote pour une marionnette.
Luca digère l'information. Les pièces s'assemblent, puis se disloquent.
— Pourquoi me raconter tout ça ? Si tu as ces données, tu peux les balancer toi-même. Tu es l'homme de Catherine, tu as accès à tout.
Adrian le regarde longuement. Quand il parle enfin, sa voix perd son vernis professionnel.
— Parce que tu es la seule personne qui a vu la mémoire dans son intégralité. Toi et ta petite amie. Et parce que tu as un contact direct avec La Taupe.
Luca blêmit intérieurement. Il n'a jamais mentionné le pigeon électronique. Jamais. Adrian lit la surprise sur son visage et sourit, sans chaleur.
— Je t'ai laissé jouer à ton jeu, Luca. Je savais que tu infiltrerais le gala. Je savais que tu irais au pavillon. Je t'ai laissé te planquer dans cette crypte parce que je voulais que tu trouves la sauvegarde. J'avais besoin que quelqu'un de compétent et d'indépendant vérifie son contenu avant de lancer ma propre opération.
Le cerveau de Luca tourne à toute vitesse.
— La sauvegarde a été plantée pour moi.
— Pour toi ou pour n'importe quel professionnel suffisamment curieux. C'est ma police d'assurance depuis le début.
— Et maintenant ?
Adrian se lève. Il contourne la table et ouvre un tiroir caché dans le mur. Il en sort un dossier physique, épais, qu'il pose devant Luca.
— Maintenant, je te fais une offre honnête. Tu travailles avec moi. Tu m'aides à identifier La Taupe, à rassembler la preuve de sa manipulation sur Catherine. Tu m'aides à exposer son jeu avant que Lacroix n'entre à l'Élysée.
Luca éclate d'un rire bref, nerveux.
— Et pourquoi je ferais ça ? Catherine Moreau est une criminelle qui a effacé ses propres souvenirs pour sauver sa carrière. Même manipulée, elle…
Il s'arrête. Adrian attend, immobile.
— … elle a tué quelqu'un, finit Luca. Elle est dangereuse.
— Elle a été violée mentalement, Luca. On a pris sa mémoire d'enfant, on a fait d'elle un assassin sans qu'elle en sache rien. Elle était aussi victime que Christophe.
— Elle l'a quand même tué.
— Elle a quand même tué, concède Adrian. Et elle devra en répondre. Je ne te demande pas de la sauver, je te demande de l'aider à parler avant que le public soit persuadé qu'elle est une tueuse de sang-froid. La vérité, complète, avec les manipulations. Pas juste la version qu'on veut vous faire gober.
Adrian pose une seconde feuille sur la table. Un document administratif. Luca reconnaît le nom d'Elodie en tête.
— Votre amie est détenue au centre de rétention de la Roquette. Elle n'a rien fait de grave — hébergement d'un fugitif, complicité légère. En temps normal, elle sortirait dans une semaine.
— En temps normal ?
— Si tu travailles avec moi, elle sort dans deux heures. Si tu refuses… je pourrais m'arranger pour que son dossier prenne une autre tournure. Des charges de cybercriminalité. De recel de données volées. Des charges qui portent des peines de dix ans.
Luca serre les poings sous la table. L'envie de se lever, de projeter la chaise contre Adrian, le parcourt comme une décharge électrique. Il ravale.
— Et ma mère.
Adrian lève un sourcil.
— Excuse-moi ?
— Tu as dit que l'offre incluait des informations sur ma mère. Claire Vidal. Disparue il y a vingt-deux ans du Champ-de-Mars.
Le visage d'Adrian se ferme. Pendant un long moment, il ne dit rien. Luca croit qu'il va se rétracter, puis l'homme soupire et rouvre le dossier.
— Ta mère n'a pas disparu par hasard, Luca. Elle enquêtait sur des effacements illégaux de mémoire. Elle travaillait pour une ONG qui documentait les abus des cliniques privées. Elle a trouvé quelque chose sur une de leurs procédures. Quelque chose qu'elle n'aurait jamais dû voir.
— Quoi ?
— Une procédure Moreau. Pas celle de Catherine. Une autre. Plus ancienne.
Luca sent le sol se dérober sous lui.
— Il y a eu d'autres procédures ?
Adrian referme le dossier doucement.
— Ta mère a découvert que la famille Moreau a une histoire avec les effacements de mémoire. Une histoire qui a commencé bien avant Catherine. Et je pense que c'est pour ça qu'ils l'ont fait disparaître.
Le silence tombe dans la pièce comme une chape. Luca pense à locket, à la voix de sa mère dans sa tête, aux vibrations pulsantes.
— Si je t'aide, dit-il lentement, tu me donnes tout ce que tu as sur elle.
— Je te donne le dossier complet que j'ai constitué. Les noms. Les lieux. Les transactions. Tout.
— Et Elodie sort.
— Aujourd'hui.
Luca ferme les yeux. Il n'ose même pas toucher le locket à travers son manteau, de peur qu'Adrian ne remarque son tressaillement. Des visages défilent dans sa tête. Elodie derrière la vitre de la prison holographique. Catherine Moreau, terrifiée, jeune, poussée au meurtre par la voix de La Taupe. Le bat-tatoué à la lisière des bois de Vincennes. Et sa mère, quelque part dans ce Paris enfoui, vingt ans plus tôt, découvrant un secret que des machines étaient prêtes à effacer pour elle.
Il rouvre les yeux.
— J'ai une condition.
— Laquelle ?
— Je veux le voir. Le dossier sur ma mère. Pas des promesses. Le fichier complet, ce soir, avant de commencer quoi que ce soit.
Adrian étudie Luca un long moment, puis hoche lentement la tête. Il sort une carte de stockage de la poche intérieure de sa veste et la pose sur la table entre eux.
— C'était déjà prêt, dit-il. Comme le reste.
Luca veut saisir la carte, mais il hésite. Ce n'est pas une simple avance. C'est un hameçon. S'il l'attrape, il mord à l'hameçon. Mais sa mère n'est pas un appât qu'il peut se permettre de laisser filer.
Il prend la carte et la glisse dans la poche de son blouson.
— Alors dis-moi ce que tu attends de moi exactement, soupire-t-il.
Adrian se rassied en face de lui. Ses épaules se détendent presque imperceptiblement, comme si la négociation était enfin aboutie.
— La Taupe est un intermédiaire. Il finance Lacroix. Il t'a payé pour voler le cube. Il y a toute une chaîne de gens qui le connaissent. Des gens à qui tu as peut-être déjà vendu des choses.
— Et tu veux que je sois une taupe à moi-même.
— Je veux que tu utilises ton réseau pour faire ce que tu fais le mieux : chercher. Et quand tu trouveras un nom, quand tu auras une adresse, une identité, la moindre bribe sur La Taupe, tu me la donnes. Moi je m'occupe du reste.
— Et Catherine ?
Adrian plonge son regard dans celui de Luca.
— Quand tu auras aidé à exposer La Taupe, je donnerai à Catherine les preuves de sa manipulation. Pas pour qu'elle se cache, mais pour qu'elle choisisse elle-même comment le dire au pays. C'est tout ce que je peux offrir.
Luca songe à la Moreau du souvenir, paniquée, incapable de résister à la voix qui la commandait. Une marionnette, oui. Mais peut-être qu'une marionnette qu'on libère peut encore choisir comment tomber.
— Je veux parler à Elodie. Qu'elle sache que je n'ai pas abandonné.
— Elle saura. Tu pourras lui rendre visite dès demain.
Luca se lève. La pièce semble soudain plus petite, plus lourde. Il fixe Adrian.
— Tu sais que je vais te trahir, hein.
Adrian rit, enfin, un rire franc qui paraît presque humain.
— Je l'espère. Si tu ne me trahissais pas, tu ne serais pas aussi compétent.
Luca sort de la salle d'interrogation par la porte qu'Adrian lui indique, remonte le couloir voûté vers la lumière jaune. La carte pèse dans sa poche comme un second cœur. Dans l'ascenseur, il laisse ses doigts effleurer le locket, et il sent une vibration douce, presque apaisante. Pour la première fois depuis qu'il a plongé dans la mémoire de Catherine Moreau, il ne sait plus s'il est un chasseur, une proie, ou juste un homme à qui l'on a volé sa mère et qui a décidé de la retrouver.
La ville de Paris l'attend, au-dessus, avec ses dômes, ses drones et ses secrets. Et quelque part dans ses profondeurs, un homme sans visage nommé La Taupe continue de tirer les fils.
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