Le Voleur de Mémoires de Paris
Lire le chapitre 16: A Mother's Trace
Le hangar se dressait au milieu d’un terrain vague, à deux kilomètres de l’ancien périphérique. Une carcasse de béton et de tôle ondulée, coiffée d’un panneau publicitaire délavé qui vantait une marque de cigarettes morte depuis trente ans. Les coordonnées qu’Adrian lui avait refilées — presque négligemment, comme on jette un os à un chien — menaient ici. Le fichier sur sa mère, disait-il. Les traitements de mémoire effacés par le centre où elle travaillait. Les preuves qu’elle avait choisi de disparaître.
Luca coupa le moteur de la DS volée et resta un instant immobile, les doigts crispés sur le cuir craquelé du volant. Maya, à ses côtés, ne disait rien. Elle avait déchiffré son silence depuis des heures, depuis cette scène au Dôme des Invalides où Adrian avait posé ses cartes sur la table. Un marché. Toujours un marché.
— Tu es sûr que c’est une bonne idée ? demanda-t-elle enfin.
— J’ai arrêté d’être sûr de quoi que ce soit, répondit Luca.
Il poussa la portière. Le vent d’avril charriait une odeur de pluie et de diesel. Le hangar, de près, se révéla plus délabré que prévu : une fenêtre murée, une porte métallique gondolée, des tags illisibles qui recouvraient ce qui avait dû être un sigle d’entreprise. Mais le cadenas, lui, était flambant neuf. Un modèle biométrique à reconnaissance rétinienne, pareil à ceux qu’utilisaient les cliniques privées haut de gamme.
Luca sortit de sa poche l’Iris-Cap qu’Adrian lui avait laissé tomber dans la paume — un petit disque argenté, presque banal. Il l’approcha du capteur. La lumière vira au vert. La porte s’ouvrit dans un souffle hydraulique qui fit sursauter des pigeons endormis sous la charpente.
Maya siffla doucement.
L’intérieur n’avait rien d’un hangar de banlieue. Des baies de serveurs s’alignaient sur trois rangées, leurs diodes clignotant dans une pénombre bleutée. Des câbles optiques couraient le long des murs comme des veines. Un terminal basal vidé de toute interface commerciale trônait au centre, son écran en veille affichant le logo discret d’une société : *La Méridienne — archivage neuro-mémoriel*.
La clinique. Celle où sa mère avait travaillé comme technicienne de nettoyage avant de disparaître.
Luca s’approcha du terminal. Ses doigts connaissaient déjà les gestes : ouvrir une session fantôme, contourner le pare-feu, chercher les accès archivistes. Son implant pulsait légèrement sous sa tempe, synchronisé avec le clavier virtuel. Quinze ans de métier pour ça. Pour tricher dans un vieux entrepôt, à la recherche de la trace d’une morte.
— Qu’est-ce qu’on cherche exactement ? demanda Maya.
— Des journaux de purge. Quand une mémoire est supprimée, la clinique est censée détruire l’original. La loi. Mais j’ai appris il y a longtemps que les cliniques gardent toujours une copie de sécurité, dans une cave numérique, juste au cas où. La taupe n’est pas la seule à aimer les assurances.
Il tapa une suite de commandes, les yeux plissés. L’écran s’ouvrit enfin sur une arborescence de dossiers datés. Certains remontaient à vingt ans. Il filtra sur le nom de sa mère : Irina Vidal. Trois résultats. Trois entrées.
La première : un rapport de présence standard. La seconde : une anomalie signalée par le superviseur, concernant une procédure hors protocole effectuée sans autorisation. Troisième fichier : un journal de purge, horodaté six jours avant la disparition d’Irina.
Luca l’ouvrit.
Le fichier était incomplet, corrompu par endroits — comme si quelqu’un avait tenté de le déchirer, de le rafistoler de façon hâtive. Des blocs de données manquaient. Mais ce qui restait était terriblement net : une procédure de nettoyage volontaire, enregistrée sous le nom d’Irina Vidal, co-signée par un médecin dont l’identifiant avait été effacé. Et dans la marge, une référence croisée : *P. Moreau — protocole Janvier*.
Le cœur de Luca manqua un battement.
— Merde, souffla Maya, qui lisait par-dessus son épaule.
— Elle ne savait pas ce qu’elle effaçait, murmura-t-il. Ou si. Elle avait peut-être compris. Quelqu’un le lui avait fait comprendre. C’est pour ça qu’elle s’est…
Il n’acheva pas. Ses doigts tremblaient légèrement quand il lança la lecture du segment audio fragmenté, le plus récent du journal.
La voix qui sortit des haut-parleurs était douce, rauque d’une fatigue qui semblait avoir vingt ans. Sa mère. Vivante. Présente, juste là, dans cette pièce.
— …je sais que cette mémoire ne doit pas exister. Je ne veux pas savoir pour qui elle travaille. Je ne veux pas savoir ce qu’elle a fait ce soir-là. Mais je dois le protéger. Il a ses yeux à elle, et je ne peux pas laisser une seconde personne mourir à cause de tout ça.
Un blanc. Un souffle.
— Alors je scelle tout. D’elle. De lui. De moi. Mais si quelqu’un un jour cherche la vérité, j’ai laissé une ancre dans le flux, une copie de cette copie. Protect her. Protège-la. Il comprendra pas encore, il est trop petit. Mais un jour. Un jour il saura quoi faire de ces mots.
La voix s’interrompit net, comme coupée au couteau.
Luca resta immobile, les mains pendantes le long du corps. Il avait huit ans à l’époque. Huit ans, et une mère qui l’avait quitté un matin sans laisser plus qu’un mot sur la table de la cuisine. Pendant vingt-deux ans, il avait pensé qu’elle était partie parce qu’elle n’en pouvait plus. Parce qu’il n’était pas assez.
Elle était partie pour protéger Catherine Moreau.
Non. Elle était partie pour le protéger, lui. De la mémoire d’un meurtre qu’elle avait vu de ses propres yeux, dans les circuits d’une base de données qu’elle nettoyait. Protège-la. Protège Catherine. Comme si Catherine était la seule victime de cette histoire.
— Luca, dit doucement Maya.
Il se tourna. Elle désignait l’angle inférieur de l’écran, là où le journal de purge affichait une note manuscrite numérisée : *Demande de révision déposée par Dr É. Marchand, conseil médical — dossier Vidal refusé par administration lacroix*.
Le nom s’inscrivit dans son crâne comme une lame froide. É. Marchand. Élodie Marchand. Sa sœur. Sa sœur avait su. Elle avait tenté de rouvrir le dossier de leur mère vingt-deux ans après, et l’administration Jean-Paul Lacroix avait refusé. Elle savait où leur mère était allée. Elle savait pourquoi.
Elle avait gardé le secret pendant des années. Et c’est elle qui était prisonnière, pendant que lui courait après des ombres.
— Elle est à l’École militaire, murmura Luca. Je sais maintenant ce qu’Adrian me demande de faire. La taupe a une longueur d’avance sur nous, sur la campagne, sur tout. Mais il y a une personne qui connaît le nom de celui qui a effacé notre mère. Et elle est derrière trois mètres de béton, gardée par des hommes qui répondent à La Taupe sans le savoir.
Maya le regarda longuement. Dans la pénombre bleue du hangar, elle avait l’air d’une statue de cathédrale, toute en angles et en patience.
— Alors on va la chercher ? demanda-t-elle.
— Non, dit Luca en attrapant son sac et en rangeant le fichier copié dans une puce de secours. Toi, tu restes. Tu surveilles La Taupe. Moi, je vais la sortir de là. Il est temps que quelqu’un de ma famille arrête de supplier pour un secret et commence à le prendre.
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